{"id":10321,"date":"2021-11-09T02:05:44","date_gmt":"2021-11-09T01:05:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=10321"},"modified":"2021-11-06T14:08:48","modified_gmt":"2021-11-06T13:08:48","slug":"un-capitalisme-de-surveillance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2021\/11\/09\/un-capitalisme-de-surveillance\/","title":{"rendered":"Un capitalisme de surveillance\u00a0?"},"content":{"rendered":"<h4 style=\"text-align: left;\"><strong>A propos du livre de Shoshanna Zuboff<\/strong><\/h4>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-10315 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/SagesseAmeredienne-211005-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"499\" height=\"499\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/SagesseAmeredienne-211005-300x300.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/SagesseAmeredienne-211005.jpg 501w\" sizes=\"auto, (max-width: 499px) 100vw, 499px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ce livre a \u00e9t\u00e9 unanimement salu\u00e9 par toute la gauche occidentale comme le manuel de r\u00e9f\u00e9rence pour comprendre l\u2019\u00e9volution des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. Plusieurs critiques ont aussi \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es, qui insistent en g\u00e9n\u00e9ral sur la posture r\u00e9formiste assez na\u00efve de Zuboff\u00a0: il y aurait un bon capitalisme, jusque dans les ann\u00e9es 90, mais il a \u00e9t\u00e9 perverti par un monstre, le capitalisme de surveillance, qui s\u00e9vit depuis deux d\u00e9cennies maintenant. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Un-capitalisme-de-surveillance\"><strong>https:\/\/lundi.am\/Un-capitalisme-de-surveillance<\/strong><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extraits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la couverture de l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, en bas \u00e0 gauche, un \u00e9loge de Naomi Klein n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 dire du livre qu\u2019il est \u00e0 lui seul \u2019un acte d\u2019autod\u00e9fense num\u00e9rique\u2019. En bas \u00e0 droite de la couverture, on lit aussi \u2019Pl\u00e9biscit\u00e9 par <em>The New York Times, The Financial Times, The Guardian<\/em> et Barack Obama\u2019. Le m\u00eame Obama au sujet duquel on apprend en avan\u00e7ant dans le livre qu\u2019il a men\u00e9 ses campagnes \u00e9lectorales avec l\u2019aide d\u2019un certain Eric Schmitt, ancien PDG de Google, afin de cibler massivement les \u00e9lecteurs ind\u00e9cis qui pouvaient pencher en sa faveur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 qui laisse songeur\u00a0: contre qui peut-il bien nous d\u00e9fendre, ce gros livre, si m\u00eame Obama l\u2019adoube publiquement\u00a0? Plus concr\u00e8tement, l\u2019approche de Zuboff nous aide-t-elle \u00e0 y voir plus clair et trouver des failles lorsqu\u2019on veut s\u2019attaquer radicalement au monde de l\u2019\u00e9conomie et du capitalisme\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un premier temps, nous reprendrons la structure du livre pour y glaner les analyses qui nous semblent pertinentes et permettre \u00e0 celles et ceux qui n\u2019ont pas le temps de lire le livre d\u2019en avoir une petite id\u00e9e. Ensuite, on verra pourquoi la critique de Zuboff rate au moins en partie sa cible parce qu\u2019elle se fonde sur un socle pourri d\u00e8s l\u2019origine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Naissance et apog\u00e9e du capitalisme de surveillance <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0vous avez besoin de gagner, mais vous feriez mieux de gagner en douceur\u00a0\u00bb<br \/>\nEric Schmitt<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passons la couverture tristement comique et ouvrons le livre. Voici la d\u00e9finition autour de laquelle tourne le livre\u00a0: \u2019Le capitalisme de surveillance revendique unilat\u00e9ralement l\u2019exp\u00e9rience humaine comme mati\u00e8re premi\u00e8re gratuite destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre traduite en donn\u00e9es comportementales. Bien que certaines de ces donn\u00e9es soient utilis\u00e9es pour am\u00e9liorer des produits ou des services, le reste est d\u00e9clar\u00e9 comme un <em>surplus comportemental <\/em>propri\u00e9taire, qui vient alimenter des cha\u00eenes de production avanc\u00e9es, connues sous le nom d\u2019 \u2019intelligence artificielle\u2019, pour \u00eatre transform\u00e9 en <em>produits de pr\u00e9diction<\/em> qui anticipent ce que vous allez faire, maintenant, bient\u00f4t, plus tard. Enfin, ces produits de pr\u00e9diction sont n\u00e9goci\u00e9s sur un nouveau march\u00e9, celui des pr\u00e9dictions comportementales, que j\u2019appelle les <em>march\u00e9s des comportements futurs<\/em>.\u2019<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de Zuboff est relativement simple\u00a0: apr\u00e8s avoir transform\u00e9 la terre, la monnaie et le travail en marchandises, le capitalisme est en train de faire la m\u00eame chose avec l\u2019exp\u00e9rience humaine &#8211; elle dit m\u00eame parfois la nature humaine. Comment transforme-t-on de l\u2019exp\u00e9rience en marchandise\u00a0? C\u2019est tout l\u2019enjeu des deux premi\u00e8res parties du livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La naissance du capitalisme de surveillance : le surplus comportemental<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9cit de Zuboff a l\u2019avantage et l\u2019inconv\u00e9nient de dramatiser ses explications au point de d\u00e9cr\u00e9ter que le capitalisme de surveillance na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment en 2001-2002, lorsque des \u00e9conomistes et ing\u00e9nieurs de Google se rendent compte de la mani\u00e8re dont ils peuvent exploiter les requ\u00eates des utilisateurs pour g\u00e9n\u00e9rer des publicit\u00e9s personnalis\u00e9es. \u2019Le capitalisme de surveillance a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par un groupe sp\u00e9cifique d\u2019\u00eatres humains en un lieu et \u00e0 une \u00e9poque sp\u00e9cifique. Ce n\u2019est ni un r\u00e9sultat inh\u00e9rent \u00e0 la technologie num\u00e9rique, ni une expression n\u00e9cessaire du capitalisme de l\u2019information\u00a0. Avantage\u00a0: resituer pr\u00e9cis\u00e9ment les choses, les initiatives, les man\u0153uvres et les strat\u00e9gies afin de d\u00e9faire l\u2019image d\u2019un \u2019syst\u00e8me\u2019 et d\u2019une \u2019technologie\u2019 simplement autonomes et in\u00e9vitables dans leur d\u00e9ploiement. Inconv\u00e9nient\u00a0: r\u00e9duire tout \u00e0 quelques id\u00e9es de g\u00e9nies plus ou moins mal intentionn\u00e9s et laisser de c\u00f4t\u00e9 ce qu\u2019il y a de n\u00e9cessaire et de plus profond dans cette dynamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019avanc\u00e9e du capitalisme de surveillance<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Avancez vite et cassez des choses. Si vous ne cassez rien, vous n\u2019avancez pas assez vite\u00a0!\u00a0\u00bb Mark Zuckerberg<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me partie de l\u2019ouvrage insiste sur l\u2019approfondissement et la diversification des revenus recherch\u00e9s par le capitalisme de surveillance. Ces dynamiques reposent en grande partie sur la tendance ubiquitaire de l\u2019informatique, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e dans le premier article de notre rubrique. On conna\u00eet la fameuse phrase d\u2019Eric Schmitt en 2015 au Forum \u00e9conomique mondial de Davos\u00a0: \u2019Internet va dispara\u00eetre. Il y aura tant d\u2019adresses IP [&#8230;], tant d\u2019appareils, de capteurs, d\u2019objets connect\u00e9s, tant d\u2019\u00e9l\u00e9ments avec lesquels on peut interagir qu\u2019on ne s\u2019en rendra m\u00eame plus compte. Ils feront partie de votre existence en permanence. Imaginez\u00a0: vous entrez dans une pi\u00e8ce et tout est dynamique\u00a0!\u00a0 Il n\u2019est pas question de croire sur parole les propos publicitaires de Schmitt, qui ne faisait alors que citer Mark Weiser (\u2019Les technologies les plus profondes sont celles qui disparaissent. [&#8230;] Des machines qui s\u2019adaptent \u00e0 l\u2019environnement des individus au lieu de forcer lesdits individus \u00e0 s\u2019adapter au leur\u00a0: voil\u00e0 qui rend l\u2019emploi d\u2019un ordinateur aussi revigorant qu\u2019une promenade en for\u00eat\u2019, etc). Il s\u2019agit plut\u00f4t de faire voir les nouvelles tendances qui permettent de faire de l\u2019argent\u00a0: vendre des objets connect\u00e9s\u00a0; r\u00e9cup\u00e9rer des masses de donn\u00e9es toujours plus grandes\u00a0; exploiter ces donn\u00e9es pour fournir des pr\u00e9dictions plus efficaces\u00a0; et par ces anticipations pr\u00e9dictives inciter \u00e0 de nouveaux comportements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant de donner des exemples de ces d\u00e9veloppements, mentionnons qu\u2019une fois encore, int\u00e9r\u00eats \u00e9tatiques et priv\u00e9s ne sont pas \u00e9trangers les uns aux autres. Si la surveillance et le renseignement font \u00e9videmment partie des fonctions de tout gouvernement qui se respecte, la modification des comportements ou la \u2019conduite des conduites\u2019 en est depuis longtemps une pr\u00e9rogative essentielle. En revenant sur les vieux dossiers de la CIA dans les ann\u00e9es 50, Zuboff rappelle \u00e0 qui l\u2019aurait oubli\u00e9 que celle-ci avait d\u00e9velopp\u00e9 \u2019une palette de programmes destin\u00e9e \u00e0 pr\u00e9dire, \u00e0 contr\u00f4ler et \u00e0 modifier les comportements humains. Alors que la guerre de Cor\u00e9e avait popularis\u00e9 les techniques communistes de \u2019lavage du cerveau\u2019 qui avaient r\u00e9duits les prisonniers de guerre am\u00e9ricain \u00e0 l\u2019\u00e9tat de \u2019robots passifs\u2019 &#8211; selon Allen Dules, ancien directeur de la CIA &#8211; il fallait donc \u2019que la CIA s\u2019engage rapidement dans la recherche sur le d\u00e9veloppement du \u2019contr\u00f4le mental\u2019, ce qui allait de la \u2019destructuration\u2019 et de la \u2019reprogrammation\u2019 de l\u2019individu jusqu\u2019\u00e0 la modification des attitudes et des actions de tout un pays. La plupart de ces recherches furent men\u00e9es dans le cadre du projet MK-Ultra et gard\u00e9es secr\u00e8tes car, comme le dit un rapport de l\u2019Inspection G\u00e9n\u00e9rale en 63\u00a0: \u2019la recherche sur la manipulation du comportement humain est consid\u00e9r\u00e9e par de nombreuses autorit\u00e9s m\u00e9dicales et apparent\u00e9es comme une pratique contraire \u00e0 la d\u00e9ontologie\u00a0; par cons\u00e9quent, la r\u00e9putation des sp\u00e9cialistes participants au programme MK-Ultra risque d\u2019en souffrir\u2019. Ce n\u2019est que dans les ann\u00e9es 70 que les choses seront connues, apr\u00e8s une enqu\u00eate du S\u00e9nat. Pass\u00e9 le scandale, ces applications ont tout simplement migr\u00e9&#8230;vers des applications civiles dans toutes sortes d\u2019institutions (\u00e9coles, usines, prisons, h\u00f4pitaux, etc).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Du pouvoir instrumentarien pour une troisi\u00e8me modernit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Nous devons cr\u00e9er un syst\u00e8me nerveux pour l\u2019humanit\u00e9 qui puisse consolider nos syst\u00e8mes sociaux partout sur la plan\u00e8te\u00a0\u00bb, Alex Pentland<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette troisi\u00e8me partie, Zuboff s\u2019attaque \u00e0 l\u2019<em>instrumentarisme<\/em> qu\u2019elle d\u00e9finit comme \u2019<em>l\u2019instrumentation et l\u2019instrumentalisation du comportement \u00e0 des fins de modification, de pr\u00e9diction, de mon\u00e9tisation et de contr\u00f4le<\/em>. Jusqu\u2019ici, rien de nouveau. Elle pr\u00e9tend que le pouvoir \u00ab\u00a0instrumentarien\u00a0\u00bb qui en d\u00e9coule se distingue d\u2019un pouvoir totalitaire auquel on aurait trop facilement tendance \u00e0 l\u2019associer, en t\u00e9moigne l\u2019expression de \u2019Big Brother\u2019 que l\u2019on retrouve partout associ\u00e9e aux nouvelles technologies (reconnaissance faciales, cam\u00e9ras, etc). Le totalitarisme vise avant tout le contr\u00f4le des \u00e2mes comme l\u2019explique Mussolini dans <em>La Doctrine du fascisme<\/em> (le fascisme c\u2019est \u2019l\u2019\u00e2me de l\u2019\u00e2me [&#8230;] Il veut refaire non pas les formes de la vie humaine, mais son contenu\u2019) ou Staline (\u2019C\u2019est ce qui importe, la production des \u00e2mes humaines\u2019). Le pouvoir \u00ab\u00a0instrumentarien\u00a0\u00bb, lui, vise plut\u00f4t les organismes, les corps dans ce qu\u2019ils ont d\u2019ext\u00e9rieur, de concret, les corps comme objets dot\u00e9s de comportements. On peut douter de cette distinction rigide entre \u00e2me et corps et de la cat\u00e9gorie m\u00eame de totalitarisme qui permet \u00e0 Zuboff de distinguer les deux pouvoirs, reste qu\u2019elle tire une g\u00e9n\u00e9alogie plut\u00f4t convaincante de l\u2019approche qui permet \u00e0 une nouvelle rationalit\u00e9 gouvernementale de s\u2019imposer depuis quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Critique de la critique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La fable du bon et du mauvais capitalisme<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier point de d\u00e9saccord avec Zuboff se situe sur l\u2019histoire du capitalisme. Son r\u00e9cit laisse penser qu\u2019il y aurait un capitalisme relativement honn\u00eate et sain qui aurait d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 autour de l\u2019an 2000 \u00e0 cause de quelques g\u00e9nies de l\u2019informatique et de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception instaur\u00e9 apr\u00e8s les attentats du 11\u00a0septembre. C\u2019est \u00e9videmment trop simple. L\u2019ensemble du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle t\u00e9moigne contre l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y aurait des techniques neutres que le capitalisme s\u2019accapare seulement dans un deuxi\u00e8me temps. On sait bien que le <em>machinisme<\/em> est avant tout un prolongement du capitalisme lorsque ce dernier veut accentuer la productivit\u00e9 et se passer d\u2019une main d\u2019\u0153uvre trop on\u00e9reuse. Par ailleurs, la surveillance et le contr\u00f4le comme enjeux politiques et \u00e9conomiques majeurs apparaissent au moins avec les d\u00e9buts du capitalisme\u00a0: d\u00e9j\u00e0 au XVIII<sup>e<\/sup>-XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles il fallait compter et contr\u00f4ler les marchandises mais aussi surveiller et dresser la main d\u2019\u0153uvre exploitable, tout comme les vagabonds. Inutile de revenir sur tout cela, mais le silence de Zuboff sur ces aspects est \u00e9tonnant, quand il n\u2019est pas suspect. Elle semble en effet avoir pour le capitalisme industriel \u2019\u00e0 la Ford\u2019 un certain respect puisque, dans le mod\u00e8le de ce dernier, l\u2019int\u00e9r\u00eat des travailleurs \u00e9tait pris en compte en tant que consommateurs\u00a0: une partie des gains de productivit\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s sur les cha\u00eenes de montage leur \u00e9tait revers\u00e9 et ils pouvaient acheter leur voiture \u00e0 bas prix. Tout faisait syst\u00e8me et semblait profiter \u00e0 tout le monde. En r\u00e9agissant \u00e0 une demande sociale r\u00e9ellement existante et en la r\u00e9alisant, Ford restait finalement dans un \u00e9change de bons proc\u00e9d\u00e9s\u00a0: \u2019l\u2019invention de Ford approfondissait les relations de r\u00e9ciprocit\u00e9 entre le capitalisme et ces populations. Les inventions de Google, en revanche, d\u00e9truisirent les relations de r\u00e9ciprocit\u00e9 inscrites dans son contrat originel avec les utilisateurs. C\u2019est peu de dire que cette approche nous semble aberrante quand on pense aux cadences impos\u00e9es et aux formes de vie infernales des ouvriers de la grande industrie fordiste (\u00e9voqu\u00e9es dans le second article de cette rubrique).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019opposition entre un capitalisme industriel et un capitalisme de surveillance num\u00e9rique est \u00e9galement trompeuse car l\u2019industrie n\u2019a jamais disparu sous le r\u00e9gime du capitalisme de surveillance. C\u2019est ce que doivent toujours dissimuler les approches universitaires qui tiennent \u00e0 faire valoir leur concept comme clef de lecture de l\u2019\u00e9poque\u00a0: la persistance des anciens mod\u00e8les et des anciennes formes. Et cela \u00e0 bien des \u00e9gards. Zuboff \u00e9crit par exemple\u00a0: \u2019Le capitalisme industriel reposait sur l\u2019exploitation et le contr\u00f4le de la nature &#8211; les cons\u00e9quences sont catastrophiques, ce dont nous ne prenons conscience que maintenant. Quant au capitalisme de surveillance, il se structure, comme je l\u2019ai sugg\u00e9r\u00e9, sur l\u2019exploitation et le contr\u00f4le de la nature humaine. En fait, l\u2019exploitation et le contr\u00f4le de la nature n\u2019ont jamais cess\u00e9 pour la bonne et simple raison que le capitalisme actuel, de m\u00eame qu\u2019internet et le secteur du num\u00e9rique, reposent aussi sur l\u2019industrie. Ils reposent sur l\u2019extraction de mati\u00e8re premi\u00e8res relativement rares et une d\u00e9pense d\u2019\u00e9nergie \u00e9norme. Les productions s\u2019additionnent sans cesse et on continue \u00e9perdument le saccage du monde. Mais ce qui est vrai pour le monde vaut \u00e9galement pour la nature humaine. Un peu de Marx ne fait pas de mal\u00a0: il n\u2019y a pas de nature humaine en dehors d\u2019une relation avec un monde mat\u00e9riel. Si le capitalisme industriel d\u00e9truisait la \u2019nature\u2019, c\u2019est que d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre il saccageait \u00e9galement le tissu \u00e9thique des humains qui vivaient en son sein. La destruction des communaut\u00e9s traditionnelles, l\u2019industrialisation, les guerres mondiales, la bombe atomique, la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, tout cela ne compte-t-il pas tout autant comme une vaste destruction de monde pour les personnes concern\u00e9es et leurs descendants\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le droit et le confort bourgeois comme socles de la \u2019critique\u2019<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 de l\u2019analyse du capitalisme, c\u2019est dans la vision plus g\u00e9n\u00e9rale du monde que notre vision diverge radicalement de celle de Zuboff. Selon elle, le capitalisme de surveillance remet en cause en 20 ans ce qui a mis des ann\u00e9es \u00e0 se constituer : \u2019cette vision nouvelle de par sa dynamique menace des syst\u00e8mes &#8211; soci\u00e9taux et psychologiques, cette fois, et fragiles &#8211; qui ont mis des milliers d\u2019ann\u00e9es pour arriver \u00e0 une certaine maturit\u00e9, des milliers d\u2019ann\u00e9es de souffrances et de conflits humains : ces syst\u00e8mes, nous les appelons perspective d\u00e9mocratique et accomplissement de l\u2019individu comme source de jugement moral et autonome. Tout se passe donc comme si la civilisation \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 la \u2019fin de l\u2019histoire\u2019 vers les ann\u00e9es 90 et que quelques ing\u00e9nieurs de chez Google avaient tout g\u00e2ch\u00e9. C\u2019est \u00e9videmment une caricature de la pens\u00e9e de Zuboff, mais le d\u00e9saccord persiste devant l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u2019produit fini\u2019 de la civilisatn qu\u2019il s\u2019agirait de sauvegarder. Et pour cause, le \u2019produit fini\u2019 en question n\u2019est autre que l\u2019individu autonome qui, a bien des \u00e9gards, est plus un probl\u00e8me qu\u2019autre chose, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est la cause et la cons\u00e9quence d\u2019un capitalisme destructeur. Il est bien impossible de le jeter par dessus bord et il faudrait y consacrer une enti\u00e8re discussion, mais nous ne pensons pas qu\u2019il soit un levier suffisant ou pertinent pour s\u2019opposer aux logiques technologiques et \u00e9conomiques actuelles puisqu\u2019il est en r\u00e9alit\u00e9 le r\u00e9sultat du processus capitaliste lui-m\u00eame. L\u2019usager individuel est aussi bien le produit (comme objet) de l\u2019extraction de donn\u00e9es personnalis\u00e9es qu\u2019il n\u2019est produit (comme sujet) par ce processus m\u00eame. Pas question non plus de brandir son oppos\u00e9, le \u2019collectif\u2019 ou la \u2019communaut\u00e9\u2019, dont on a vu avec Zuboff que le capitalisme de surveillance les utilisait aussi pour son compte. Il conviendrait plut\u00f4t de diviser \u00e0 nouveau ces entit\u00e9s et l\u2019opposition binaire qu\u2019elles composent pour examiner soigneusement ce dont nous d\u00e9sirons h\u00e9riter. Mais c\u2019est une autre histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La t\u00e9l\u00e9ologie de Zuboff la pousse donc \u00e0 la d\u00e9fense d\u2019une sorte de socle \u00e9thico-politique tout simple, tout nu, tout bourgeois\u00a0: l\u2019individu et sa vie priv\u00e9e. D\u2019ailleurs, l\u2019un des \u2019mythes\u2019, assum\u00e9 comme tel, qui revient sans arr\u00eat comme contrepoint critique dans le livre de Zuboff est le \u2019chez soi\u2019, le \u2019sanctuaire\u2019, le \u2019refuge\u2019 dont elle donne un exemple concret au travers de l\u2019Aware Home. C\u2019est le nom d\u2019un projet d\u2019ing\u00e9nieurs et informaticiens de Georgia Tech, en 2000, qui imagin\u00e8rent \u2019une \u2019symbiose humain-maison\u2019 dans laquelle de nombreux processus anim\u00e9s et inanim\u00e9s seraient capt\u00e9s par un r\u00e9seau complexe de \u2019capteurs sensibles au contexte\u2019 int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la maison et par les objets connect\u00e9s que portent ses occupants.\u2019 Le tout avec 3 hypoth\u00e8ses de travail\u00a0: ce genre de syst\u00e8me ouvre un champ du savoir compl\u00e8tement nouveau\u00a0; ce savoir et le pouvoir qu\u2019il conf\u00e8rent doivent appartenir et servir aux habitants de la maison\u00a0; cette nouvelle maison num\u00e9rique resterait un \u2019chez-soi\u2019, un sanctuaire priv\u00e9 pour les habitants. Ce mod\u00e8le de l\u2019Aware Home, Zuboff le brandira \u00e0 nouveau pour montrer le mod\u00e8le de ce qu\u2019elle d\u00e9sire\u00a0: un chez soi num\u00e9rique dont les donn\u00e9es ne fuitent pas. Las, elle encha\u00eene ensuite sur le business actuel que repr\u00e9sente la maison connect\u00e9e, soit autour de 151 milliards de dollars en 2023.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire de Zuboff, nous n\u2019avons pas envie de cette bulle priv\u00e9e num\u00e9rique, que les donn\u00e9es g\u00e9n\u00e9r\u00e9es soit exploit\u00e9es ou non par les grands m\u00e9chants GAFAM (\u00e0 ce propos, on notera que Zuboff se concentre essentiellement sur Google, Facebook, Microsoft et un peu Amazon, comme si Apple, \u00e9voqu\u00e9 rapidement au d\u00e9but, repr\u00e9sentait un futur num\u00e9rique plus \u2019humain\u2019). D\u2019abord parce qu\u2019elle contribue \u00e0 mettre \u00e0 distance le monde r\u00e9el, social. Ensuite parce qu\u2019elle continuera \u00e0 reposer sur des technologies d\u00e9vastatrices, suffisamment \u00e9loign\u00e9es du chez-soi rassurant. Enfin parce qu\u2019il nous semble que cette bulle priv\u00e9e n\u2019est pas pour rien dans l\u2019impuissance toute particuli\u00e8re g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le capitalisme num\u00e9rique. Comme tout ce qui repose sur la conscience et la critique, la strat\u00e9gie politique de Zuboff mise fondamentalement sur l\u2019indignation\u00a0: il s\u2019agit de sortir de l\u2019engourdissement, de retrouver une capacit\u00e9 de stup\u00e9faction, etc. Ceci n\u2019est pas rien, mais il est aussi probable que le capitalisme num\u00e9rique tol\u00e8re tout \u00e0 fait ce genre de discours, surtout lorsqu\u2019ils sont \u00e9crit ou lu derri\u00e8re des \u00e9crans. D\u2019ailleurs, la plupart des m\u00e9canismes expos\u00e9s ici, on les conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 plus ou moins et il n\u2019est pour autant \u00e9vident de s\u2019y rapporter, surtout lorsque, comme Zuboff, on les attribue \u00e0 quelques grandes et lointaines entreprises. Zuboff apporte donc un peu de clart\u00e9 en exposant dans le d\u00e9tail des strat\u00e9gies clairement \u2019ennemies\u2019 qui pr\u00e9f\u00e8rent souvent rester secr\u00e8tes, mais elle apporte elle aussi, \u00e0 son tour, son lot d\u2019impuissance, une sorte d\u2019indignation muette et difficile \u00e0 convertir en autre chose qu\u2019elle m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A propos du livre de Shoshanna Zuboff<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-10321","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10321","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10321"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10321\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10322,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10321\/revisions\/10322"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10321"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10321"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10321"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}