{"id":10622,"date":"2022-01-16T02:59:39","date_gmt":"2022-01-16T01:59:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=10622"},"modified":"2022-01-14T06:00:32","modified_gmt":"2022-01-14T05:00:32","slug":"resister-au-sel-et-attendre-la-pluie-en-casamance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2022\/01\/16\/resister-au-sel-et-attendre-la-pluie-en-casamance\/","title":{"rendered":"R\u00e9sister au sel et attendre la pluie en Casamance"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-10621 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Micron-220111-2-300x252.jpg\" alt=\"\" width=\"501\" height=\"421\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Micron-220111-2-300x252.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/Micron-220111-2.jpg 467w\" sizes=\"auto, (max-width: 501px) 100vw, 501px\" \/><\/p>\n<h4 style=\"text-align: left;\"><strong>\u00ab\u00a0Ce sont les femmes qui savent\u00a0\u00bb<\/strong><\/h4>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 ce qu\u2019une g\u00e9ographe et un botaniste ont souvent entendu tandis qu\u2019ils enqu\u00eataient au S\u00e9n\u00e9gal aupr\u00e8s des Diolas de Basse-Casamance, \u00e0 la recherche des strat\u00e9gies paysannes de r\u00e9sistance aux changements climatiques et \u00e9cologiques. Une r\u00e9ponse univoque qui les a oblig\u00e9s \u00e0 tendre l\u2019oreille\u00a0: derri\u00e8re cette expertise agricole des femmes, il s\u2019agit de comprendre comment s\u2019organisent la production vivri\u00e8re, le soin \u00e0 l\u2019environnement et les rapports de pouvoir dans cette r\u00e9gion. Si la \u00ab\u00a0s\u00e9curit\u00e9 alimentaire\u00a0\u00bb est un mot d\u2019ordre dans toutes les bouches \u2014 et surtout dans celles des institutions gouvernementales \u2014, sa r\u00e9alisation n\u2019est pas entre toutes les mains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le pas de la porte, assise jambes tendues sur un petit banc de bois tr\u00e8s bas qui la fait tr\u00f4ner \u00e0 quelques centim\u00e8tres du sol, comme en l\u00e9vitation, Aluga Adjoun secoue son panier carr\u00e9 tress\u00e9 d\u2019un geste sec. <em>Tchiki-tchaac<\/em>. De ses mains tordues et rid\u00e9es, mais toujours adroites, s\u2019\u00e9l\u00e8ve la percussion singuli\u00e8re du vannage. Le riz se trie tout seul, par l\u2019impulsion r\u00e9p\u00e9t\u00e9e. C\u2019est \u00e0 l\u2019oreille qu\u2019elle s\u00e9lectionne les grains puisque ses yeux transparents ne voient plus. Elle manie un instrument \u00e0 l\u2019allure banale, qui produit le son perl\u00e9 du b\u00e2ton de pluie. Elle orchestre m\u00e9thodiquement le ballet des grains\u00a0: au fond du panier, les cailloux infimes, extraits de branches et poussi\u00e8res et, en amont, le petit tas de riz propre qu\u2019elle fera bient\u00f4t cuire. Elle s\u2019interrompt \u00e0 notre approche. Nous sommes dans le village d\u2019Oukout, en Basse-Casamance, dans le sud du S\u00e9n\u00e9gal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Revenant du grenier, son fils pr\u00e9sente le fruit de plusieurs ann\u00e9es de r\u00e9colte. Il demande si elle se souvient\u00a0; elle dit que oui, mais elle veut toucher. Il lui tend les trois bottes\u00a0: l\u2019une rassemble des \u00e9pis jeunes, encore verd\u00e2tres, bien raides, l\u2019autre des pailles jaunes et la troisi\u00e8me des tiges noires qui d\u00e9gagent une odeur fum\u00e9e. Aluga Adjoun les prend dans ses bras, comme pour les bercer, et les repose dans le creux de son coude. Elle les caresse comme un chaton, elle se concentre. Elle donne le nom de chaque vari\u00e9t\u00e9 de riz \u2014 sans h\u00e9sitation. Ce n\u2019est pas sa t\u00eate qui parle, c\u2019est son corps de vieille dame, p\u00e9tri par le travail de la rizi\u00e8re, des ann\u00e9es durant. Son corps est le grenier qui garde l\u2019empreinte de son savoir immense de cultivatrice. Sa m\u00e9moire est kinesth\u00e9sique\u00a0: si profond\u00e9ment ancr\u00e9e en elle qu\u2019il lui est impossible d\u2019oublier. La corpor\u00e9it\u00e9 de ce savoir ne le r\u00e9duit pas, au contraire, elle t\u00e9moigne de son appropriation compl\u00e8te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Cultures et diversit\u00e9 du\u00a0riz<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au c\u0153ur du syst\u00e8me culturel animiste diola, le riz est autant un symbole qu\u2019un ciment social\u00a0: un aliment surtout pour l\u2019\u00e2me. Il est peut-\u00eatre le marqueur identitaire le plus signifiant et il est le seul \u00e0 pouvoir infl\u00e9chir le cours de la vie collective. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, on demande la \u00ab\u00a0bonne marche\u00a0\u00bb du groupe, des dieux, de la sant\u00e9, etc. \u00ab\u00a0Qui es-tu si tu ne peux pas donner du riz lors des c\u00e9r\u00e9monies\u00a0? \u00bb La question est rh\u00e9torique. Le riz structure le fonctionnement cultuel du groupe en m\u00eame temps qu\u2019il est la base des trois repas journaliers. Le riz chez les Diolas peut donc \u00eatre compris comme un \u00ab\u00a0fait social total \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fa\u00e7onne \u00e9galement les paysages, donnant aux champs cette g\u00e9om\u00e9trie carr\u00e9e qui dessine des labyrinthes miniatures depuis les plateaux jusqu\u2019aux berges du fleuve Casamance. L\u2019estuaire est sa porte sur l\u2019oc\u00e9an, qui innerve la Basse-Casamance de ramifications sinueuses \u2014 les <em>bolongs<\/em> \u2014 o\u00f9 les mar\u00e9es fluent et refluent, comme les \u00e9chassiers remontant les bancs de poissons. C\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce d\u00e9dale terraqu\u00e9 que r\u00e9sident les Diolas, dont le nom d\u00e9signe \u00e0 la fois un peuple, une culture et une langue, tous intimement li\u00e9s \u00e0 l\u2019exploitation ancienne du riz. Celle-ci prend pied dans ces <em>bolongs<\/em>\u00a0; elle s\u2019enracine dans les sols lourds et immerg\u00e9s par les mar\u00e9es, comme dans ceux o\u00f9 ruissellent les pluies. La riziculture fa\u00e7onne un assemblage complexe de paysages agronomiques, dont la diversit\u00e9 permet de contourner les al\u00e9as climatiques ponctuels et saisonniers. Elle t\u00e9moigne d\u2019une agronomie appliqu\u00e9e, fond\u00e9e sur les donn\u00e9es de l\u2019observation et de l\u2019exp\u00e9rimentation. Elle r\u00e9v\u00e8le l\u2019appropriation territoriale diff\u00e9renci\u00e9e des terroirs, attentive aux conditions agro-\u00e9cologiques qui les caract\u00e9risent \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale. Exploitant les subtilit\u00e9s topographiques, les pratiques agricoles valorisent ainsi l\u2019\u00e9cologie sp\u00e9cifique de chaque espace et vari\u00e9t\u00e9 de\u00a0riz.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les Diolas, une vall\u00e9e rizicole peut regorger de plus de cinquante cultivars. Leur s\u00e9lection ne doit rien au hasard. Deux crit\u00e8res pr\u00e9valent\u00a0: l\u2019adaptation \u00e0 des facteurs \u00e9cologiques et le cycle de croissance. Du riz halophile (r\u00e9sistant au sel) proche des <em>bolongs<\/em>, au riz de brousse qui ne d\u00e9pend que de l\u2019eau de pluie, en passant par les riz de plateaux et de nappes, chaque vari\u00e9t\u00e9 s\u2019accommode d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me sp\u00e9cifique. La grande diversit\u00e9 des riz cultiv\u00e9s permet un \u00e9talement du ramassage sur plus de cinq mois, minimisant ainsi les risques de mauvaise r\u00e9colte et ceux d\u2019une \u00e9ventuelle p\u00e9riode de soudure. C\u2019est une r\u00e9ponse strat\u00e9gique, par les pratiques culturales, aux al\u00e9as agro-\u00e9cologiques. La riziculture des Diolas est alors une expertise g\u00e9ographique et botanique qui fa\u00e7onne des paysages agricoles complexes au moyen de la s\u00e9lection vari\u00e9tale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les femmes sont capables de nommer chacune des dizaines de vari\u00e9t\u00e9s, de retracer l\u2019histoire des s\u00e9lections et des abandons successifs, c\u2019est parce que ce choix leur incombe dans la r\u00e9partition genr\u00e9e du travail. S\u00e9lectionner le cultivar le plus adapt\u00e9 \u00e0 ses parcelles n\u00e9cessite de conna\u00eetre leur fonctionnement \u00e9cologique, variable au gr\u00e9 de la saison et de l\u2019ann\u00e9e. De ces strat\u00e9gies d\u2019adaptation d\u00e9pend la capacit\u00e9 alimentaire du foyer. Les rizicultrices exp\u00e9rimentent d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, de la p\u00e9pini\u00e8re \u00e0 la rizi\u00e8re\u00a0: elles \u00e9changent les semences et les exp\u00e9riences, transmettent leurs connaissances et construisent ainsi le savoir vernaculaire qui soude le groupe. Pourtant, chez les Diolas, on entend souvent que ce sont les hommes qui cultivent le riz\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Parce que ce sont eux qui labourent les champs, avec le<\/em> kayendo \u00bb, nous expliquent-ils. Ils nous renvoient cependant vers leurs \u00e9pouses, leurs filles, leurs m\u00e8res, leurs ni\u00e8ces, lorsque nous cherchons \u00e0 comprendre leurs pratiques agronomiques. Et admettent \u00e0 demi-mots\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce sont elles qui savent.\u00a0<\/em>\u00bb Elles choisissent les semences, pr\u00e9parent les p\u00e9pini\u00e8res, s\u00e8ment le grain par kilos, repiquent le riz, le r\u00e9coltent, le battent, le d\u00e9cortiquent, le pilent, le vannent et le cuisinent\u00a0: elles alimentent le groupe et assurent la transmission des connaissances comme du patrimoine g\u00e9n\u00e9tique rizicole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Sous les rizi\u00e8res, des rivi\u00e8res de\u00a0sel<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis les ann\u00e9es 1960, les conditions \u00e9cologiques de la riziculture ont radicalement chang\u00e9, faisant pression sur les agrosyst\u00e8mes et suscitant de nouvelles pratiques rizicoles. Les pluies se font attendre, et non seulement elles durent moins longtemps \u2014 elles sont pass\u00e9es de six \u00e0 deux mois par an \u2014, mais elles d\u00e9butent de plus en plus tard. L\u2019eau manque. Son d\u00e9ficit appelle un nouvel acteur\u00a0: le sel. Sur les berges blanch\u00e2tres du <em>bolong<\/em>, de vastes parcelles d\u00e9frich\u00e9es, nues sous le soleil de midi, r\u00e9verb\u00e8rent l\u2019\u00e9tincelle des cristaux de sel sur le fond ocre des argiles. En aval, la petite digue de terre et de coquillages est \u00e9ventr\u00e9e\u00a0: elle laisse remonter dans son sillon un filet d\u2019eau. Lorsque la mar\u00e9e montera, le filet se transformera en bras, et le sel de l\u2019estuaire, quelques kilom\u00e8tres en aval, pourra venir l\u00e9cher les terres du village.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne faut pas s\u2019y tromper\u00a0: que l\u2019eau sal\u00e9e ne recouvre pas tout ne signifie pas qu\u2019elle dort. Non contente de son \u0153uvre en surface, elle arpente \u00e9galement les nappes alluviales, \u00e0 quelques d\u00e9cim\u00e8tres sous nos pieds, gagnant du terrain \u00e0 chaque mar\u00e9e haute, \u00e0 chaque saison s\u00e8che. Sous les rizi\u00e8res coulent des rivi\u00e8res de sel. M\u00eame les pal\u00e9tuviers semblent vouloir faire demi-tour, abandonnant les berges sal\u00e9es pour se r\u00e9fugier dans les lits majeurs des <em>bolongs<\/em>. Dans les champs, les herbac\u00e9es halophiles comme les salicornes, s\u2019installent, au d\u00e9triment des pailles dor\u00e9es du riz. Certaines parcelles, les plus proches de l\u2019eau, s\u2019enfrichent. Si le sel ressort, c\u2019est aussi parce que la mer remonte sous l\u2019effet des changements climatiques\u00a0: elle grignote chaque ann\u00e9e, depuis 2010, environ trois millim\u00e8tres de c\u00f4te par an, ce qui est d\u2019autant plus sensible que les altitudes sont basses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les effets de ces changements \u00e9cologiques affectent les agrosyst\u00e8mes et les paysages. Le retard des pluies contribue \u00e0 la disparition des riz les plus longs \u00e0 maturer, tr\u00e8s demandeurs en eau douce, qui n\u00e9cessitaient jusqu\u2019\u00e0 neuf mois de pousse. Ces vari\u00e9t\u00e9s ont disparu depuis vingt ans, et sans am\u00e9lioration pluviom\u00e9trique, elles sont vou\u00e9es \u00e0 l\u2019oubli. Elles font d\u00e9sormais figure de vari\u00e9t\u00e9s incultes, symboles d\u2019\u00e9cosyst\u00e8mes disparus en Casamance. Cette disparition pr\u00e9c\u00e8de celles de leurs terroirs sp\u00e9cifiques\u00a0: les territoires cultiv\u00e9s \u00e0 basse altitude, les lits majeurs des <em>bolongs<\/em>, les d\u00e9pressions ponctuant les pentes sont autant d\u2019espaces o\u00f9 les friches gagnent sur la riziculture. Certains sont difficilement reconvertis en terroirs pour les riz de cycle court, mais les conditions agro-\u00e9cologiques ne sont pas toujours r\u00e9unies pour de bons rendements. Ainsi, \u00e0 la perte progressive du patrimoine culturel et g\u00e9n\u00e9tique rizicole qui se profile, au profit des riz rapides, s\u2019ajoute le d\u00e9clin des terroirs privil\u00e9gi\u00e9s de ces vari\u00e9t\u00e9s. La riziculture est r\u00e9organis\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale\u00a0: elle remonte le long des pentes, s\u2019abrite sur les hauts-plateaux. Les nouvelles spatialit\u00e9s du riz sont plus s\u00e9lectives\u00a0: la monoculture est remise en question. Dor\u00e9navant, s\u2019articulent des paysages hybrides et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes dans leurs formes, mais homog\u00e8nes sur le plan vari\u00e9tal. Ceux-ci inaugurent aussi de nouvelles temporalit\u00e9s du travail agricole, \u00e9galement reconfigur\u00e9 par les modes de\u00a0vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0\u00ab\u00a0<em>Tu gagnes plus \u00e0 \u00eatre pompiste \u00e0 Dakar<\/em>\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les bouleversements \u00e9cologiques ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019autres changements socio-\u00e9conomiques qui transforment les agrosyst\u00e8mes\u00a0: l\u2019urbanisation des modes de vie, la mon\u00e9tarisation de l\u2019\u00e9conomie des villages, la scolarisation, etc. La ville appelle les plus jeunes, hommes et femmes, dans un contexte o\u00f9 les activit\u00e9s agricoles, travaux p\u00e9nibles, ne g\u00e9n\u00e8rent plus les profits ni la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire d\u2019avant. \u00ab\u00a0<em>Tu gagnes plus \u00e0 \u00eatre pompiste \u00e0 Dakar<\/em>\u00a0\u00bb, souligne Simeng Outine, un vieil homme qui r\u00e9sume ainsi la situation professionnelle de son fils. Celui qui, devant nous, joue un peu au vieux sage conclut\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Comment en vouloir aux jeunes de partir, quand nous n\u2019avons pas, ici, les moyens de les retenir\u00a0?<\/em> \u00bb Moins de bras pour l\u2019entretien des champs, pour les semis, et pour r\u00e9parer les \u00e9cluses cens\u00e9es retenir en aval les eaux sal\u00e9es. Cette baisse du temps de travail dans les rizi\u00e8res encourage l\u2019utilisation des vari\u00e9t\u00e9s de cycle court\u00a0: il faut d\u00e9sormais semer et r\u00e9colter au plus vite afin de s\u2019adonner \u00e0 une autre activit\u00e9 durant les longs mois de la saison s\u00e8che. Un abandon partiel, sur le plan spatial et temporel, de la riziculture, lequel ouvre une br\u00e8che pour sa reprise en main par l\u2019\u00c9tat. Non sans heurts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Longtemps d\u00e9laiss\u00e9e des grands plans nationaux de d\u00e9veloppement, per\u00e7ue depuis Dakar comme une r\u00e9gion profond\u00e9ment rurale, voire rustique et archa\u00efque, la Casamance a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des terrains des exp\u00e9rimentations tragiques de l\u2019IRD et de l\u2019USAID, comme en t\u00e9moignent de nombreux panneaux sur le bord de la route. Les apprentis sorciers du \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb, venus d\u2019autres continents, y ont introduit l\u2019arachide, puis l\u2019anacardier, cultures de rente destin\u00e9es \u00e0 satisfaire les march\u00e9s europ\u00e9en et indien. Le \u00ab\u00a0peuple am\u00e9ricain\u00a0\u00bb \u2014 selon les mentions qu\u2019on trouve sur les \u00e9quipements \u2014 a pay\u00e9 des routes, des barrages et des stocks d\u2019engrais. Les ONG allemandes et fran\u00e7aises aussi. Aujourd\u2019hui, ce m\u00e9canisme de domination n\u00e9ocoloniale induit par la pr\u00e9sence d\u2019acteurs \u00e9trangers se rejoue, \u00e0 plus petite \u00e9chelle, dans le rapport de force entre le centre et la p\u00e9riph\u00e9rie, l\u2019\u00c9tat et sa lointaine province et s\u2019illustre dans des volont\u00e9s am\u00e9nagistes nationales cens\u00e9es remettre sur pied la riziculture casaman\u00e7aise. Les injonctions \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 alimentaire sont au c\u0153ur des discours de l\u2019\u00c9tat et de sa politique de d\u00e9veloppement depuis 2009.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Conscients des d\u00e9gradations environnementales en Casamance, les centres de recherche agronomique ont pris \u00e0 bras-le-corps le \u00ab\u00a0probl\u00e8me du riz\u00a0\u00bb. Laboratoire exp\u00e9rimental pour les ing\u00e9nieurs, la Casamance doit \u00eatre mise au pas de l\u2019agriculture nationale, \u00e0 coups de semences transg\u00e9niques et de barrages antisel dont les effets \u00e9cologiques et culturels sont aussi incertains que ceux des bouleversements actuels des \u00e9cosyst\u00e8mes. L\u2019autre bataille qui se joue l\u00e0, davantage politique qu\u2019\u00e9cologique, oppose artificiellement la \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb \u2014 incarn\u00e9e par l\u2019administration \u00e9tatique \u2014 et la \u00ab\u00a0tradition\u00a0\u00bb \u2013 pi\u00e8ge dont l\u2019agriculture paysanne serait captive \u2014, dans un contexte alimentaire incertain. Les infrastructures financ\u00e9es, les campagnes de communication, les discours publics visent alors \u00e0 absorber les usages locaux dans une vision techniciste de la riziculture dont l\u2019\u00c9tat se porte garant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ing\u00e9nierie hors-sol<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Casamance, les importations allog\u00e8nes de vari\u00e9t\u00e9s rizicoles ne datent pas d\u2019hier. La diversit\u00e9 actuelle des riz casaman\u00e7ais est en effet due \u00e0 la pr\u00e9sence de deux esp\u00e8ces, l\u2019une d\u2019origine africaine, ancienne, <em>Oryza glaberrima<\/em>, et l\u2019autre, plus r\u00e9cente, <em>Oryza sativa<\/em>, d\u2019origine asiatique. Cette configuration exceptionnelle est le r\u00e9sultat de plusieurs vagues d\u2019introductions d\u2019origines et de temporalit\u00e9s ind\u00e9pendantes. C\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cette continuit\u00e9 pluris\u00e9culaire que l\u2019on peut lire les projets d\u2019investissement internationaux et gouvernementaux introduisant de nouvelles semences de riz asiatiques certifi\u00e9es. Celles-ci sont enti\u00e8rement produites, calibr\u00e9es et commercialis\u00e9es par des entreprises multinationales mandat\u00e9es par l\u2019\u00c9tat dans le but d\u2019accro\u00eetre les rendements. Les politiques de d\u00e9veloppement n\u2019ont qu\u2019un objectif\u00a0: faire adopter des esp\u00e8ces \u00e0 haute rentabilit\u00e9 \u00e0 court terme. N\u00e9gligeant les savoirs vernaculaires et les vari\u00e9t\u00e9s locales, les semences certifi\u00e9es sont majoritairement constitu\u00e9es de vari\u00e9t\u00e9s asiatiques transg\u00e9niques qui permettent jusqu\u2019\u00e0 trois r\u00e9coltes annuelles, au d\u00e9triment d\u2019esp\u00e8ces plus rustiques r\u00e9sistant aux contraintes climatiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces man\u0153uvres ne trompent personne. Les rizicultrices ne consentent que rarement \u00e0 acheter des semences qu\u2019il faut rembourser \u00e0 150 %, alors qu\u2019elles poss\u00e8dent dans leurs greniers des cultivars gratuits. Elles connaissent \u00e9galement tr\u00e8s bien les cons\u00e9quences des semences certifi\u00e9es sur les sols\u00a0: la haute rentabilit\u00e9 se paie au tarif des engrais chimiques. La parcelle appauvrie ne pourra \u00eatre r\u00e9utilis\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de jach\u00e8re, laquelle favorise l\u2019infiltration du sel dans le sol nu. D\u00e9velopp\u00e9es sans consid\u00e9ration pour les pratiques agronomiques locales, ignorant autant les calendriers agricoles que les \u00e9cologies changeantes des rizi\u00e8res, ces semences sont davantage le reflet de l\u2019arsenal ing\u00e9nieurial que tente de d\u00e9velopper l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais que de r\u00e9elles solutions, pertinentes sur le plan environnemental et social. \u00c0 raison, les cultivatrices pr\u00e9f\u00e8rent ne compter que sur leurs m\u00e9thodes. L\u2019\u00c9tat pourrait prendre aupr\u00e8s d\u2019elles quelques le\u00e7ons d\u2019agronomie appliqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est d\u00e9sormais certain\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce sont les femmes qui savent.<\/em> \u00bb Sans surprise, elles sont n\u00e9anmoins quasi absentes des institutions de recherche en agronomie, absentes des d\u00e9l\u00e9gations d\u00e9partementales aux diff\u00e9rents minist\u00e8res, comme celui de l\u2019agriculture, de l\u2019\u00e9levage et de la p\u00eache, tr\u00e8s peu repr\u00e9sent\u00e9es dans les structures de dialogue entre les villages et ces\u00a0d\u00e9l\u00e9gations, jamais consult\u00e9es quant aux questions agronomiques li\u00e9es \u00e0 la riziculture. Comment s\u2019\u00e9tonner que les solutions pr\u00e9sent\u00e9es par l\u2019\u00c9tat soient si \u00e9loign\u00e9es de leur r\u00e9alit\u00e9\u00a0? Les savoirs vernaculaires sont ignor\u00e9s d\u2019en haut \u00e0 double titre\u00a0: parce qu\u2019ils \u00e9manent des Casaman\u00e7ais, et parce qu\u2019ils \u00e9manent des femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Barrages et barri\u00e8res<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autre signe mat\u00e9riel de l\u2019investissement de l\u2019\u00c9tat, mais \u00e9galement des ONG internationales\u00a0: les barrages antisel. Le probl\u00e8me de la salinisation suscite une r\u00e9ponse radicale\u00a0: la construction de barri\u00e8res de b\u00e9ton en travers des branches du r\u00e9seau hydrographique. Sans \u00e9tude d\u2019impact ni \u00e9valuation de suivi, les barrages font figure d\u2019ouvrages techniques d\u00e9connect\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s environnementales. En arri\u00e8re de ceux-ci, les nappes se vident, les sols s\u2019acidifient et fixent les compos\u00e9s ferreux qu\u2019ils \u00e9vacuaient habituellement par le ruissellement. Le barrage est avant tout une barri\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat r\u00e8gle l\u2019ouverture et la fermeture selon son calendrier, qui n\u2019est ni celui des eaux pluviales, ni celui des cultures\u00a0: comment ne pas voir, alors, que la barri\u00e8re \u00e9cologique se double d\u2019une barri\u00e8re sociale et politique impos\u00e9e aux Diolas depuis en haut et empreinte d\u2019une certaine violence technocratique\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0\u00ab\u00a0<em>Je ne sais pas quel est l\u2019impact exact du barrage, je sais qu\u2019avant lui, le puits \u00e9tait plein<\/em>\u00a0\u00bb, nous explique Ir\u00e8ne Diatta, dans son jardin mara\u00eecher. \u00ab\u00a0<em>L\u2019eau ne circule plus en dessous, car ils ouvrent le barrage.<\/em> \u00bb En voulant lessiver le sel par des l\u00e2chers spectaculaires apr\u00e8s les premi\u00e8res pluies, il emp\u00eache le rechargement de la nappe qui alimentait \u00e0 son tour les parcelles, dans lesquelles les vari\u00e9t\u00e9s de riz \u00e9taient adapt\u00e9es aux conditions hydrographiques. Dans ces casiers, les rizicultrices sont contraintes de cultiver des vari\u00e9t\u00e9s de cycle court aux rendements moindres. Ces savoirs vernaculaires renvoient les plans de d\u00e9veloppement rural nationaux, d\u2019une part \u00e0 leur incapacit\u00e9 \u00e0 saisir les fonctionnements \u00e9cologiques complexes des cours d\u2019eau\u00a0; d\u2019autre part \u00e0 leur \u00e9chec \u00e0 comprendre les organisations sociales qui leur pr\u00e9existent et la pertinence des r\u00e9ponses qu\u2019elles proposent aux divers bouleversements \u00e9cologiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Savoirs locaux et plans de d\u00e9veloppement nationaux entrent d\u00e8s lors en dissonance, quand ce n\u2019est pas en conflit. Les seconds n\u00e9gligent les premiers au profit de la rentabilit\u00e9 et de l\u2019appauvrissement du patrimoine g\u00e9n\u00e9tique vari\u00e9tal et des sols arables. Les expertises autochtones tentent de se recomposer pour lutter contre une hydre \u00e0 trois t\u00eates\u00a0: les bouleversements \u00e9cologiques, les mutations socio-\u00e9conomiques acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es des campagnes et les fausses mesures d\u2019un \u00c9tat qui ignore les uns comme les autres. \u00c0 la question de savoir si, d\u2019apr\u00e8s elle, le sol casaman\u00e7ais sera un jour \u00e0 nouveau cultivable dans son village d\u2019Edioungou, B\u00e9a Da Silva hausse les \u00e9paules\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que cultiver plusieurs vari\u00e9t\u00e9s comme nos m\u00e8res et grand-m\u00e8res est un luxe<\/em>\u00a0\u00bb, elle conclut\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On ira bient\u00f4t plus \u00e0 la boutique qu\u2019au champ<\/em>\u00a0\u00bb pour se fournir en grain, comme pour se nourrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lire l\u2019article complet\u00a0:.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/www.revue-ballast.fr\/casamance-resister-au-sel-et-attendre-la-pluie\/\">https:\/\/www.revue-ballast.fr\/casamance-resister-au-sel-et-attendre-la-pluie\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Ce sont les femmes qui savent\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-10622","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10622","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10622"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10622\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10623,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10622\/revisions\/10623"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10622"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10622"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10622"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}