{"id":11874,"date":"2022-11-13T02:53:06","date_gmt":"2022-11-13T01:53:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=11874"},"modified":"2022-11-06T11:54:51","modified_gmt":"2022-11-06T10:54:51","slug":"meditation-sur-lobeissance-et-la-liberte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2022\/11\/13\/meditation-sur-lobeissance-et-la-liberte\/","title":{"rendered":"M\u00e9ditation sur l\u2019ob\u00e9issance et la libert\u00e9"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><strong><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un texte de Simone Weil<\/span><\/span><\/strong><\/h1>\n<p align=\"left\">\n<p align=\"left\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-11860 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Mensonge-221106-300x269.jpg\" alt=\"\" width=\"459\" height=\"412\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Mensonge-221106-300x269.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Mensonge-221106.jpg 511w\" sizes=\"auto, (max-width: 459px) 100vw, 459px\" \/><\/p>\n<p align=\"left\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Probablement \u00e9crit fin 1937 ou d\u00e9but 1938, ce texte de la philosophe Simone Weil (1909-1943) s\u2019inscrit dans le sillage du <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Contre\u2019Un<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">. <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Discours de la servitude volontaire<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\"> d\u2019\u00c9tienne de La Bo\u00e9tie (1530-1563) et r\u00e9sonne aussi, \u00e0 plusieurs reprises, des \u00e9v\u00e9nements et interrogations des g\u00e9n\u00e9rations de l\u2019entre-deux-guerres. Toutes les qualit\u00e9s reconnues \u00e0 la jeune philosophe s\u2019y rejoignent\u202f: simplicit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, courage de la pens\u00e9e, f\u00e9condit\u00e9 du propos, etc. Que ce soit pour quelques id\u00e9es iconoclastes ou pour le raisonnement d\u2019ensemble, on sort forc\u00e9ment plus intelligent de cette m\u00e9ditation, politique et morale, libre et intemporelle.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><a name=\"more\"><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n\u2019a pas fini d\u2019\u00e9tonner tous ceux qui r\u00e9fl\u00e9chissent un peu. Nous voyons, dans la nature, les poids les plus lourds l\u2019emporter sur les moins lourds, les races les plus prolifiques \u00e9touffer les autres. Chez les hommes, ces rapports si clairs semblent renvers\u00e9s. Nous savons, certes, par une exp\u00e9rience quotidienne, que l\u2019homme n\u2019est pas un simple fragment de la nature, que ce qu\u2019il y a de plus \u00e9lev\u00e9 chez l\u2019homme, la volont\u00e9, l\u2019intelligence, la foi, produit tous les jours des esp\u00e8ces de miracles. Mais ce n&rsquo;est pas ce dont il s\u2019agit ici. La n\u00e9cessit\u00e9 impitoyable qui a maintenu et maintient sur les genoux les masses d\u2019esclaves, les masses de pauvres, les masses de subordonn\u00e9s, n\u2019a rien de spirituel ; elle est analogue \u00e0 tout ce qu\u2019il y a de brutal dans la nature. Et pourtant elle s&rsquo;exerce apparemment en vertu de lois contraires \u00e0 celles de la nature. Comme si, dans la balance sociale, le gramme l\u2019emportait sur le kilo.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il y a pr\u00e8s de quatre si\u00e8cles, le jeune La Bo\u00e9tie, dans son <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Contr\u2019Un, <\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">posait la question. Il n\u2019y r\u00e9pondait pas. De quelles illustrations \u00e9mouvantes pourrions-nous appuyer son petit livre, nous qui voyons aujourd\u2019hui, dans un pays qui couvre le sixi\u00e8me du globe, un seul homme saigner toute une g\u00e9n\u00e9ration ! C&rsquo;est quand s\u00e9vit la mort que le miracle de l\u2019ob\u00e9issance \u00e9clate aux yeux. Que beaucoup d\u2019hommes se soumettent \u00e0 un seul par crainte d\u2019\u00eatre tu\u00e9s par lui, c\u2019est assez \u00e9tonnant ; mais qu\u2019ils restent soumis au point de mourir sur son ordre, comment le comprendre ? Lorsque l\u2019ob\u00e9issance comporte au moins autant de risques que la r\u00e9bellion, comment se maintient-elle ?<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">La connaissance du monde mat\u00e9riel o\u00f9 nous vivons a pu se d\u00e9velopper \u00e0 partir du moment o\u00f9 Florence, apr\u00e8s tant d&rsquo;autres merveilles, a apport\u00e9 \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, par l\u2019interm\u00e9diaire de Galil\u00e9e, la notion de force. C&rsquo;est alors aussi seulement que l\u2019am\u00e9nagement du milieu mat\u00e9riel par l\u2019industrie a pu \u00eatre entrepris. Et nous, qui pr\u00e9tendons am\u00e9nager le milieu social, nous n\u2019en poss\u00e9derons pas m\u00eame la connaissance la plus grossi\u00e8re aussi longtemps que nous n\u2019aurons pas clairement con\u00e7u la notion de force sociale. La soci\u00e9t\u00e9 ne peut pas avoir ses ing\u00e9nieurs aussi longtemps qu\u2019elle n&rsquo;aura pas eu son Galil\u00e9e. Y a-t-il en ce moment, sur toute la surface de la terre, un esprit qui con\u00e7oive m\u00eame vaguement comment il se peut qu\u2019un homme, au Kremlin, ait la possibilit\u00e9 de faire tomber n\u2019importe quelle t\u00eate dans les limites des fronti\u00e8res russes ?<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les marxistes n&rsquo;ont pas facilit\u00e9 une vue claire du probl\u00e8me en choisissant l\u2019\u00e9conomie comme clef de l&rsquo;\u00e9nigme sociale. Si l\u2019on consid\u00e8re une soci\u00e9t\u00e9 comme un \u00eatre collectif, alors ce gros animal, comme tous les animaux, se d\u00e9finit principalement par la mani\u00e8re dont il s\u2019assure la nourriture, le sommeil, la protection contre les intemp\u00e9ries, bref la vie. Mais la soci\u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e dans son rapport avec l\u2019individu ne peut pas se d\u00e9finir simplement par les modalit\u00e9s de la production. On a beau avoir recours \u00e0 toutes sortes de subtilit\u00e9s pour faire de la guerre un ph\u00e9nom\u00e8ne essentiellement \u00e9conomique, il \u00e9clate aux yeux que la guerre est destruction et non production. L\u2019ob\u00e9issance et le commandement sont aussi des ph\u00e9nom\u00e8nes dont les conditions de la production ne suffisent pas \u00e0 rendre compte. Quand un vieil ouvrier sans travail et sans secours p\u00e9rit silencieusement dans la rue ou dans un taudis, cette soumission qui s\u2019\u00e9tend jusque dans la mort ne peut pas s\u2019expliquer par le jeu des n\u00e9cessit\u00e9s vitales. La destruction massive du bl\u00e9, du caf\u00e9, pendant la crise est un exemple non moins clair. La notion de force et non la notion de besoin constitue la clef qui permet de lire les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Galil\u00e9e n\u2019a pas eu \u00e0 se louer, personnellement, d\u2019avoir mis tant de g\u00e9nie et tant de probit\u00e9 \u00e0 d\u00e9chiffrer la nature ; du moins ne se heurtait-il qu\u2019\u00e0 une poign\u00e9e d\u2019hommes puissants sp\u00e9cialis\u00e9s dans l\u2019interpr\u00e9tation des \u00c9critures. L\u2019\u00e9tude du m\u00e9canisme social, elle, est entrav\u00e9e par des passions qui se retrouvent chez tous et chez chacun. Il n\u2019est presque personne qui ne d\u00e9sire soit bouleverser, soit conserver les rapports actuels de commandement et de soumission. L\u2019un et l\u2019autre d\u00e9sir met un brouillard devant le regard de l\u2019esprit, et emp\u00eache d\u2019apercevoir les le\u00e7ons de l&rsquo;histoire, qui montre partout les masses sous le joug et quelques-uns levant le fouet.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les uns, du c\u00f4t\u00e9 qui fait appel aux masses, veulent montrer que cette situation est non seulement inique, mais aussi impossible, du moins pour l\u2019avenir proche ou lointain. Les autres, du c\u00f4t\u00e9 qui d\u00e9sire conserver l\u2019ordre et les privil\u00e8ges, veulent montrer que le joug p\u00e8se peu, ou m\u00eame qu\u2019il est consenti. Des deux c\u00f4t\u00e9s, on jette un voile sur l\u2019absurdit\u00e9 radicale du m\u00e9canisme social, au lieu de regarder bien en face cette absurdit\u00e9 apparente et de l\u2019analyser pour y trouver le secret de la machine. En quelque mati\u00e8re que ce soit, il n\u2019y a pas d&rsquo;autre m\u00e9thode pour r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019\u00e9tonnement est le p\u00e8re de la sagesse, disait Platon.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Puisque le grand nombre ob\u00e9it, et ob\u00e9it jusqu\u2019\u00e0 se laisser imposer la souffrance et la mort, alors que le petit nombre commande, c\u2019est qu\u2019il n&rsquo;est pas vrai que le nombre soit une force. Le nombre, quoi que l\u2019imagination nous porte \u00e0 croire, est une faiblesse. La faiblesse est du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 on a faim, o\u00f9 on s\u2019\u00e9puise, o\u00f9 on supplie, o\u00f9 on tremble, non du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 on vit bien, o\u00f9 on accorde des gr\u00e2ces, o\u00f9 on menace. Le peuple n&rsquo;est pas soumis bien qu\u2019il soit le nombre, mais parce qu\u2019il est le nombre. Si dans la rue un homme se bat contre vingt, il sera sans doute laiss\u00e9 pour mort sur le pav\u00e9. Mais sur un signe d&rsquo;un homme blanc, vingt coolies annamites peuvent \u00eatre frapp\u00e9s \u00e0 coups de chicotte, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, par un ou deux chefs d\u2019\u00e9quipe.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">La contradiction n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019apparente. Sans doute, en toute occasion, ceux qui ordonnent sont moins nombreux que ceux qui ob\u00e9issent. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils sont peu nombreux, ils forment un ensemble. Les autres, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils sont trop nombreux, sont un plus un plus un, et ainsi de suite. Ainsi la puissance d\u2019une infime minorit\u00e9 repose malgr\u00e9 tout sur la force du nombre. Cette minorit\u00e9 l&#8217;emporte de beaucoup en nombre sur chacun de ceux qui composent le troupeau de la majorit\u00e9. Il ne faut pas en conclure que l\u2019organisation des masses renverserait le rapport ; car elle est impossible. On ne peut \u00e9tablir de coh\u00e9sion qu\u2019entre une petite quantit\u00e9 d\u2019hommes. Au-del\u00e0, il n\u2019y a plus que juxtaposition d\u2019individus, c\u2019est-\u00e0-dire faiblesse.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il y a cependant des moments o\u00f9 il n\u2019en est pas ainsi. \u00c0 certains moments de l&rsquo;histoire, un grand souffle passe sur les masses ; leurs respirations, leurs paroles, leurs mouvements se confondent. Alors rien ne leur r\u00e9siste. Les puissants connaissent \u00e0 leur tour, enfin, ce que c\u2019est que de se sentir seul et d\u00e9sarm\u00e9 ; et ils tremblent. Tacite, dans quelques pages immortelles qui d\u00e9crivent une s\u00e9dition militaire, a su parfaitement analyser la chose. \u00ab Le principal signe d\u2019un mouvement profond, impossible \u00e0 apaiser, c\u2019est qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas diss\u00e9min\u00e9s ou man\u0153uvr\u00e9s par quelques-uns, mais ensemble ils prenaient feu, ensemble ils se taisaient, avec une telle unanimit\u00e9 et une telle fermet\u00e9 qu&rsquo;on aurait cru qu\u2019ils agissaient au commandement. \u00bb Nous avons assist\u00e9 \u00e0 un miracle de ce genre en juin 1936, et l\u2019impression ne s\u2019en est pas encore effac\u00e9e.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">De pareils moments ne durent pas, bien que les malheureux souhaitent ardemment les voir durer toujours. Ils ne peuvent pas durer, parce que cette unanimit\u00e9, qui se produit dans le feu d\u2019une \u00e9motion vive et g\u00e9n\u00e9rale, n\u2019est compatible avec aucune action m\u00e9thodique. Elle a toujours pour effet de suspendre toute action, et d\u2019arr\u00eater le cours quotidien de la vie. Ce temps d\u2019arr\u00eat ne peut se prolonger ; le cours de la vie quotidienne doit reprendre, les besognes de chaque jour s\u2019accomplir. La masse se dissout de nouveau en individus, le souvenir de sa victoire s\u2019estompe ; la situation primitive, ou une situation \u00e9quivalente, se r\u00e9tablit peu \u00e0 peu ; et bien que dans l&rsquo;intervalle les ma\u00eetres aient pu changer, ce sont toujours les m\u00eames qui ob\u00e9issent.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Les puissants n\u2019ont pas d&rsquo;int\u00e9r\u00eat plus vital que d\u2019emp\u00eacher cette cristallisation des foules soumises, ou du moins, car ils ne peuvent pas toujours l\u2019emp\u00eacher, de la rendre le plus rare possible. Qu\u2019une m\u00eame \u00e9motion agite en m\u00eame temps un grand nombre de malheureux, c\u2019est ce qui arrive tr\u00e8s souvent par le cours naturel des choses ; mais d\u2019ordinaire cette \u00e9motion, \u00e0 peine \u00e9veill\u00e9e, est r\u00e9prim\u00e9e par le sentiment d\u2019une impuissance irr\u00e9m\u00e9diable. Entretenir ce sentiment d&rsquo;impuissance, c\u2019est le premier article d\u2019une politique habile de la part des ma\u00eetres.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019esprit humain est incroyablement flexible, prompt \u00e0 imiter, prompt \u00e0 plier sous les circonstances ext\u00e9rieures. Celui qui ob\u00e9it, celui dont la parole d\u2019autrui d\u00e9termine les mouvements, les peines, les plaisirs, se sent inf\u00e9rieur non par accident, mais par nature. \u00c0 l\u2019autre bout de l&rsquo;\u00e9chelle, on se sent de m\u00eame sup\u00e9rieur, et ces deux illusions se renforcent l\u2019une l\u2019autre. Il est impossible \u00e0 l\u2019esprit le plus h\u00e9ro\u00efquement ferme de garder la conscience d\u2019une valeur int\u00e9rieure, quand cette conscience ne s\u2019appuie sur rien d&rsquo;ext\u00e9rieur. Le Christ lui-m\u00eame, quand il s\u2019est vu abandonn\u00e9 de tous, bafou\u00e9, m\u00e9pris\u00e9, sa vie compt\u00e9e pour rien, a perdu un moment le sentiment de sa mission ; que peut vouloir dire d\u2019autre le cri : \u00ab\u00a0Mon Dieu, pourquoi m\u2019avez-vous abandonn\u00e9 ?\u00a0\u00bb Il semble \u00e0 ceux qui ob\u00e9issent que quelque inf\u00e9riorit\u00e9 myst\u00e9rieuse les a pr\u00e9destin\u00e9s de toute \u00e9ternit\u00e9 \u00e0 ob\u00e9ir ; et chaque marque de m\u00e9pris, m\u00eame infime, qu\u2019ils souffrent de la part de leurs sup\u00e9rieurs ou de leurs \u00e9gaux, chaque ordre qu\u2019ils re\u00e7oivent, surtout chaque acte de soumission qu\u2019ils accomplissent eux-m\u00eames les confirme dans ce sentiment.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout ce qui contribue \u00e0 donner \u00e0 ceux qui sont en bas de l\u2019\u00e9chelle sociale le sentiment qu\u2019ils ont une valeur est dans une certaine mesure subversif. Le mythe de la Russie sovi\u00e9tique est subversif pour autant qu\u2019il peut donner au man\u0153uvre d\u2019usine communiste renvoy\u00e9 par son contrema\u00eetre le sentiment que malgr\u00e9 tout il a derri\u00e8re lui l\u2019arm\u00e9e rouge et Magnitogorsk, et lui permettre ainsi de conserver sa fiert\u00e9. Le mythe de la r\u00e9volution historiquement in\u00e9luctable joue le m\u00eame r\u00f4le, quoique plus abstrait ; c\u2019est quelque chose, quand on est mis\u00e9rable et seul, que d\u2019avoir pour soi l\u2019histoire. Le christianisme, dans ses d\u00e9buts, \u00e9tait lui aussi dangereux pour l\u2019ordre. Il n\u2019inspirait pas aux pauvres, aux esclaves, la convoitise des biens et de la puissance, tout au contraire ; mais il leur donnait le sentiment d\u2019une valeur int\u00e9rieure qui les mettait sur le m\u00eame plan ou plus haut que les riches, et c\u2019\u00e9tait assez pour mettre la hi\u00e9rarchie sociale en p\u00e9ril. Bien vite il s\u2019est corrig\u00e9, a appris \u00e0 mettre entre les mariages, les enterrements des riches et des pauvres la diff\u00e9rence qui convient, et \u00e0 rel\u00e9guer les malheureux, dans les \u00e9glises, aux derni\u00e8res places.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">La force sociale ne va pas sans mensonge. Aussi tout ce qu\u2019il y a de plus haut dans la vie humaine, tout effort de pens\u00e9e, tout effort d\u2019amour est corrosif pour l\u2019ordre. La pens\u00e9e peut aussi bien, \u00e0 aussi juste titre, \u00eatre fl\u00e9trie comme r\u00e9volutionnaire d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, comme contre-r\u00e9volutionnaire de l\u2019autre. Pour autant qu\u2019elle construit sans cesse une \u00e9chelle de valeurs \u00ab\u00a0qui n\u2019est pas de ce monde\u00a0\u00bb, elle est l\u2019ennemie des forces qui dominent la soci\u00e9t\u00e9. Mais elle n\u2019est pas plus favorable aux entreprises qui tendent \u00e0 bouleverser ou \u00e0 transformer la soci\u00e9t\u00e9, et qui, avant m\u00eame d\u2019avoir r\u00e9ussi, doivent n\u00e9cessairement impliquer chez ceux qui s\u2019y vouent la soumission du plus grand nombre au plus petit, le d\u00e9dain des privil\u00e9gi\u00e9s pour la masse anonyme et le maniement du mensonge. Le g\u00e9nie, l&rsquo;amour, la saintet\u00e9 m\u00e9ritent pleinement le reproche qu\u2019on leur fait des fois de tendre \u00e0 d\u00e9truire ce qui est sans rien construire \u00e0 la place. Quant \u00e0 ceux qui veulent penser, aimer, et transposer en toute puret\u00e9 dans l\u2019action politique ce que leur inspire leur esprit et leur c\u0153ur, ils ne peuvent que p\u00e9rir \u00e9gorg\u00e9s, abandonn\u00e9s m\u00eame des leurs, fl\u00e9tris apr\u00e8s leur mort par l\u2019histoire, comme ont fait les Gracques.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il r\u00e9sulte d\u2019une telle situation, pour tout homme amoureux du bien public, un d\u00e9chirement cruel et sans rem\u00e8de. Participer, m\u00eame de loin, au jeu des forces qui meuvent l\u2019histoire n&rsquo;est gu\u00e8re possible sans se souiller ou sans se condamner d\u2019avance \u00e0 la d\u00e9faite. Se r\u00e9fugier dans l\u2019indiff\u00e9rence ou dans une tour d\u2019ivoire n\u2019est gu\u00e8re possible non plus sans beaucoup d\u2019inconscience. La formule du \u00ab moindre mal \u00bb, si d\u00e9cri\u00e9e par l\u2019usage qu\u2019en ont fait les social-d\u00e9mocrates, reste alors la seule applicable, \u00e0 condition de l\u2019appliquer avec la plus froide lucidit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019ordre social, quoique n\u00e9cessaire, est essentiellement mauvais, quel qu\u2019il soit. On ne peut reprocher \u00e0 ceux qu\u2019il \u00e9crase de le saper autant qu\u2019ils peuvent ; quand ils se r\u00e9signent, ce n\u2019est pas par vertu, c\u2019est au contraire sous l\u2019effet d\u2019une humiliation qui \u00e9teint chez eux les vertus viriles. On ne peut pas non plus reprocher \u00e0 ceux qui l\u2019organisent de le d\u00e9fendre, ni les repr\u00e9senter comme formant une conjuration contre le bien g\u00e9n\u00e9ral. Les luttes entre concitoyens ne viennent pas d\u2019un manque de compr\u00e9hension ou de bonne volont\u00e9 ; elles tiennent \u00e0 la nature des choses, et ne peuvent pas \u00eatre apais\u00e9es, mais seulement \u00e9touff\u00e9es par la contrainte. Pour quiconque aime la libert\u00e9, il n&rsquo;est pas d\u00e9sirable qu&rsquo;elles disparaissent, mais seulement qu\u2019elles restent en de\u00e7\u00e0 d\u2019une certaine limite de violence.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Pour aller plus loin, voir\u00a0:<br \/>\nSimone Weil, <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Oppression et libert\u00e9<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Gallimard, Coll. Espoir, Paris, 1955 ; version t\u00e9l\u00e9chargeable : <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a href=\"https:\/\/drive.google.com\/file\/d\/1YTHswQXQnpHPwnotH4xW7Mo48QbV1FSM\/view\">https:\/\/drive.google.com\/file\/d\/1YTHswQXQnpHPwnotH4xW7Mo48QbV1FSM\/view<\/a><br \/>\nSimone Weil, <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u0152uvres<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">, Gallimard, Coll. Quarto, Paris, 1999, 1288 pages<br \/>\n\u00c9tienne de La Bo\u00e9tie, <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">Discours de la servitude volontaire ou Le Contr\u2019Un<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">, vers 1548\u00a0; version t\u00e9l\u00e9chargeable\u00a0: <\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\"><a href=\"https:\/\/drive.google.com\/file\/d\/1gJhTGWN8suRbfiyTioZCFT8NjPMcR_z_\/view\">https:\/\/drive.google.com\/file\/d\/1gJhTGWN8suRbfiyTioZCFT8NjPMcR_z_\/view<\/a> <\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\">\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Comic Sans MS, cursive;\"><span style=\"font-size: medium;\">lantivol.com\/2022\/09\/meditation-sur-lobeissance-et-la-liberte.html<\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte de Simone Weil<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-11874","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11874","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=11874"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11874\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11875,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/11874\/revisions\/11875"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=11874"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=11874"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=11874"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}