{"id":15498,"date":"2025-06-18T02:55:38","date_gmt":"2025-06-18T00:55:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=15498"},"modified":"2025-06-17T17:18:44","modified_gmt":"2025-06-17T15:18:44","slug":"le-social-est-incalculable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2025\/06\/18\/le-social-est-incalculable\/","title":{"rendered":"Le social est incalculable"},"content":{"rendered":"<h1><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-15502 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Soupcon-300x232.jpg\" alt=\"\" width=\"566\" height=\"438\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Soupcon-300x232.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/06\/Soupcon.jpg 630w\" sizes=\"auto, (max-width: 566px) 100vw, 566px\" \/><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">Interview de Samah Karaki par Hubert Guillaud<\/h1>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>Samah Karaki (chercheuse en neuroscience et auteure de <a href=\"https:\/\/dacgi.r.sp1-brevo.net\/mk\/cl\/f\/sh\/SMK1E8tHeFuBlanUHNwCcMH2xUCl\/pYzwlz2rzhxm\">Le talent est une fiction<\/a>, 2023 et <a href=\"https:\/\/dacgi.r.sp1-brevo.net\/mk\/cl\/f\/sh\/SMK1E8tHeG13DjcRSY5giBZmvmn1\/sc3xea1dMU0B\">L\u2019empathie est politique<\/a>, 2024) estime que quantifier l&rsquo;humain est impossible, ce qui rend vain les pr\u00e9tentions actuelles d&rsquo;une intelligence artificielle pr\u00e9sum\u00e9e apte \u00e0 suppl\u00e9er au raisonnement humain.<\/em><\/p>\n<p><em>Hubert Guillaud est l\u2019auteur du livre <a href=\"https:\/\/lafabrique.fr\/les-algorithmes-contre-la-societe\/\">Les algorithmes contre la soci\u00e9t\u00e9<\/a> et l&rsquo;un des animateurs du site <a href=\"https:\/\/danslesalgorithmes.net\/\">Dans les algorithmes<\/a><\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/halteaucontrolenumerique.fr\/?p=8217\">https:\/\/halteaucontrolenumerique.fr\/?p=8217<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Extraits<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les neurosciences conduisent d&rsquo;autres auteurs \u00e0 une vision m\u00e9caniste de l&rsquo;humain, voire \u00e0 la justification d&rsquo;un humain \u00ab\u00a0augment\u00e9\u00a0\u00bb, vision fascisante. L&rsquo;un des leurs &#8211; <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2024\/12\/06\/neurosciences-un-discours-neoliberal-quand-la-science-du-cerveau-legitime-des-choix-politiques_6433045_3232.html\">Fran\u00e7ois Gonon<\/a> &#8211; d\u00e9plore que beaucoup occultent les d\u00e9terminants sociaux et \u00e9conomiques, ce que justement Samah Karaki essaie d&rsquo;int\u00e9grer.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Dans vos deux derniers essais, vous ne faites pas qu\u2019une lecture neuroscientifique de nos comportements, mais vous immergez les apports de la recherche en neuroscience et en psychologie de perspectives sociales et politiques. Vous nous invitez \u00e0 prendre du recul sur nos \u00e9motions et nos comportements, pour mieux les politiser. Est-ce \u00e0 dire que vous ne trouvez pas les apports des neurosciences suffisamment politiques ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Effectivement, je trouve que les neurosciences s\u2019int\u00e9ressent peu aux facteurs sociaux. La lecture des comportements y est souvent faite d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9ductionniste, depuis des \u00e9tudes en laboratoire, o\u00f9 les comportements ne ressemblent pas \u00e0 ce qui se produit dans la vie r\u00e9elle. C\u2019est souvent la vulgarisation scientifique qui fait des g\u00e9n\u00e9ralisations, qui souvent passe, un peu facilement, de la cellule au comportement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019imp\u00e9rialisme biologique qui a r\u00e9gn\u00e9 au XIXe si\u00e8cle a parfois tendance \u00e0 revenir, avec des propos de g\u00e9n\u00e9ticiens du comportement qui donnent une primaut\u00e9 sur l\u2019explication des comportements par le biologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La difficult\u00e9 des neurosciences, c\u2019est qu\u2019on ne peut pas reproduire les facteurs sociologiques au sein d\u2019un laboratoire. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de s\u2019ouvrir aux lectures d\u2019autres disciplines, d\u2019\u00e9clairer les neurosciences d\u2019autres disciplines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vos deux essais nous montrent que les comportements des autres influencent profond\u00e9ment les n\u00f4tres. Dans Le talent est un fiction, vous nous dites que les comportements des \u00e9ducateurs ont le plus d\u2019effet sur nos capacit\u00e9s \u00e0 croire en nos chances de r\u00e9ussite. Dans L\u2019empathie est politique, vous nous dites que celle-ci est tr\u00e8s d\u00e9pendante de nos repr\u00e9sentations, de nos ancrages sociologiques, et que pour faire advenir des comportements pro-sociaux et d\u00e9passer nos r\u00e9ponses \u00e9motionnelles, nous devons d\u00e9passer les influences qui nous fa\u00e7onnent et les d\u00e9construire. Les deux essais donnent l\u2019impression que nos croyances et nos repr\u00e9sentations nous fa\u00e7onnent bien plus qu\u2019on le pense. En \u00eatre conscient suffit-il \u00e0 d\u00e9passer nos biais ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Absolument pas, h\u00e9las. Aujourd\u2019hui, on parle de cognition incarn\u00e9e, qui est un paradigme qui r\u00e8gne de plus en plus sur la lecture que nous faisons de notre mani\u00e8re de penser. Cela signifie que la cognition n\u2019existe pas que dans nos cerveaux mais aussi dans nos corps et que nos corps existent aussi dans notre rapport aux autres. C\u2019est bien s\u00fbr ce qui a facilit\u00e9 la survie de notre esp\u00e8ce. En tant qu\u2019\u00eatres physiquement vuln\u00e9rables, nous avons besoin de r\u00e9cup\u00e9rer des informations pour explorer un danger ou des opportunit\u00e9s. Et ces informations ne proviennent pas uniquement de notre traitement sensoriel, mais passent aussi par ce qu\u2019on observe chez les autres. En fait, les autres aussi nous permettent de traiter l\u2019information. Cela ne concerne pas que l\u2019esp\u00e8ce humaine d\u2019ailleurs, les plantes aussi construisent un traitement informationnel collectif pour pouvoir avoir des r\u00e9actions au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste \u00e0 savoir si l\u2019on peut transcender cette intersubjectivit\u00e9. En fait, une fois que nous avons automatis\u00e9 un apprentissage, on l\u2019op\u00e8re comme on respire, il devient de l\u2019ordre de l\u2019intuition. On a attribu\u00e9 une grande puissance \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 nous regarder penser, plus que ce qu\u2019elle est vraiment. D\u00e9tecter en nous une influence, ne signifie pas qu\u2019on soit en capacit\u00e9 de la changer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste que cette prise de conscience nous permet de nous organiser pour pouvoir, peut-\u00eatre ou parfois, changer l\u2019influence \u00e0 sa racine. On peut s\u2019organiser pour influer sur les syst\u00e8mes qui nous d\u00e9terminent. Il y a donc des br\u00e8ches que nous pouvons op\u00e9rer dans un d\u00e9terminisme. Le libre-arbitre, dans l\u2019\u00e9tat actuel des connaissances en neurosciences, n\u2019existe pas vraiment. Nos automatismes sont beaucoup plus \u00e9crasants que notre force \u00e0 les observer ou \u00e0 y r\u00e9sister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vos deux essais questionnent profond\u00e9ment notre rapport \u00e0 la domination. Notre d\u00e9sir de domination est-il impossible \u00e0 rassasier ? D\u2019o\u00f9 vient un tel besoin de domination ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne faut pas croire que cela rel\u00e8verait d\u2019une forme de nature humaine. L\u2019homme n\u2019est ni bon \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature, ni \u00e9go\u00efste et tourn\u00e9 vers la domination \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature. Par contre, la domination est une fa\u00e7on de diviser et simplifier le r\u00e9el. Comme on a besoin de cat\u00e9goriser les ph\u00e9nom\u00e8nes, les personnes et les sujets autour de nous, la cat\u00e9gorisation, au niveau de la proximit\u00e9 de l\u2019autre, se fait naturellement. Elle se fait d\u00e9j\u00e0 chez le b\u00e9b\u00e9 par exemple, qui va montrer une pr\u00e9f\u00e9rence pour les visages familiers et une anxi\u00e9t\u00e9 et une m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de ce qui lui est inconnu et \u00e9trange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste que la cat\u00e9gorisation hi\u00e9rarchique, verticale, est quelque chose qui s\u2019impose surtout socialement\u2026 C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on peut rejoindre un peu plus Jean-Jacques Rousseau, dans le sens o\u00f9 l\u2019instinct de conservation nous pousse \u00e0 entretenir nos hi\u00e9rarchies. La soci\u00e9t\u00e9 peut nous pousser \u00e0 cat\u00e9goriser dans les statuts sociaux une valeur sociale, qui d\u00e9pend de nos int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques. Pour moi, il n\u2019y a besoin ni de pessimisme ni d\u2019optimisme anthropologique. Mais d\u2019observations de nos syst\u00e8mes complexes, riches, diff\u00e9rents, historiquement comme g\u00e9ographiquement, qui nous imposent des formes de domination. Sans compter toutes les r\u00e9compenses qu\u2019on peut obtenir en se positionnant dans les \u00e9chelles de la hi\u00e9rarchie de domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Dans Le talent est une fiction, vous expliquez que le m\u00e9rite est une justification a posteriori. \u201cDans une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire, ceux qui arrivent au sommet veulent ou ont besoin de croire que leur succ\u00e8s est moralement justifi\u00e9\u201d. Nos propres progr\u00e8s d\u00e9pendent bien plus des autres, du contexte, et de notre rapport aux autres, que simplement de nous-m\u00eames, de notre talent ou de notre travail, qui sont en fait bien plus h\u00e9rit\u00e9s qu\u2019acquis. \u201cCroire que notre m\u00e9rite d\u00e9coule de nos talents et de notre travail personnel encourage l\u2019\u00e9go\u00efsme, la discrimination et l\u2019indiff\u00e9rence face au sort des autres\u201d. A quoi sert alors cette fiction du m\u00e9rite, qui est partout autour de nous ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fiction du m\u00e9rite, que beaucoup de sociologues d\u00e9crivent comme n\u00e9cessaire car elle vient remplacer l\u2019h\u00e9ritocratie de l\u2019ancien r\u00e9gime, stipule que toute personne a un potentiel qu\u2019elle nourrit par ses efforts et ses liens, dispose d\u2019un principe d\u2019\u00e9mancipation, \u00e0 l\u2019image de la d\u00e9claration des Droits de l\u2019Homme qui l\u2019a \u00e9rig\u00e9e en principe. Chacun \u00e0 le droit de tenter sa chance. En cela, cette fiction est rassurante, car elle para\u00eet comme un ordre plus juste. C\u2019est aussi une fiction s\u00e9curisante, car elle dit que les hommes de pouvoir ont les comp\u00e9tences pour occuper ces positions de pouvoir. La fiction de la m\u00e9ritocratie est finalement apaisante pour la soci\u00e9t\u00e9, car elle ne pousse pas \u00e0 analyser les raisons des in\u00e9galit\u00e9s et donc \u00e0 \u00e9ventuellement les subvertir. La fiction du m\u00e9rite, nous donne l\u2019illusion que si on n\u2019y arrive pas, c\u2019est parce qu\u2019on n\u2019a pas le talent ou qu\u2019on n\u2019a pas assez travaill\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans Le Talent est une fiction, j&rsquo;\u00e9nonce que la soci\u00e9t\u00e9 repose toujours sur une h\u00e9ritocratie qui finit par se valider par elle-m\u00eame. Certes, ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a h\u00e9rit\u00e9 qu\u2019on n\u2019a pas m\u00e9rit\u00e9. Mais l\u2019h\u00e9ritage permet plus que le travail de faire fructifier son potentiel. Mais en fait, les personnes qui h\u00e9ritent finissent bien plus que d\u2019autres par h\u00e9riter d\u2019une position de pouvoir parce qu\u2019ils int\u00e8grent les bonnes formations et les opportunit\u00e9s qui leurs permettent de l\u00e9gitimer leur position d\u2019arriv\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Nous devrions remettre en question notre croyance que les qualifications acad\u00e9miques ou autres identifiants prestigieux sont la meilleure mesure de l\u2019intelligence ou de la capacit\u00e9. Comment pourrions-nous r\u00e9inventer nos croyances pour qu\u2019elles accordent une place \u00e0 d\u2019autres formes de m\u00e9rite que la seule r\u00e9ussite sociale ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9ritocratie ne peut pas reposer que sur des crit\u00e8res de r\u00e9ussite, car on a aussi le droit de s\u2019\u00e9manciper \u00ab\u00a0sur place\u00a0\u00bb, sans \u00e9l\u00e9vation \u00e9conomique. Nous n\u2019avons pas tous le culte de l\u2019ambition. Et nous avons tous le droit \u00e0 la dignit\u00e9, au-del\u00e0 de ce qu\u2019on r\u00e9alise ou pas. La concentration de certains types d\u2019aptitudes qui seules m\u00e8neraient \u00e0 la r\u00e9ussite a peut-\u00eatre fonctionn\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 on avait besoin d\u2019aptitudes li\u00e9es au raisonnement abstrait, comme le proposaient les tests QI ou comme le valorise le syst\u00e8me acad\u00e9mique. L\u2019aptitude de raisonnement abstrait \u2013 qui signifie principalement une rapidit\u00e9 et une aisance de processus mentaux logico-math\u00e9matiques \u2013 est en opposition avec d\u2019autres types d\u2019aptitudes comme celle de la r\u00e9sistance cognitive. Penser vite est l\u2019oppos\u00e9 de penser lentement, car penser lentement consiste comme on l\u2019a dit \u00e0 r\u00e9sister et remettre en question. Cela nous dit que si nous n\u2019avons pas assez d\u00e9velopp\u00e9 cette r\u00e9flexivit\u00e9 mentale et le doute de sa pens\u00e9e, on peut avoir du mal face \u00e0 l\u2019incertitude. On peut \u00eatre \u00e0 l\u2019aise dans le raisonnement abstrait et mal \u00e0 l\u2019aise dans d\u2019autres aptitudes. Cela nous rappelle d\u2019ailleurs que le g\u00e9nie solitaire n\u2019existe pas. C\u2019est bien souvent les discordes dans nos fa\u00e7ons de penser qui permettent de parvenir \u00e0 des pens\u00e9es complexes, notamment dans les situations incertaines. M\u00eame notre d\u00e9finition de l\u2019intelligence artificielle s\u2019appelle intelligence parce qu\u2019on la compare \u00e0 la n\u00f4tre dans un anthropomorphisme qui nous rappelle qu\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 concevoir d\u2019autres fa\u00e7ons d\u2019appr\u00e9hender le monde. Or, aujourd\u2019hui, on devrait d\u00e9finir l\u2019intelligence autrement. En neuroscience, on parle d\u2019ailleurs plut\u00f4t d\u2019aptitudes que d\u2019intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vous concluez Le Talent est une fiction par la n\u00e9cessit\u00e9 de plus d\u2019empathie et de diversit\u00e9 pour \u00e9largir la mesure de la r\u00e9ussite. Au regard de votre second livre, plus critique sur les limites de l\u2019empathie, votre constat est-il toujours d\u2019actualit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, parce que si on ne se projette pas dans d\u2019autres fa\u00e7ons de vivre le monde et dans d\u2019autres conditions pour le vivre, on risque de rester camper sur une seule fa\u00e7on de lire les trajectoires. C\u2019est pour cela que les proc\u00e9dures de s\u00e9lection dans les formations se basent sur des crit\u00e8res \u00e9prouv\u00e9s, celles des personnes qui s\u00e9lectionnent et donc des personnes qui ont elles-m\u00eames r\u00e9ussi dans ces m\u00eames formations. Par cette empathie, je sugg\u00e9rais qu\u2019on puisse s\u2019ouvrir \u00e0 d\u2019autres trajectoires et inclure ces trajectoires dans les processus de s\u00e9lection pour ne pas qu\u2019ils ne se ferment, qu\u2019ils favorisent l\u2019entre-soi. Notre fa\u00e7on de vivre dans le monde n\u2019est pas universelle. Il n\u2019y a pas une recette et une seule de ce qu\u2019est d\u2019avoir une vie r\u00e9ussie. Nous devons arr\u00eater de d\u00e9consid\u00e9rer les perdants de nos syst\u00e8mes sociaux. Nos soci\u00e9t\u00e9s nous invitent trop souvent \u00e0 r\u00e9ussir \u00e0 un seul jeu selon une seule r\u00e8gle, alors que nous avons tous des habilit\u00e9s diff\u00e9rentes au d\u00e9part. C\u2019est comme si nous \u00e9tions invit\u00e9s \u00e0 un concours de natation, jug\u00e9s par des poissons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parler de personnes atypiques me semble \u00eatre une forme d\u2019essentialisation. En psychiatrie, on parle plut\u00f4t de \u00ab\u00a0spectre\u00a0\u00bb et de diff\u00e9rences d\u2019appr\u00e9hension de l\u2019apprentissage. C\u2019est l\u00e0 un vrai progr\u00e8s. Mais les syst\u00e8mes scolaires et professionnels, eux, sont toujours dans une approche d\u00e9ficitaire. Nous avons encore besoin d\u2019y diversifier la norme, totalitaire, trop rigide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019empathie est politique est incontestablement une suite et une r\u00e9ponse de votre pr\u00e9c\u00e9dent livre, puisqu\u2019il interroge ce qui le concluait, l\u2019empathie. Notre capacit\u00e9 d\u2019empathie est tr\u00e8s plastique, modulable, s\u00e9lective. Le film de Jonathan Glazer, La Zone d\u2019int\u00e9r\u00eat, le montre tr\u00e8s bien, en soulignant la grande normalit\u00e9 d\u2019une famille nazie qui parvient tr\u00e8s bien \u00e0 faire abstraction de l\u2019horreur qui se d\u00e9roule \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, en \u00e9tant compatissante pour les siens et indiff\u00e9rente aux hurlements et aux coups de feux qui leur parvient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des murs de leur maison. L\u2019empathie est biais\u00e9e par la proximit\u00e9 sociale : on se sent plus proche de ceux qui nous sont proches, socialement ou culturellement. Nous la convoquons pour nous donner l\u2019illusion de compr\u00e9hension des autres, mais \u00ab\u00a0nous nous projetons bien plus dans l\u2019autre que nous ne le comprenons\u00a0\u00bb, dites-vous. Aurions-nous une forme d\u2019illusion \u00e0 comprendre l\u2019autre ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous avez cit\u00e9 les trois limites que je pose \u00e0 l\u2019empathie. D\u2019abord, qu\u2019elle est m\u00e9caniquement s\u00e9lective, car on n\u2019a pas assez d\u2019attention disponible pour se projeter dans les exp\u00e9riences de tout le monde. On r\u00e9serve donc cette habilit\u00e9 \u00e0 ceux qui nous sont proches, \u00e0 ceux qui appartiennent \u00e0 notre cercle. Et en plus, elle est influenc\u00e9e par les cadrages culturels, politiques, m\u00e9diatiques qui viennent positionner les groupes humains selon une hi\u00e9rarchie de valeur. L\u2019empathie est une aptitude qui cherche une similitude \u2013 \u00ab\u00a0l\u2019imp\u00e9rialisme du m\u00eame\u00a0\u00bb, disait L\u00e9vinas -, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle cherche en l\u2019autre mon semblable \u2013 ce qui est sa force et sa limite. Cela nous montre qu\u2019elle n\u2019est pas tr\u00e8s fiable. On peut d\u00e9cider que l\u2019autre n\u2019est pas notre semblable, comme nous le rappelle le film de Glazer justement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, on est attach\u00e9 \u00e0 ce qui nous ressemble, ce qui est une forme de narcissisme de l\u2019esp\u00e8ce. Mais, cette impression de similitude est bien souvent factice. L\u2019exp\u00e9rience de l\u2019autre n\u2019est bien souvent pas celle qu\u2019on imagine qu\u2019elle est. C\u2019est la troisi\u00e8me limite \u00e0 l\u2019empathie. M\u00eame quand on arrive \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 l\u2019autre, apr\u00e8s plein d\u2019examens de similitude morale et de traits de comportements ou de sensibilit\u00e9 intellectuelle\u2026 \u00e0 la fin, on est dans l\u2019illusion de la compr\u00e9hension de l\u2019autre, car on ne le voit que l\u00e0 o\u00f9 on s\u2019y retrouve ! Si on est exclu d\u2019une exp\u00e9rience par exemple, on l\u2019analyse mal avec nos outils limit\u00e9s et tronqu\u00e9s car nous n\u2019avons pas n\u00e9cessairement les vies riches que nous imaginerions avoir. Avoir connu la souffrance par exemple ne signifie pas qu\u2019on soit capable de comprendre celle des autres. Les exp\u00e9riences restent toujours singuli\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vous dites que l\u2019appartenance est une perception. Nous autoproduisons nos propres st\u00e9r\u00e9otypes sociaux. Les \u00e9tudiants blancs sont plus susceptibles d\u2019interpr\u00e9ter une bousculade comme violente lorsqu\u2019elle est caus\u00e9e par une personne noire que par une personne blanche. Notre interpr\u00e9tation semble toujours confirmer nos st\u00e9r\u00e9otypes plut\u00f4t qu\u2019elle ne les remet en cause. Comment peut-on lutter contre nos repr\u00e9sentations et nos st\u00e9r\u00e9otypes, dans lesquels nous sommes englu\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les biais de confirmation nous simplifient notre lecture du monde. Par recherche de coh\u00e9rence, et d\u2019efficience, on a tendance \u00e0 pr\u00e9server l\u2019image de groupe qui miroite sur notre image de soi, et donc c\u2019est pour cela qu\u2019on a tendance \u00e0 favoriser notre groupe. On a plus de facilit\u00e9s \u00e0 juger les groupes externes avec des caract\u00e9ristiques tr\u00e8s r\u00e9ductrices. Cela nous rassure sur notre position morale et notre image de nous-m\u00eames. Si on reprend l\u2019exemple du film de Glazer, l\u2019indiff\u00e9rence de cette famille s\u2019explique aussi parce que ces personnes pensent qu\u2019elles sont dans le camp du bien et que l\u2019effacement du groupe humain qui est de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des murs est une n\u00e9cessit\u00e9. Ces personnes ne sont pas que indiff\u00e9rentes. Elles sont persuad\u00e9es que cet effacement est n\u00e9cessaire pour la survie de leur propre groupe. Cette victimisation invers\u00e9e sert le groupe, comme l\u2019instrumentalisation des animaux nous sert \u00e0 l\u00e9gitimer notre nourriture, notre agriculture. Il y a quelques si\u00e8cles en arri\u00e8re, l\u2019instrumentalisation du corps des esclaves pour l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9. L\u2019effacement de l\u2019autre devient une forme de l\u00e9gitime d\u00e9fense.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce sont l\u00e0 des m\u00e9canismes qui nous simplifient le monde. On peut ramener ces m\u00e9canismes \u00e0 leur biologie. On a besoin de simplifier le monde car on n\u2019a pas assez d\u2019\u00e9nergie. Mais on a aussi besoin d\u2019\u00eatre en coh\u00e9rence avec sa propre image. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 s\u2019int\u00e8grent les cadrages politiques et sociaux qui donnent \u00e0 chaque groupe l\u2019impression d\u2019\u00eatre domin\u00e9 ou menac\u00e9 par l\u2019autre. C\u2019est en cela que ces affects nous \u00e9loignent d\u2019une lecture objective des situations. Et c\u2019est pour cela que nous avons besoin de quelque chose que nous avons produit, suite \u00e0 la Shoah d\u2019ailleurs, qui est le droit humanitaire international. C\u2019est un moyen de nous prot\u00e9ger de notre propre raison et de notre propre d\u00e9finition de ce qui est moral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>D\u00e9velopper des r\u00e8gles qui s\u2019appliquent \u00e0 tous ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u2026<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview de Samah Karaki par Hubert Guillaud<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-15498","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15498","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15498"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15498\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15500,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15498\/revisions\/15500"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15498"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15498"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15498"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}