{"id":15704,"date":"2025-09-15T02:22:30","date_gmt":"2025-09-15T00:22:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=15704"},"modified":"2025-09-11T15:24:16","modified_gmt":"2025-09-11T13:24:16","slug":"la-memoire-volee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2025\/09\/15\/la-memoire-volee\/","title":{"rendered":"La m\u00e9moire vol\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-15703 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Banderole-BoisBernard-250909-3-300x173.jpg\" alt=\"\" width=\"432\" height=\"249\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Banderole-BoisBernard-250909-3-300x173.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Banderole-BoisBernard-250909-3-768x442.jpg 768w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/Banderole-BoisBernard-250909-3.jpg 868w\" sizes=\"auto, (max-width: 432px) 100vw, 432px\" \/><\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\">R\u00e9ponse \u00e0 Jean-Pierre Filiu<\/h1>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Accuser Husseini de la Nakba et le Hamas de la destruction de Gaza, comme le fait Jean-Pierre Filiu, c\u2019est effacer l\u2019essentiel: la Nakba comme le g\u00e9nocide \u00e0 Gaza ne sont pas l\u2019\u0153uvre des Palestiniens, mais l\u2019aboutissement d\u2019un projet colonial europ\u00e9en. Depuis un si\u00e8cle, l\u2019Europe trace les cartes, arme Isra\u00ebl, fabrique l\u2019exil palestinien et exige des victimes qu\u2019elles se d\u00e9clarent coupables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">** **<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peuple s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 un jour et son ciel avait disparu. Pendant la nuit, les fronti\u00e8res avaient gliss\u00e9, les cartes avaient \u00e9t\u00e9 redessin\u00e9es dans des chancelleries lointaines, et ses enfants naissaient d\u00e9j\u00e0 exil\u00e9s. On lui a pris sa terre, on lui a pris ses morts, et l\u2019on tente encore de lui confisquer son r\u00e9cit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9possession palestinienne ne se joue pas seulement dans les champs et les maisons, mais aussi dans les livres et les journaux. Depuis plus d\u2019un si\u00e8cle, elle conjugue la perte d\u2019un territoire et l\u2019effacement d\u2019une m\u00e9moire. Les Palestiniens connaissent l\u2019exil g\u00e9ographique, mais aussi l\u2019exil de leur propre histoire. D\u2019autres racontent \u00e0 leur place ce qu\u2019ils ont travers\u00e9, pourquoi ils l\u2019ont perdu, et comment ils porteraient la responsabilit\u00e9 de leur propre effacement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans cette logique que s\u2019inscrit la chronique r\u00e9cente de Jean-Pierre Filiu dans <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/un-si-proche-orient\/article\/2025\/08\/31\/l-ecrasante-responsabilite-du-hamas-dans-la-catastrophe-palestinienne_6637570_6116995.html\">Le Monde<\/a>. En attribuant aux Palestiniens la \u00ab responsabilit\u00e9 \u00e9crasante \u00bb de leurs catastrophes successives, \u00e0 Hajj Amin al-Husseini hier, au Hamas aujourd\u2019hui, il recycle un proc\u00e9d\u00e9 ancien : transformer la victime en coupable, effacer la main du colonisateur et pr\u00e9senter la trag\u00e9die palestinienne comme un choix. Ainsi Husseini, le mufti de J\u00e9rusalem, deviendrait-il le grand responsable de la Nakba pour avoir rencontr\u00e9 Hitler quelques minutes \u00e0 Berlin en 1941. Cet \u00e9pisode, sans cesse exhum\u00e9 dans les d\u00e9bats parisiens, fonctionne comme un \u00e9cran. Au lieu de regarder du c\u00f4t\u00e9 des v\u00e9ritables architectes du d\u00e9sastre: les puissances coloniales qui, d\u00e8s 1917, avaient promis une terre habit\u00e9e \u00e0 ceux qu\u2019elles avaient rel\u00e9gu\u00e9s au rang de parias en Europe, on d\u00e9signe un homme seul, dans une \u00e9poque o\u00f9 toute la r\u00e9gion vivait sous les ba\u00efonnettes britanniques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est commode de faire de Husseini un bouc \u00e9missaire. Mais ce n\u2019est pas lui qui a r\u00e9dig\u00e9 la D\u00e9claration Balfour, ni lui qui a \u00e9cras\u00e9 la grande r\u00e9volte palestinienne de 1936-1939, l\u2019une des premi\u00e8res mobilisations anticoloniales du XX\u1d49 si\u00e8cle. Des dizaines de milliers de paysans, d\u2019ouvriers, d\u2019\u00e9tudiants et de notables s\u2019y \u00e9taient lev\u00e9s contre le mandat britannique et l\u2019immigration sioniste encourag\u00e9e par Londres. Ce sont les autorit\u00e9s coloniales qui pendirent les r\u00e9sistants, exil\u00e8rent les dirigeants et d\u00e9capit\u00e8rent le mouvement national, brisant l\u2019\u00e9lan d\u2019un peuple et pr\u00e9parant le terrain \u00e0 la Nakba. Comme l\u2019a montr\u00e9 Ilan Papp\u00e9, 1948 ne fut pas l\u2019accident d\u2019un choix malheureux, mais l\u2019aboutissement d\u2019un projet colonial pens\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 en Europe. Accuser Husseini d\u2019avoir pr\u00e9cipit\u00e9 la perte de la Palestine, c\u2019est comme accuser la R\u00e9sistance fran\u00e7aise d\u2019avoir provoqu\u00e9 les massacres nazis: on peut discuter des formes de la lutte, mais la responsabilit\u00e9 des crimes incombe toujours \u00e0 l\u2019occupant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, c\u2019est le Hamas qui endosse ce r\u00f4le commode. Gaza serait d\u00e9truite \u00e0 cause de lui, et non de l\u2019arm\u00e9e qui \u00e9trangle le peuple depuis des d\u00e9cennies. La rh\u00e9torique est identique: l\u2019ennemi n\u2019est pas celui qui bombarde, affame et assi\u00e8ge, mais celui qui incarne une r\u00e9sistance que l\u2019Occident refuse de voir. Le Hamas m\u00e9rite la critique, comme tout mouvement politique. Mais la le\u00e7on essentielle de ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es est ailleurs. En janvier 2006, les Palestiniens ont organis\u00e9 des \u00e9lections libres et transparentes. Le Hamas en est sorti vainqueur. Ce moment aurait pu ouvrir un chapitre in\u00e9dit: l\u2019affirmation d\u00e9mocratique d\u2019un peuple sous occupation. Mais le r\u00e9sultat n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 reconnu. L\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis ont rejet\u00e9 ce choix, impos\u00e9 des sanctions, suspendu les salaires de centaines de milliers de fonctionnaires palestiniens. Un peuple entier a \u00e9t\u00e9 puni pour avoir vot\u00e9. Le message \u00e9tait brutalement clair: vous pouvez voter, mais seulement pour le candidat que nous aurons valid\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience d\u00e9mocratique s\u2019est transform\u00e9e en pi\u00e8ge. La division palestinienne a pris une dimension nouvelle, aliment\u00e9e par une ing\u00e9rence \u00e9trang\u00e8re qui refusait aux Palestiniens le droit d\u2019\u00e9crire seuls leur avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela rel\u00e8ve moins du hasard que d\u2019un projet m\u00e9thodique. La main qui a trac\u00e9 les cartes et cr\u00e9\u00e9 le d\u00e9sastre est rest\u00e9e la m\u00eame: celle des puissances europ\u00e9ennes qui, apr\u00e8s avoir pers\u00e9cut\u00e9 les juifs sur leur sol, ont choisi d\u2019expier leur faute en exportant leur \u00ab question juive \u00bb sur la terre des Palestiniens. Ce sont elles qui ont port\u00e9 le sionisme, qui l\u2019ont financ\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9; ce sont encore elles qui, aujourd\u2019hui, arment Isra\u00ebl, couvrent ses crimes et imposent le silence au nom d\u2019un \u00ab processus de paix \u00bb qu\u2019elles n\u2019ont jamais eu l\u2019intention de rendre r\u00e9el. Effacer cette main est devenu un art. On raconte l\u2019histoire comme si un peuple avait scell\u00e9 son sort seul, sans bourreaux ni colonisateurs. Mais la v\u00e9rit\u00e9 est tout autre: l\u2019Europe a b\u00e2ti Isra\u00ebl comme une colonie de peuplement, en d\u00e9truisant plus de quatre cents villages et en reconstruisant un r\u00e9cit sur leurs ruines, transformant les survivants en intrus et les expuls\u00e9s en coupables. Et lorsque les Palestiniens ont voulu \u00e9crire leur histoire par les urnes en 2006, leur choix d\u00e9mocratique fut puni comme un crime collectif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui se joue d\u00e9passe la terre: c\u2019est la m\u00e9moire qu\u2019on tente d\u2019effacer. On voudrait que les Palestiniens croient qu\u2019ils ont provoqu\u00e9 leur propre disparition, qu\u2019ils sont responsables de la Nakba comme de la ruine de Gaza. Mais la m\u00e9moire r\u00e9siste. Elias Khoury l\u2019a souvent dit: la m\u00e9moire est une blessure qui ne cicatrise pas. Elle revient avec les maisons en ruine, les oliviers d\u00e9racin\u00e9s, les exils qui se r\u00e9p\u00e8tent. Elle dit qu\u2019aucun peuple ne choisit sa disparition. Elle rappelle que ce ne sont ni Husseini ni le Hamas qui ont d\u00e9truit la Palestine, mais la main qui, depuis un si\u00e8cle, trace les cartes, arme les bourreaux et falsifie les r\u00e9cits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On nous a vol\u00e9 notre terre. On nous a vol\u00e9 nos morts. Et aujourd\u2019hui encore, on tente de nous voler notre m\u00e9moire. La t\u00e2che des Palestiniens est de r\u00e9sister \u00e0 ce vol par la critique, la m\u00e9moire et la v\u00e9rit\u00e9. Interroger nos divisions, oui, mais sans oublier qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 nourries et exploit\u00e9es par ceux qui nous assi\u00e8gent. Il est facile, depuis Paris, d\u2019accuser les Palestiniens; plus difficile d\u2019admettre que l\u2019Europe a fabriqu\u00e9 ce drame, qu\u2019elle en reste complice, et qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re accuser les victimes pour effacer son r\u00f4le. Le verdict de l\u2019histoire n\u2019est pas celui que Filiu nous dicte. Il est limpide: la Palestine n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par ses enfants, mais par ceux qui, depuis un si\u00e8cle, s\u2019acharnent \u00e0 lui voler son ciel, sa terre et sa m\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/muzna-shihabi\">Muzna Shihabi<\/a>\u00a0; ex-conseill\u00e8re de l\u2019OLP, responsable de d\u00e9veloppement au Centre arabe de recherches et d\u2019\u00e9tudes politiques de Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9ponse \u00e0 Jean-Pierre Filiu<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-15704","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15704","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15704"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15704\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15706,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15704\/revisions\/15706"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15704"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15704"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15704"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}