{"id":16838,"date":"2026-09-10T02:04:44","date_gmt":"2026-09-10T00:04:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=16838"},"modified":"2026-09-06T15:06:26","modified_gmt":"2026-09-06T13:06:26","slug":"desastre-cendres-et-profit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2026\/09\/10\/desastre-cendres-et-profit\/","title":{"rendered":"D\u00e9sastre, cendres et profit"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-16824 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Mouches-265x300.jpg\" alt=\"\" width=\"455\" height=\"515\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Mouches-265x300.jpg 265w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Mouches.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 455px) 100vw, 455px\" \/><\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><strong>Tout le monde s\u2019accorde \u00e0 dire que l\u2019ampleur in\u00e9dite des incendies qui se sont propag\u00e9s aux quatre coins du globe cet \u00e9t\u00e9 est directement li\u00e9e au r\u00e9chauffement climatique et donc au capitalisme<\/strong><\/h1>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0En se penchant sur l\u2019histoire et l\u2019\u00e9conomie politique de la pin\u00e8de landaise, Al\u00e8ssi Dell\u2019Umbria propose une analyse, non pas alternative mais compl\u00e9mentaire et approfondie\u00a0: c\u2019est aussi parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e et construite <em>comme une usine<\/em> et en d\u00e9truisant tout l\u2019habitat naturel ant\u00e9rieur que la for\u00eat des Landes se trouve d\u00e9sormais \u00e0 la merci du moindre m\u00e9got.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la date du 10\u00a0ao\u00fbt 2026, pr\u00e8s 90 000 hectares de for\u00eats et plantations ont br\u00fbl\u00e9 sur toute la France depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e\u00a0; pire que 2022 et ses 65 546 hectares d\u00e9truits. Le d\u00e9partement de la Gironde, dans le Sud-Ouest du pays, aura \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce jour le plus sinistr\u00e9, avec 16 feux qui ont d\u00e9truit environ 40 000 hectares. Pr\u00e8s de 200 000 personnes habitant la r\u00e9gion ont d\u00fb quitter leur domicile pour plusieurs jours, fuyant l\u2019avanc\u00e9e des flammes dans l\u2019exode le plus important que la France ait connu depuis juin 1940&#8230; Mais si la s\u00e9cheresse extr\u00eame de cet \u00e9t\u00e9 explique la multiplication des d\u00e9parts de feu, elle n\u2019explique pas que ceux-ci aient pris une telle ampleur pour aboutir \u00e0 une v\u00e9ritable catastrophe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est bien une \u00e9conomie politique \u00e0 l\u2019origine des m\u00e9gas feux de for\u00eat qui frappent de plus en plus fr\u00e9quemment les zones bois\u00e9es dans le sud de l\u2019Europe, de la Gr\u00e8ce au Portugal. Du reste, en France les feux ne frappent plus seulement les r\u00e9gions m\u00e9diterran\u00e9ennes mais des r\u00e9gions jusqu\u2019alors \u00e9pargn\u00e9es, comme la Bretagne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019incendie qui vient de ravager la pin\u00e8de landaise, dans la Gironde, est embl\u00e9matique \u00e0 tous points de vue. L\u2019on estime \u00e0 environ dix-sept millions d\u2019hectares le couvert forestier en France, qui a tendance \u00e0 gagner du terrain par suite de la d\u00e9prise agricole, mais sept millions ne sont que des monocultures, dont une grande partie est constitu\u00e9e de pins maritimes ou de sapins douglas. Ces r\u00e9sineux sont d\u00e9j\u00e0 hautement inflammables lorsqu\u2019ils se d\u00e9veloppent de fa\u00e7on spontan\u00e9e, comme nous le savons depuis longtemps dans les collines proven\u00e7ales, languedociennes et catalanes, mais le syst\u00e8me de plantation dont la pin\u00e8de dite des Landes de Gascogne est l\u2019exemple type d\u00e9multiplie le risque de fa\u00e7on d\u00e9lirante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La for\u00eat des Landes a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e et construite comme une usine\u00a0\u00bb a pu dire \u00e0 juste titre un biologiste de l\u2019Inrae apr\u00e8s le grand incendie de 2022. Il est donc abusif de parler de for\u00eat en ce cas. Comme le dit Jean-Baptiste Vidalou, la for\u00eat est \u00ab\u00a0une r\u00e9alit\u00e9 sensible, moins un \u00ab\u00a0espace recouvert d\u2019arbres\u00a0\u00bb, comme sa d\u00e9finition courante le laisse \u00e0 penser, qu\u2019une fa\u00e7on singuli\u00e8re d\u2019agencer le monde, de l\u2019imaginer, de s\u2019y attacher\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0un certain alliage, une certaine composition tout \u00e0 fait singuli\u00e8re de liens, d\u2019\u00eatres vivants, de magie\u00a0\u00bb. Ce sont des plantations qui ont br\u00fbl\u00e9 durant cet \u00e9t\u00e9 2026 entre Bordeaux et le littoral atlantique. L\u2019\u00e9tendue et l\u2019intensit\u00e9 de ce d\u00e9sastre ne peut se comparer qu\u2019aux incendies ayant ravag\u00e9 les plantations d\u2019eucalyptus et de pins au Portugal ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette r\u00e9gion \u00e9tait jadis couverte de landes, marais et mar\u00e9cages, mais aussi d\u2019\u00eelots bois\u00e9s o\u00f9 le pin maritime c\u00f4toyait diverses esp\u00e8ces de ch\u00eanes, ainsi que des aulnes, des bouleaux et des saules dans les endroits plus humides. La loi foresti\u00e8re de 1857 sur l\u2019assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne imposa le drainage de ces zones humides et leur transformation en plantations de pins maritimes &#8211; l\u2019argument aujourd\u2019hui invoqu\u00e9 par les exploitants forestiers, selon lequel rien d\u2019autre ne pousse sur ces terrains sableux est assez sp\u00e9cieux, puisque le drainage syst\u00e9matique a modifi\u00e9 la composition du sol, dans le but d\u2019en r\u00e9server l\u2019usage \u00e0 la seule culture de r\u00e9sineux&#8230; Une superficie d\u2019environ un million d\u2019hectares se trouva ainsi vou\u00e9e \u00e0 la monoculture du pin maritime. Et l\u2019humus fourni par les r\u00e9sineux \u00e9tant notoirement plus pauvre en calcium que celui des feuillus, ces sols siliceux et acides n\u2019ont cess\u00e9 de s\u2019appauvrir depuis un si\u00e8cle et demi. Mais la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s autorisant tous les mensonges, le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest peut ainsi affirmer que \u00ab\u00a0la seule chose qui pousse correctement sur ces sols, c\u2019est le pin maritime\u00a0\u00bb, cr\u00e9dit\u00e9 d\u2019avoir sorti \u00ab\u00a0de la mis\u00e8re cette r\u00e9gion malsaine o\u00f9 subsistait un agropastoralisme pauvre et archa\u00efque\u00a0\u00bb. Les Landes de Gascogne n\u2019ignoraient donc pas le pin maritime auparavant, qui fixait spontan\u00e9ment les cordons des dunes. Les Landais avaient \u00e0 partir de l\u00e0 d\u00e9velopp\u00e9 des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019ensemencement efficaces, que les techniciens venus de Paris apr\u00e8s 1857 se content\u00e8rent de reproduire. Les <em>pignadars<\/em> formaient ainsi 70 000 hectares \u00e0 la fin du XVIII\u00b0 si\u00e8cle, exploit\u00e9s en sylviculture douce pour leur r\u00e9sine (70% de colophane et 30% d\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine). Mais les indig\u00e8nes savaient aussi creuser des foss\u00e9s d\u2019\u00e9coulement et r\u00e9guler le couvert forestier pour l\u2019emp\u00eacher de s\u2019\u00e9tendre au d\u00e9triment des zones de p\u00e2turage &#8211; les fameuses landes&#8230; N\u2019en d\u00e9plaise aux colonisateurs m\u00e9prisants, les Landais n\u2019\u00e9taient donc pas un peuple souffreteux, mais d\u2019abord besogneux, comme le rapporte le comte Jacques-Antoine de Guibert en 1775\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Le commerce des bestiaux, qui trouvent dans ces landes un p\u00e2turage excellent, la vente de la r\u00e9sine et des bois, y sont deux grandes sources de richesse. Presque toutes les maisons qu\u2019on voit dans ces Landes sont bien b\u00e2ties, ou en pierre ou en bois, avec des entre-cloisonnements en briques ou en terre, bien blanchies par-dessus\u00a0; elles sont toutes couvertes de tuiles.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Jusqu\u2019\u00e0 la loi de 1857, les Landais avaient toujours \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois bergers et agriculteurs, la fumure du b\u00e9tail permettant d\u2019enrichir des sols sableux, pauvres en nutriments.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9radication des zones humides a toujours \u00e9t\u00e9 un objectif de gouvernance \u00e9tatique, les exemples ne manquent pas y compris dans l\u2019histoire r\u00e9cente, l\u2019\u00e9cocide signifiant tout aussi bien l\u2019ethnocide. Dans le cas des landes gasconnes, ce fut le r\u00e9gime de Napol\u00e9on III qui d\u00e9cida de la fin d\u2019un monde existant aux marges de la civilisation industrielle. Le mod\u00e8le de la plantation est historiquement li\u00e9 au colonialisme, sucre et coton am\u00e9ricain, arachides et huile de palme africains, caoutchouc br\u00e9silien et indochinois&#8230; Ici la loi de 1857 est embl\u00e9matique de ce colonialisme int\u00e9rieur qui a caract\u00e9ris\u00e9 la construction de l\u2019\u00c9tat-nation fran\u00e7ais et d\u00e9truit m\u00e9thodiquement toutes les formes de vie locales en m\u00eame temps qu\u2019il traitait leurs territoires comme des espaces vierges \u00e0 conqu\u00e9rir. Ces zones humides altern\u00e9es de grandes \u00e9tendues sableuses d\u00e9sertes suscitaient donc les \u00e9lans coloniaux <em>\u00ab\u00a0de ceux qui voulaient traiter les landes avec aussi peu d\u2019\u00e9gard qu\u2019un pays d\u2019Afrique nouvellement conquis\u00a0\u00bb<\/em>, comme le commente l\u2019historien landais Jacques Sargos. Aux yeux des citadins bourgeois de Paris et Bordeaux, l\u2019agropastoralisme d\u00e9velopp\u00e9 par les Landais juch\u00e9s sur leurs \u00e9chasses relevait d\u2019un mode de vie arri\u00e9r\u00e9 o\u00f9 la culture ne l\u2019aurait pas encore emport\u00e9 face \u00e0 la nature. Les Landais \u00e9taient assimil\u00e9s \u00e0 des sauvages qu\u2019il fallait civiliser, \u00ab\u00a0tant ils diff\u00e8rent peu des animaux dont ils ont emprunt\u00e9 la peau\u00a0\u00bb, leur parler gascon r\u00e9duit \u00e0 du patois \u00e0 peine bon pour s\u2019adresser au b\u00e9tail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d\u2019\u00eatre guid\u00e9e par des pr\u00e9occupations sanitaires, la <em>Loi relative \u00e0 l\u2019assainissement et \u00e0 la mise en culture des Landes de Gascogne<\/em> de 1857 fut donc avant tout une op\u00e9ration d\u2019\u00e9conomie politique. Il s\u2019agissait d\u2019arracher l\u00e9galement les terres des bergers, pour les transformer en monocultures de pins. Cet accaparement rencontra une vive r\u00e9sistance des Landais, qui incendi\u00e8rent plus de 30 000 hectares de jeunes for\u00eats en 1868 et 1869.<em>\u00a0<\/em>Un syst\u00e8me d\u2019autarcie agraire et pastoral reposant sur des solidarit\u00e9s communautaires refusait un syst\u00e8me de plantations priv\u00e9es faites pour le march\u00e9 ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La loi de 1857 ordonnait aux communes landaises d\u2019organiser le drainage des sols et leur plantation en pins afin de mettre en vente les terrains ainsi domestiqu\u00e9s. \u00ab\u00a0D\u00e9cid\u00e9 par Napol\u00e9on III, l\u2019ensemencement transforme les mar\u00e9cages en for\u00eat productive et fait dispara\u00eetre les derniers bergers mont\u00e9s sur leurs \u00e9chasses. Ils ont \u00e9t\u00e9 les acteurs repr\u00e9sentatifs d\u2019une \u00e9conomie agropastorale fond\u00e9e sur le travail de la lande, exer\u00e7ant un pastoralisme ovin extensif dans un paysage longtemps domin\u00e9 par les p\u00e2turages communaux. La colonisation par les pins exproprie puis met au travail salarial les paysans dans l\u2019industrie du bois et le gemmage, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9colte de la r\u00e9sine\u00a0\u00bb. La bourgeoisie parisienne et bordelaise put ainsi accaparer les terres landaises, avec la caution d\u2019une petite bourgeoisie locale qui y trouva sa part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute l\u2019histoire de la pin\u00e8de landaise aura \u00e9t\u00e9 celle d\u2019une fuite en avant productive. Si le gemmage, extraction de la r\u00e9sine, constitua longtemps la principale source de richesse offerte par les plantations, la r\u00e8gle des avantages comparatifs entraina au tournant du si\u00e8cle l\u2019\u00e9change du bois gascon avec du charbon britannique via le port de Bordeaux, ce qui incita \u00e0 \u00e9tendre la plantation. Puis la mondialisation devait tarir ces deux activit\u00e9s qui avaient enrichi les grands exploitants durant un si\u00e8cle. L\u2019extraction de r\u00e9sine cessa dans les ann\u00e9es 1970, or le gemmage avait le m\u00e9rite de permettre une pin\u00e8de plus diversifi\u00e9e, avec des arbres vivant jusqu\u2019\u00e0 80\/100 ans. Puis la production de bois d\u2019\u0153uvre cessa dans les ann\u00e9es 1990, une fois l\u2019Espagne entr\u00e9e dans le march\u00e9 europ\u00e9en\u00a0: les scieries landaises ne purent faire face \u00e0 la concurrence d\u2019une main d\u2019\u0153uvre \u00e0 bon march\u00e9 et durent fermer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9sormais tourn\u00e9e vers la production de cellulose, de cartons d\u2019emballages et de cageots, la fili\u00e8re bois des Landes se d\u00e9veloppa depuis en augmentant le nombre d\u2019arbres \u00e0 l\u2019hectare et en acc\u00e9l\u00e9rant le rythme des coupes, selon le principe capitaliste qui commande une rotation du capital toujours plus rapide. Alors que pour obtenir du bois d\u2019\u0153uvre il faut laisser l\u2019arbre arriver \u00e0 maturit\u00e9, le bois d\u2019un pin de vingt ou trente ans suffit pour faire du papier-cul ou du carton. Or ce sont les arbres plus anciens, \u00e0 l\u2019\u00e9corce plus \u00e9paisse, qui offrent le plus de r\u00e9sistance au feu&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement les arbres sont coup\u00e9s de plus en plus jeunes, mais ils sont plant\u00e9s de plus en plus serr\u00e9s\u00a0: 300 \u00e0 500 arbres \u00e0 l\u2019hectare au d\u00e9but du XX\u00b0 si\u00e8cle, 2000 un si\u00e8cle apr\u00e8s. Aujourd\u2019hui l\u2019industrie foresti\u00e8re landaise repose plus que jamais sur des rang\u00e9es d\u2019arbres de la m\u00eame esp\u00e8ce et du m\u00eame \u00e2ge, vou\u00e9es \u00e0 des coupes rases de grande envergure. L\u2019exploitation va jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arrachage des souches, destin\u00e9es \u00e0 fabriquer des pellets et du papier <em>craft<\/em>, d\u00e9truisant ainsi les syst\u00e8mes racinaires. \u00ab\u00a0C\u2019est un des rares endroits de France, si ce n\u2019est le seul, dans lequel on a tellement appauvri les sols avec des cycles rapides qu\u2019on est oblig\u00e9 de mettre des engrais. M\u00eame si on n\u2019avait pas \u00e0 affronter les cons\u00e9quences du changement climatique, ce mod\u00e8le ne serait pas durable.\u00a0\u00bb d\u00e9clarait un ing\u00e9nieur forestier quelques mois avant le dernier incendie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La g\u00e9n\u00e9ralisation de la coupe rase est l\u2019aboutissement logique du r\u00e9gime de la plantation, et la standardisation des arbres plant\u00e9s s\u2019applique identiquement \u00e0 la coupe, &#8211; au point o\u00f9 quand certains propri\u00e9taires de parcelles de dimension modeste contactent une entreprise foresti\u00e8re pour une coupe s\u00e9lective, ils s\u2019entendent le plus souvent r\u00e9pondre que celle-ci ne se d\u00e9place que pour des coupes rases, \u00e9videmment adapt\u00e9es aux nouvelles machines dans lesquelles elle a investi. La logique industrielle agit \u00e0 tous les niveaux. Ce n\u2019est pas sp\u00e9cifique aux Landes de Gascogne, ni m\u00eame \u00e0 la France, et une multinationale comme Ikea se voit r\u00e9guli\u00e8rement reprocher ses pratiques de coupes rases en Su\u00e8de. La coupe rase appelle la replantation, \u00e9videmment \u00e0 l\u2019identique, de sorte que les parcelles sous soumises \u00e0 une rotation toujours plus \u00e9puisante pour les sols.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, les plantations de r\u00e9sineux en futaie r\u00e9guli\u00e8re font que l\u2019hiver la pluie est bloqu\u00e9e par une canop\u00e9e persistante &#8211; puisqu\u2019il n\u2019y a plus de feuillus- et ne recharge pas les nappes phr\u00e9atiques, tandis qu\u2019au printemps celle-ci emp\u00eache la lumi\u00e8re d\u2019arriver au sol, emp\u00eachant tout d\u00e9veloppement d\u2019un sous-bois. Ces plantations sont donc tapiss\u00e9es de terres quasiment st\u00e9riles, o\u00f9 ne se trouve aucun arbre mort alors que c\u2019est dans les souches pourries que se d\u00e9veloppe la vie. Les couches d\u2019aiguilles de pins ou de sapins, en plus d\u2019acidifier les eaux de ruissellement, en s\u2019accumulant au pied des arbres offrent un terrain parfait aux d\u00e9parts de feu en p\u00e9riode estivale. Ass\u00e9chement du sol, biomasse satur\u00e9e de r\u00e9sines et alignement d\u2019arbres sur des centaines de m\u00e8tres, cr\u00e9ant de v\u00e9ritables couloirs qui font appel d\u2019air, tout cela cr\u00e9\u00e9 des conditions pour que le moindre d\u00e9part de feu se transforme en un incendie gigantesque hors de contr\u00f4le. Le risque d\u2019inflammation est sans commune mesure avec les for\u00eats de feuillus, et la vitesse de propagation du feu dans ces plantations y est 5 \u00e0 10 fois sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La situation est verrouill\u00e9e du fait que la gestion des pin\u00e8des landaises est enti\u00e8rement aux mains de ses exploitants\u00a0: 90% est priv\u00e9e, et le Centre national de propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re, aupr\u00e8s duquel les exploitants de plus de 20 hectares doivent d\u00e9poser un plan de gestion de leurs parcelles, est lui-m\u00eame dirig\u00e9 par des propri\u00e9taires forestiers. Regroupant petits propri\u00e9taires et grands groupes financiers, la fili\u00e8re bois y repr\u00e9sente 3 milliards d\u2019euros de chiffre d\u2019affaires annuel et 34 000 emplois. Elle b\u00e9n\u00e9ficie ainsi directement aux communes les moins touristiques de la r\u00e9gion, o\u00f9 se trouvent les usines de p\u00e2te \u00e0 papier. Leurs \u00e9lus locaux sont, pour la plupart, eux aussi propri\u00e9taires de parcelles. \u00c0 chaque incendie, la pin\u00e8de est donc replant\u00e9e exactement \u00e0 l\u2019identique\u00a0: apr\u00e8s le terrible incendie de 1949, apr\u00e8s 2022, et sans doute apr\u00e8s 2026. Peu importe aux propri\u00e9taires que le sinistre ait mis en \u00e9vidence la fragilit\u00e9 de ce syst\u00e8me, ils poursuivent invariablement le drainage des terrains, composant un milieu toujours plus vuln\u00e9rable aux s\u00e9cheresses, aux incendies et aux temp\u00eates &#8211; en 1999, des milliers d\u2019arbres ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits par la tourmente, et de nouveau en 2009, les couloirs rectilignes compos\u00e9s par la plantation faisant appel d\u2019air aux vents atlantiques qui n\u2019eurent qu\u2019\u00e0 s\u2019engouffrer l\u00e0-dedans pour d\u00e9raciner ou briser la futaie. Apr\u00e8s quoi les parasites, scolytes en t\u00eate, peuvent s\u2019installer \u00e0 domicile sur des troncs affaiblis, la pauvret\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique de ces arbres leur facilitant la tache.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 court terme cela ne fera que s\u2019aggraver. La tendance actuelle dans cette r\u00e9gion est de d\u00e9l\u00e9guer la gestion du patrimoine forestier \u00e0 des coop\u00e9ratives telles Alliance For\u00eat Bois, g\u00e9ant de l\u2019industrie foresti\u00e8re n\u00e9 dans les Landes. Les petits propri\u00e9taires landais, habitu\u00e9s \u00e0 agencer la pin\u00e8de de fa\u00e7on collective depuis l\u2019incendie de 1949 et en fonction de leurs int\u00e9r\u00eats se voient peu \u00e0 peu d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s, depuis 2020, par les Groupements Forestiers d\u2019Investissement, actifs financiers mis sur le march\u00e9 pour inciter \u00e0 investir dans des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9pargne foresti\u00e8res g\u00e9rant un patrimoine forestier. Ces nouveaux propri\u00e9taires acqui\u00e8rent ainsi des \u00ab\u00a0actifs verts\u00a0\u00bb\u00a0: les pin\u00e8des sont valoris\u00e9es financi\u00e8rement pour leur fonction de s\u00e9questration du carbone, compensant les surplus d\u2019\u00e9mission de gaz \u00e0 effet de serre. \u00ab\u00a0Tout laisse \u00e0 penser qu\u2019en for\u00eat landaise, les groupes forestiers d\u2019investissement contribuent \u00e0 la financiarisation de la nature, tout en tirant profit de celle-ci, au d\u00e9triment des petits propri\u00e9taires qui avaient pourtant su s\u2019adapter aux diff\u00e9rentes transformations de l\u2019industrie du bois depuis la cr\u00e9ation de la for\u00eat au XIX\u00b0 si\u00e8cle. Le mod\u00e8le \u00e9conomique historique de la for\u00eat des Landes, celui d\u2019un capitalisme terrien et rentier de petits propri\u00e9taires, serait alors profond\u00e9ment modifi\u00e9 par l\u2019arriv\u00e9e de fonds d\u2019investissement alli\u00e9s aux grands propri\u00e9taires et aux coop\u00e9ratives foresti\u00e8res. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, les pratiques pr\u00e9datrices de ces nouveaux acteurs ne sont pas \u00e9voqu\u00e9es dans le d\u00e9bat public.\u00a0\u00bb Le principal d\u00e9bouch\u00e9 du bois landais, l\u2019industrie papeti\u00e8re, conna\u00eet de son c\u00f4t\u00e9 un mouvement de concentration exp\u00e9ditif ces derni\u00e8res d\u00e9cennies et des multinationales comme Smurfit Kappa ou Swiss Krono ont install\u00e9s des usines au milieu de la pin\u00e8de. Si ce haut niveau de concentration capitaliste dans l\u2019industrie papeti\u00e8re fait face \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 encore assez morcel\u00e9e, o\u00f9 de grandes tenures voisinent encore avec de petites et moyennes parcelles familiales, il semble que les incendies contribuent \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer un mouvement de concentration capitaliste des exploitations, lui-m\u00eame \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 la financiarisation de la pin\u00e8de landaise. La petite bourgeoisie des propri\u00e9taires qui vivotait de la rente foresti\u00e8re sera sans doute la grande perdante, \u00e9videmment incapable de r\u00e9sister \u00e0 la concentration du capital\u00a0: cette classe qui a toujours servi de coussin amortissant la violence du capital a quand m\u00eame contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er les conditions du d\u00e9sastre actuel, sur lequel les capitalistes n\u2019ont plus qu\u2019\u00e0 surfer all\u00e8grement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e9tropole, qui est la forme sous laquelle le capital \u00e9tend son emprise territoriale, d\u00e9truit inexorablement la campagne. Pour l\u2019\u00e9conomie politique, cette derni\u00e8re n\u2019est plus qu\u2019un espace, au sens le plus neutre, subordonn\u00e9 \u00e0 la logique m\u00e9tropolitaine. Comme le dit le g\u00e9ographe landais Jean-Pierre Lescarret, \u00ab\u00a0L\u2019histoire \u00e9conomique de la Grande Lande a trop \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par les forestiers et les marchands d\u2019histoire. Sans doute la for\u00eat a-t-elle eu ses heures de gloire, mais pour les communaut\u00e9s villageoises, le prix \u00e0 payer a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s lourd. L\u2019agropastoralisme avait g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une civilisation, le pin a \u00e9t\u00e9 le fondement d\u2019une \u00e9conomie, ce qui est tout autre chose.\u00a0\u00bb\u00a0Un aspect de cette extension est \u00e9videmment la suburbanisation. Dans les Landes de Gascogne, pr\u00e8s de huit mille hectares de pin\u00e8de ont \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s en lotissements individuels au beau milieu des pins, voire en plate-forme logistique &#8211; vendre une parcelle \u00e0 des promoteurs immobiliers permet \u00e0 un propri\u00e9taire de r\u00e9aliser un petit capital en une op\u00e9ration, alors qu\u2019il faut des ann\u00e9es pour enfin r\u00e9aliser la plus-value qu\u2019une plantation peut rapporter une fois le bois vendu. Apr\u00e8s les incendies, certains forestiers ont reproch\u00e9 aux pavillonnaires d\u2019avoir fait construire en lisi\u00e8re des pin\u00e8des, multipliant les occasions de d\u00e9part de feu, les pavillonnaires reprochant inversement aux forestiers d\u2019\u00e9tendre au maximum les surfaces bois\u00e9es par souci de rentabilit\u00e9 (divers ing\u00e9nieurs ont effectivement t\u00e9moign\u00e9 de pratiques d\u2019extension abusive, d\u2019arbres plant\u00e9s sur des pare-feu, des talus et des chemins). De fait, les incendies les plus r\u00e9cents ont eu lieu dans la partie nord de la pin\u00e8de, au sud du bassin d\u2019Arcachon en 2022 et au nord du bassin en direction de Bordeaux en 2026. Autrement dit, dans des secteurs o\u00f9 se sont multipli\u00e9es les constructions, principalement pavillonnaires, destin\u00e9e \u00e0 des gens qui fuyaient la pression fonci\u00e8re qui s\u00e9vit sur l\u2019agglom\u00e9ration bordelaise et y fait monter les prix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e en Gascogne a \u00e9tabli que 80% des d\u00e9parts de feu se d\u00e9clenchent \u00e0 moins de 50 m\u00e8tres des habitations, \u00ab\u00a0l\u2019urbanisation dans les zones \u00e0 risque signifie aussi m\u00e9caniquement l\u2019augmentation des victimes et des d\u00e9g\u00e2ts potentiels, surtout lorsque cette urbanisation se fait sous forme de prolif\u00e9ration anarchique au contact de la for\u00eat\u00a0\u00bb. Il semble que durant l\u2019incendie la protection des vill\u00e9giatures bourgeoises, autour du bassin d\u2019Arcachon, ait davantage pes\u00e9 que celle des zones pavillonnaires peupl\u00e9es de gens relativement modestes. Ainsi les habitants du Porge, qui s\u2019est retrouv\u00e9 quasiment encercl\u00e9 par les flammes et o\u00f9 environ deux cent maisons ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites, ont-ils d\u00e9nonc\u00e9 le fait que les pompiers aient re\u00e7u l\u2019ordre d\u2019abandonner le secteur pour prot\u00e9ger le Cap Ferret, avec ses villas cossues. Un habitant du Porge interrog\u00e9 par un m\u00e9dia a carr\u00e9ment d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0ce qui s\u2019est pass\u00e9 ici pendant l\u2019incendie \u00e7a rel\u00e8ve de la lutte des classes\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le pr\u00e9sident Macron, qui s\u2019\u00e9tait empress\u00e9 de d\u00e9clarer apr\u00e8s l\u2019incendie de 2022 \u00ab\u00a0on replante\u00a0\u00bb ne remettra pas en cause le paradigme extractiviste, et ses successeurs pas davantage. De fait le projet industriel E-Cho qui est \u00e0 l\u2019\u00e9tude afin de produire du bio-carburant pour avions et bateaux \u00e0 partir du bois landais \u00e0 Lacq, au sud des Landes, a \u00e9t\u00e9 reconnu par l\u2019\u00c9tat comme \u00ab\u00a0projet d\u2019int\u00e9r\u00eat national majeur\u00a0\u00bb&#8230; Les voix qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent de tous c\u00f4t\u00e9s pour r\u00e9clamer qu\u2019on replante au moins \u00e0 20% en feuillus, qu\u2019on restaure certaines zones humides et qu\u2019on m\u00e9nage des terrains non bois\u00e9s, ces voix qui t\u00e9moignent d\u2019un bon sens \u00e9l\u00e9mentaire ont peu de chance d\u2019\u00eatre entendues face \u00e0 la folie productive, que le processus de concentration industrielle et de financiarisation vient exacerber.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Al\u00e8ssi DELL\u2019UMBRIA, quelque part dans la for\u00eat proven\u00e7ale, ao\u00fbt 2026. Lundi.am<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout le monde s\u2019accorde \u00e0 dire que l\u2019ampleur in\u00e9dite des incendies qui se sont propag\u00e9s aux quatre coins du globe cet \u00e9t\u00e9 est directement li\u00e9e au r\u00e9chauffement climatique et donc au capitalisme<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-16838","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16838","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16838"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16838\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16839,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16838\/revisions\/16839"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16838"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16838"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16838"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}