{"id":16986,"date":"2026-10-23T02:12:41","date_gmt":"2026-10-23T00:12:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=16986"},"modified":"2026-10-21T09:15:16","modified_gmt":"2026-10-21T07:15:16","slug":"significations-dune-revolte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2026\/10\/23\/significations-dune-revolte\/","title":{"rendered":"Significations d\u2019une r\u00e9volte"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-16970 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lyceens-05-300x242.jpg\" alt=\"\" width=\"426\" height=\"344\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lyceens-05-300x242.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Lyceens-05.jpg 484w\" sizes=\"auto, (max-width: 426px) 100vw, 426px\" \/><\/p>\n<h1 style=\"text-align: left;\">Samedi 17\u00a0octobre, la r\u00e9volte d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, amorc\u00e9e quelques semaines plus t\u00f4t par un mouvement lyc\u00e9en d\u2019une ampleur in\u00e9dite, a franchi un pas suppl\u00e9mentaire.<\/h1>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelles significations peut-on donner aux \u00e9v\u00e9nements de cette journ\u00e9e et aux possibilit\u00e9s qu\u2019ils ouvrent\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Samedi 17\u00a0octobre, la r\u00e9volte d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, amorc\u00e9e quelques semaines plus t\u00f4t par un mouvement lyc\u00e9en d\u2019une ampleur in\u00e9dite, a franchi un pas suppl\u00e9mentaire\u00a0[1]. La date \u00e9tait initialement pr\u00e9vue pour relancer le mouvement des Gilets jaunes, selon une invocation d\u00e9sormais rituelle de tous les d\u00e9buts d\u2019automne. Elle a fait bien plus, en transformant brusquement le mouvement de la jeunesse d\u2019une protestation destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre r\u00e9prim\u00e9e et vite oubli\u00e9e en un de ces \u00e9v\u00e9nements qui font l\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces jeunes sont descendus massivement, pour affirmer leur droit \u00e0 l\u2019existence politique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 \u00eatre compt\u00e9s comme membres de la cit\u00e9 face \u00e0 un pouvoir qui les ignore, comme il a ignor\u00e9 les \u00e9meutes suite \u00e0 la mort de Nahel Merzouk en juillet\u00a02023, le mouvement contre la r\u00e9forme des retraites et du ch\u00f4mage la m\u00eame ann\u00e9e, avant cela les Gilets jaunes, les luttes contre la loi travail, et de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale tous les mouvements sociaux de ces deux derni\u00e8res d\u00e9cennies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils ont d\u00e9fil\u00e9, protest\u00e9, se sont r\u00e9pandus par centaines de milliers dans les rues, puis d\u2019un coup, sans crier gare, la situation s\u2019est brouill\u00e9e et charg\u00e9e de sc\u00e8nes d\u2019\u00e9meute\u00a0: policiers attaqu\u00e9s, b\u00e2timents publics incendi\u00e9s, magasins pill\u00e9s. Le temps d\u2019un battement de cil, sur les \u00e9crans, la jeunesse a laiss\u00e9 place aux silhouettes en noir des casseurs, donnant \u00e0 voir la m\u00e9tamorphose brutale d\u2019une figure du peuple, celle joyeuse et revendicative du mouvement de la jeunesse, en une autre, celle de la subversion et de la destruction, dont Emmanuel Macron dit le dimanche 18\u00a0octobre\u00a0:\u00a0\u00ab <em>rien ne le justifie, rien ne l\u2019explique, rien ne l\u2019excuse<\/em> \u00bb<em>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 ce refus du pouvoir de comprendre ce qui a lieu, les manifestants, eux, produisent en continu le sens de leur protestation, pour qui veut bien \u00e9couter. Mais les messages se m\u00ealent \u00e0 mesure que les images, les pancartes, les costumes, les slogans d\u00e9filent. Certains disent refaire\u00a01789, ou mai\u00a01968, tandis que d\u2019autre proclament \u00ab\u00a0quitter l\u2019\u00e9poque contemporaine\u00a0\u00bb, comme l\u2019affichait joliment un drapeau ces derni\u00e8res semaines, ouvrant un temps radicalement nouveau. Certains se d\u00e9guisent en Napol\u00e9on, d\u2019autres en super-h\u00e9ros, tous se voient acclam\u00e9s par la foule, tandis qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, des vitrines sont bris\u00e9es, des forces de l\u2019ordre attaqu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel est le sujet politique qui se met en mouvement le 17\u00a0octobre, et qu\u2019entend-il faire\u00a0? Une r\u00e9volte, une r\u00e9volution, ou autre chose encore que nous peinons \u00e0 nommer\u00a0? Quelles significations peut-on donner aux \u00e9v\u00e9nements de cette journ\u00e9e et aux possibilit\u00e9s qu\u2019ils ouvrent\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019\u00e9chec du maintien de l\u2019ordre symbolique<br \/>\n<\/strong>Au c\u0153ur de la situation, il y a, bien s\u00fbr, l\u2019\u00e9chec d\u2019un dispositif de maintien de l\u2019ordre d\u00e9sajust\u00e9 par rapport \u00e0 la mobilisation. Pas d\u2019\u00e9meute sans br\u00e8che, et la br\u00e8che vient souvent de cette incompr\u00e9hension profonde, par le pouvoir, de ce qui est en train d\u2019avoir lieu. Le cas parisien est frappant\u00a0: le manque d\u2019effectifs policiers, en partie d\u00fb au caract\u00e8re continu des mobilisations depuis trois semaines, et la priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 la s\u00e9curisation des lieux de pouvoir\u00a0; des heurts qui commencent trop t\u00f4t Place de la R\u00e9publique pour des policiers et gendarmes rapidement d\u00e9bord\u00e9s, comme lors de l\u2019acte\u00a0III des Gilets jaunes \u00e0 Paris, le 1er\u00a0d\u00e9cembre 2018\u00a0; un emp\u00eachement concret de rejoindre la manifestation \u00e9tudiante allant de R\u00e9publique \u00e0 Nation, amenant la plupart des jeunes \u00e0 prendre l\u2019itin\u00e9raire syndical vers la Place de Clichy, trop court et sous-dimensionn\u00e9 au point d\u2019arriv\u00e9e, conduisant \u00e0 l\u2019\u00e9coulement des marcheurs dans la ville, vers son centre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 17\u00a0octobre, de la Place de Clichy au Ch\u00e2telet, en passant par les grands boulevards, tout le centre de la rive droite de Paris est devenu pour quelques heures le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une grande manifestation sauvage, hors de tout contr\u00f4le. Quoi qu\u2019essentiellement pacifique, cette manifestation a affect\u00e9 la possibilit\u00e9, pour les forces de s\u00e9curit\u00e9, de maintenir l\u2019ordre dans cette zone, laissant le champ libre aux groupes qui avaient d\u2019autres objectifs que de simplement marcher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Habituellement fix\u00e9s place de la Nation dans des affrontements st\u00e9riles avec des forces de l\u2019ordre rompues \u00e0 l\u2019exercice et surarm\u00e9es, voici ces groupes arpentant les rues parisiennes, comme en septembre\u00a02025, mais parmi des manifestants dix fois plus nombreux, et sur une surface incomparablement plus grande, autorisant tous les d\u00e9bordements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais tout cela n\u2019est pas suffisant. Car les \u00e9v\u00e9nements parisiens ne sont pas isol\u00e9s\u00a0: dans toute la France, les centres-villes ont connu des sc\u00e8nes similaires, avec pillages massifs et destruction de b\u00e2timents publics, dont le plus frappant est s\u00fbrement l\u2019h\u00f4tel de ville de Limoges, incendi\u00e9. Certes, les forces de l\u2019ordre \u00e9taient partout en sous-nombre, mais aucun d\u00e9sajustement localis\u00e9 ne peut rendre compte de cet embrasement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est donc pas seulement le maintien policier de l\u2019ordre physique qui a \u00e9t\u00e9 mis en \u00e9chec, mais bien le maintien politique de l\u2019ordre symbolique. Comme le montre Pierre Bourdieu apr\u00e8s Max Weber, le pouvoir de l\u2019Etat ne repose pas seulement sur la monopolisation des moyens l\u00e9gitimes de la coercition physique, mais aussi sur sa capacit\u00e9 \u00e0 imposer un ordre symbolique qui fait respecter son autorit\u00e9\u00a0[2].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que l\u2019on a vu vaciller le 17\u00a0octobre, et qui rend possible l\u2019\u00e9chec du maintien de l\u2019ordre physique, c\u2019est le pouvoir symbolique de l\u2019Etat aux yeux d\u2019une partie importante de la jeunesse. Le refus obstin\u00e9 du gouvernement d\u2019apporter le moindre cr\u00e9dit au mouvement des lyc\u00e9ens puis des \u00e9tudiants trouve alors son envers dans une sorte d\u2019irrespect fondamental pour l\u2019ordre que les forces de l\u2019Etat, et en premier lieu la police, sont cens\u00e9s garantir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est peut-\u00eatre cela qui explique que les casseurs comme les pillards aient pu se fondre parmi les manifestants\u00a0: ils \u00e9taient unis, ind\u00e9pendamment de leurs objectifs et de leurs modes d\u2019action, par un m\u00eame rejet des r\u00e8gles et des repr\u00e9sentations qui habituellement sous-tendent l\u2019ordre symbolique et le font tenir, en premier lieu le respect des autorit\u00e9s et de la propri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mise en cause de l\u2019ordre symbolique, pr\u00e9lude \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 de faire respecter l\u2019ordre physique, a des causes conjoncturelles\u00a0: la r\u00e9pression in\u00e9dite qui s\u2019est abattue sur les lyc\u00e9ens, l\u2019incapacit\u00e9 du gouvernement \u00e0 donner le moindre signe d\u2019\u00e9coute ou d\u2019inflexion dans ses politiques, le m\u00e9pris affich\u00e9 pour des manifestants pr\u00e9sent\u00e9s comme manipul\u00e9s par La France insoumise, ou encore la perspective de l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir d\u2019une extr\u00eame droite honnie par une grande partie de la jeunesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019est aussi le r\u00e9sultat d\u2019un long effritement\u00a0: depuis vingt ans, conflit apr\u00e8s conflit, les gouvernements n\u2019ont eu de cesse de montrer que le peuple, \u00e0 leurs yeux, n\u2019existait pas, ou seulement sous la forme d\u00e9grad\u00e9e d\u2019un agr\u00e9gat d\u2019\u00e9lecteurs, dont le vote m\u00eame comptait finalement peu, puisque les gouvernements macronistes pouvaient se succ\u00e9der malgr\u00e9 leurs \u00e9checs \u00e9lectoraux r\u00e9it\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avoir vingt ans aujourd\u2019hui, c\u2019est n\u2019avoir connu des \u00e9lites politiques qu\u2019\u00e0 la fois hautaines et incomp\u00e9tentes, mettant leur \u00e9nergie \u00e0 servir les int\u00e9r\u00eats des plus riches (all\u00e8gements fiscaux pour les entreprises, suppression de l\u2019Imp\u00f4t de solidarit\u00e9 sur la fortune, bouclier fiscal\u2026). La mani\u00e8re qu\u2019a l\u2019Etat de \u00ab\u00a0faire peuple\u00a0\u00bb par sa repr\u00e9sentation \u00e9lectorale, pour reprendre l\u2019analyse de G\u00e9rard Bras, trouve alors de moins en moins d\u2019\u00e9cho parmi les citoyens, et se voit concurrenc\u00e9e par les sc\u00e8nes par lesquelles on fait peuple dans la rue\u00a0[3].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette \u00e9rosion du pouvoir symbolique de l\u2019Etat n\u2019est pas seulement due \u00e0 des d\u00e9faillances internes. Les productions culturelles propres \u00e0 la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, sans \u00e9cho parmi les \u00e9lites au pouvoir, mettent \u00e0 distance l\u2019arbitraire culturel dominant, celui qu\u2019on produit et reproduit \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Cette culture l\u00e9gitime, au prestige d\u00e9j\u00e0 \u00e9corn\u00e9 par les attaques dont elle est l\u2019objet par les \u00e9lites elles-m\u00eames, comme en t\u00e9moignent l\u2019abandon de l\u2019\u00e9cole et de l\u2019universit\u00e9 publiques, semble d\u2019autant plus hors-sol aux jeunes que sa ma\u00eetrise scolaire n\u2019assure plus l\u2019ascension sociale qui pouvait justifier, bon an mal an, son adoption au moins strat\u00e9gique [4].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, comme l\u2019a montr\u00e9 Roger Chartier pour la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la fin de l\u2019Ancien R\u00e9gime avait \u00e9t\u00e9 permise par un long processus de d\u00e9sacralisation des autorit\u00e9s traditionnelles, notamment par des pratiques de sociabilit\u00e9 qui leur \u00e9chappaient\u00a0[5]. Tout semble indiquer qu\u2019un processus similaire est \u00e0 l\u2019\u0153uvre aujourd\u2019hui. Les nouvelles technologies num\u00e9riques instaurent de nouvelles sociabilit\u00e9s et ouvrent la possibilit\u00e9 d\u2019une transmission rapide et d\u00e9centralis\u00e9e d\u2019informations, ce qui permet des ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019imitation, d\u2019\u00e9cho et de soutien, y compris hors des fronti\u00e8res nationales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces technologies ont montr\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es\u00a02010 leur utilisation potentielle lors des soul\u00e8vements de la jeunesse, et leur capacit\u00e9 \u00e0 faire \u00e9merger une culture politique g\u00e9n\u00e9rationnelle\u00a0[6]. Dans celle-ci, l\u2019ind\u00e9pendance, le sens de la justice et le d\u00e9sir d\u2019\u00e9galit\u00e9 jouent un grand r\u00f4le, rendant les jeunes attentifs aux discours mettant en accusation un ordre \u00e9tabli pr\u00e9sent\u00e9 comme autoritaire, injuste et in\u00e9galitaire. Mettre un costume de Superman pour d\u00e9fier la police ou utiliser le bouclier de Captain America pour arr\u00eater le jet d\u2019un canon \u00e0 eau, c\u2019est alors tourner en d\u00e9rision non seulement les forces de l\u2019ordre, mais bien cet ordre lui-m\u00eame\u00a0\u2013 et transmettre par les r\u00e9seaux, en m\u00eame temps que la performance elle-m\u00eame, l\u2019irrespect qui la fonde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un ou plusieurs peuples<br \/>\n<\/strong>Reste que l\u2019effritement de l\u2019ordre symbolique ne date pas d\u2019hier, et qu\u2019il n\u2019est op\u00e9rant que si, dans le processus de sa destitution, \u00e9merge un sujet qui peut \u00eatre vu comme le peuple, pour en instituer un nouveau. Pour reprendre l\u2019analogie avec la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la mise en cause culturelle de l\u2019Ancien r\u00e9gime ne devient r\u00e9volutionnaire qu\u2019avec la prise de la Bastille, un \u00e9v\u00e9nement qui lui-m\u00eame n\u00e9cessite, comme le montre William Sewell, un travail d\u2019interpr\u00e9tation qui en fait non une simple \u00e9meute, mais l\u2019irruption sur la sc\u00e8ne publique du peuple souverain\u00a0[7].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce bien le peuple, ces pr\u00e8s d\u2019un million de personnes qui a pris la rue le 17\u00a0octobre\u00a0? Certainement pas, \u00e0 \u00e9couter les cha\u00eenes d\u2019information en continu qui ont permis au pouvoir et \u00e0 ses soutiens m\u00e9diatiques et policiers d\u2019imposer un r\u00e9cit de l\u2019\u00e9v\u00e9nement alors m\u00eame qu\u2019il \u00e9tait en train de se faire, et les journaux et politiciens qui ont pris le relais d\u00e8s le lendemain, Emmanuel Macron en t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 les \u00e9couter, il y aurait eu dans les rues des manifestations de trois natures. On aurait d\u2019abord une manifestation l\u00e9gale compos\u00e9e de \u00ab\u00a0centaines de milliers de nos compatriotes [qui] ont manifest\u00e9 avec la volont\u00e9 de porter des revendications l\u00e9gitimes\u00a0\u00bb, comme le dit le pr\u00e9sident. Ensuite, cette manifestation aurait \u00e9t\u00e9 infiltr\u00e9e par des \u00ab\u00a0factieux issus de groupuscules d\u2019ultra-gauche\u00a0\u00bb d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 semer le chaos. Enfin, ce chaos aurait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par des \u00ab\u00a0d\u00e9linquants d\u2019opportunit\u00e9\u00a0\u00bb, selon la belle expression polici\u00e8re du ministre de l\u2019Int\u00e9rieur Laurent Nu\u00f1ez, pour piller des commerces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La messe serait alors dite\u00a0: le 17\u00a0octobre ne saurait \u00eatre l\u2019\u0153uvre du vrai peuple, du fait de l\u2019immixtion d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9trangers \u00e0 lui, parfois au sens propre selon les interpr\u00e9tations racistes qui pullulent \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite, comme en t\u00e9moignent les r\u00e9actions de Donald Trump et du Kremlin qui ensemble accusent l\u2019immigration. Mais d\u00e8s son exposition, ce r\u00e9cit qui diffracte en trois groupes les manifestants s\u2019auto-saborde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il y a des revendications l\u00e9gitimes, comment expliquer le refus obstin\u00e9 du gouvernement d\u2019y accorder la moindre attention depuis des semaines\u00a0? S\u2019il y a de l\u2019ultra-gauche, comment peut-elle op\u00e9rer au c\u0153ur m\u00eame des manifestations, non pas \u00e0 quelques-uns, mais par milliers, dans tout le pays\u00a0? Et ces d\u00e9linquants, pourquoi \u00e9taient-ils dans la rue au premier chef, comment pouvaient-ils donc savoir que les manifestations l\u00e9gales et l\u00e9gitimes allaient, cette fois-ci et non les pr\u00e9c\u00e9dentes, leur donner l\u2019\u00ab\u00a0opportunit\u00e9\u00a0\u00bb de se r\u00e9v\u00e9ler d\u00e9linquants\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est que la distinction \u00e9tanche entre manifestants, casseurs et pillards, malgr\u00e9 le consensus politique qui se fait autour d\u2019elle d\u00e8s samedi 17\u00a0octobre, est fragile, et finalement dangereuse pour le pouvoir lui-m\u00eame\u00a0: elle le force paradoxalement \u00e0 reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 des vrais manifestants, ce qui rend leur r\u00e9pression continue et in\u00e9dite de ces derni\u00e8res semaines, d\u2019autant plus insupportable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour cette raison, le gouvernement se voit contraint de mettre imm\u00e9diatement en question ce r\u00e9cit que pourtant il impose. Selon S\u00e9bastien Lecornu, \u00e9voquant la division rassurante car consensuelle entre manifestants l\u00e9gitimes et ill\u00e9gitimes, il n\u2019y aurait en r\u00e9alit\u00e9 que deux camps, l\u2019ordre et le chaos, les policiers ou les casseurs\u00a0:\u00a0\u00ab <em>Soit on est dans le camp de la R\u00e9publique et donc des forces de l\u2019ordre, de celles et ceux qui prot\u00e8gent les biens et les personnes et qui appliquent les lois, soit on est du c\u00f4t\u00e9 des casseurs<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le groupe pourtant suppos\u00e9ment majoritaire des manifestants l\u00e9gitimes se trouve alors r\u00e9duit \u00e0 peau de chagrin par la magie de la rh\u00e9torique manich\u00e9enne du premier ministre, car ses membres sont somm\u00e9s de choisir entre la police, qui les emp\u00eache concr\u00e8tement de manifester, au service d\u2019un gouvernement qui refuse de les \u00e9couter, et des casseurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et impossible de simplement condamner les casseurs tout en critiquant les violences polici\u00e8res ou la politique du gouvernement\u00a0: toute nuance est suspecte de complicit\u00e9 avec les casseurs. Qui rechigne \u00e0 se r\u00e9signer au silence face \u00e0 l\u2019action du gouvernement et de la police serait d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9linquant. Comme le dit Emmanuel Macron,\u00a0\u00ab <em>tous ceux qui aujourd\u2019hui vous expliquent que l\u2019urgence est d\u2019aller dans la rue, de manifester, de cr\u00e9er le d\u00e9sordre, n\u2019ont qu\u2019un but, ab\u00eemer la R\u00e9publique<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rentrer chez soi et se taire, sans la moindre r\u00e9ponse aux revendications pourtant pr\u00e9sent\u00e9es comme l\u00e9gitimes, ou continuer \u00e0 se faire entendre, et \u00eatre complice des casseurs et de la destruction de la R\u00e9publique, voici la seule alternative que le pouvoir laisse aux citoyens\u00a0[8]. Comment s\u2019\u00e9tonner si beaucoup, ne se sentant ni casseurs, ni policiers, ne se sentent pas repr\u00e9sent\u00e9s par le r\u00e9cit du pouvoir, et donc ni\u00e9s en tant que sujets d\u00e9mocratiques\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Rouvrir ou quitter l\u2019\u00e9poque contemporaine<br \/>\n<\/strong>Dans ce vide impos\u00e9 par le pouvoir, l\u2019effondrement de l\u2019ordre symbolique ne conna\u00eet donc encore aucun remplacement dicible ou discernable. Les gens qui ont pris la rue samedi ont r\u00e9alis\u00e9 ce que Judith Butler d\u00e9finit comme le seul vrai acte de la souverainet\u00e9 populaire\u00a0: le creusement d\u2019un \u00e9cart avec la souverainet\u00e9 \u00e9tatique, dans l\u2019apparition publique des corps en lutte\u00a0[9].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais pour que cette multitude soit effectivement reconnue comme peuple, elle doit \u00eatre per\u00e7ue comme telle, et comme telle ins\u00e9r\u00e9e et mobilis\u00e9e dans un conflit entre puissances. Pour reprendre encore William Sewell, la prise de la Bastille n\u2019acquiert son caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire que lorsque l\u2019Assembl\u00e9e nationale auto-proclam\u00e9e impose l\u2019id\u00e9e que c\u2019est bien le peuple qui y a exerc\u00e9 sa souverainet\u00e9, et non seulement un groupe d\u2019\u00e9meutiers qui a d\u00e9truit un b\u00e2timent public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, face au gouvernement qui navigue \u00e0 vue, structurellement incapable de consid\u00e9rer les \u00e9v\u00e9nements autrement que sous le seul angle du trouble \u00e0 l\u2019ordre public, aucune institution ne semble souhaiter incarner le peuple diff\u00e9remment. Le Parlement se rabat une fois encore sur sa seule capacit\u00e9 \u00e0 ouvrir des commissions d\u2019enqu\u00eate parlementaires, et s\u2019en remet enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019ex\u00e9cutif dans la gestion de la situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les syndicats, qui pouvaient pr\u00e9tendre, en\u00a01936 ou en\u00a01968, donner au peuple une repr\u00e9sentation alternative \u00e0 celle du gouvernement, et par l\u00e0 profiter de la puissance subversive des manifestations pour d\u00e9fendre face \u00e0 lui les int\u00e9r\u00eats du \u00ab\u00a0mouvement social\u00a0\u00bb, se refusent aujourd\u2019hui, comme pendant les Gilets jaunes, \u00e0 endosser ce r\u00f4le\u00a0[10]. Les partis comme LFI peuvent bien tenter de parler pour le peuple, mais leur engagement dans la lutte \u00e9lectorale les rend suspects de chercher \u00e0 simplement canaliser la contestation en d\u2019hypoth\u00e9tiques votes futurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le geste r\u00e9volutionnaire inaugural de la modernit\u00e9 d\u00e9mocratique, la capacit\u00e9 \u00e0 articuler un \u00ab\u00a0nous le peuple\u00a0\u00bb \u00e0 partir d\u2019une position instituante venant mettre fin \u00e0 l\u2019ordre ancien, semble alors \u00e0 la fois \u00e0 port\u00e9e de main, et inatteignable. Tout proche, car depuis le d\u00e9but de la d\u00e9cennie\u00a02010, la capacit\u00e9 des citoyens \u00e0 faire irruption, par le soul\u00e8vement, dans l\u2019espace public, et y imposer la critique radicale, au nom de la d\u00e9mocratie, de tous les pouvoirs institu\u00e9s, ne se d\u00e9ment pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avec le mouvement lyc\u00e9en, elle se reconfigure plut\u00f4t sur un mode g\u00e9n\u00e9rationnel, faisant appara\u00eetre la Gen-Z comme le sujet politique qui subit tous les tort\u00a0 \u2013 exclusion politique, d\u00e9classement \u00e9conomique, apocalypse environnementale\u00a0\u2013 et peut seul se ressaisir de sa capacit\u00e9 \u00e0 faire l\u2019histoire. Son institution comme peuple, selon des formes n\u00e9cessairement neuves, serait alors la r\u00e9ouverture des promesses de l\u2019\u00e9poque contemporaine, celle des r\u00e9volutions, \u00e9poque pr\u00e9cocement interrompue par la conversion des \u00e9lites, y compris sociales-d\u00e9mocrates, \u00e0 un n\u00e9olib\u00e9ralisme qui rend l\u2019expression de la volont\u00e9 populaire superflue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais peut-\u00eatre ces promesses r\u00e9volutionnaires ne sont elles-m\u00eames qu\u2019une illusion en train d\u2019\u00eatre balay\u00e9e par l\u2019\u00e2ge \u00ab\u00a0hyperpolitique\u00a0\u00bb o\u00f9 les citoyens qui se mobilisent demeurent, malgr\u00e9 leur politisation, r\u00e9tifs \u00e0 toute forme d\u2019institutionnalisation et de repr\u00e9sentation\u00a0[11]. L\u2019abandon de cet \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 de l\u2019\u00e9poque contemporaine, la capacit\u00e9 des citoyens \u00e0 faire peuple, les condamnerait alors \u00e0 une r\u00e9bellion r\u00e9guli\u00e8re contre des gouvernements toujours plus en d\u00e9calage avec leurs aspirations, mais sans organisation alternative qui pourrait porter la promesse d\u2019un monde nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre est-ce ici la derni\u00e8re idole, celle de la r\u00e9volution, de la puissance du peuple souverain instituant, qui est en train de perdre son pouvoir d\u2019attraction, nous faisant \u00ab\u00a0quitter l\u2019\u00e9poque contemporaine\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 sans que l\u2019on arrive encore \u00e0 discerner ce qui, dans le monde d\u2019apr\u00e8s, ferait encore politique en un sens radical.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9preuve d\u00e9finitive\u00a0; mais le 17\u00a0octobre 2026, en donnant brutalement \u00e0 voir l\u2019inadaptation fondamentale des institutions aux aspirations de la jeunesse, nous engage plus que tout autre \u00e0 repenser le sens de la d\u00e9mocratie comme pouvoir du peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Samuel Hayat, <\/strong>Charg\u00e9 de recherche CNRS, CEVIPOF<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Source\u00a0: <a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/samuel-hayat\/blog\/191026\/17-octobre-2026-significations-dune-revolte\">Blogs Mediapart<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[1]\u00a0Merci \u00e0 Vincent Martigny pour ses commentaires sur une premi\u00e8re version de ce texte.<br \/>\n[2]\u00a0Pierre Bourdieu, <em>Sur l\u2019\u00c9tat: cours au Coll\u00e8ge de France, 1989-1992<\/em>, Paris, Raisons d\u2019agir-Seuil, 2011.<br \/>\n[3]\u00a0G\u00e9rard Bras, <em>Faire peuples<\/em>, Paris, Kim\u00e9, 2024.<br \/>\n[4]\u00a0Sur ce th\u00e8me, voir Fran\u00e7ois Dubet et Marie Duru-Bellat, \u00ab\u00a0Comment \u00eatre lyc\u00e9en\u00a0\u00bb, AOC, 15\u00a0octobre 2026.<br \/>\n[5]\u00a0Roger Chartier, <em>Les Origines culturelles de la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em>, Paris, Seuil, 1990.<br \/>\n[6]\u00a0Zeynep Tufekci, <em>Twitter et les gaz lacrymog\u00e8nes: Forces et fragilit\u00e9s de la contestation connect\u00e9e<\/em>, Caen, C&amp;F Editions, 2019.<br \/>\n[7]\u00a0William Hamilton Sewell, \u00ab\u00a0Historical Events as Transformations of Structures: Inventing Revolution at the Bastille\u00a0\u00bb, <em>Theory and Society<\/em>, vol.25, n\u00b06, 1996, p.\u00a0841\u00a0881.<br \/>\n[8]\u00a0On reconna\u00eet ici le discours pervers bien mis au jour par Marc Joly dans les injonctions contradictoires d\u2019Emmanuel Macron notamment lors du mouvement contre la r\u00e9forme des retraites. Voir Marc Joly, <em>La pens\u00e9e perverse au pouvoir<\/em>, Paris, Anamosa, 2024.<br \/>\n[9]\u00a0Judith Butler, <em>Rassemblement\u202f:\u00a0 pluralit\u00e9, performativit\u00e9 et politique<\/em>, Paris, Fayard, 2016.<br \/>\n[10]\u00a0Je me permets de renvoyer ici \u00e0 Samuel Hayat, \u00ab\u00a0Pour un nouveau d\u00e9sordre d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb, in <em>Les Temps nouveaux: En finir avec la nostalgie des Trente Glorieuses<\/em>, Vincent Martigny (dir), Paris, Seuil, 2025, p.189\u00a0204.<br \/>\n[11]\u00a0Anton J\u00e4ger, <em>Hyperpolitique<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2026.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Samedi 17\u00a0octobre, la r\u00e9volte d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, amorc\u00e9e quelques semaines plus t\u00f4t par un mouvement lyc\u00e9en d\u2019une ampleur in\u00e9dite, a franchi un pas suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-16986","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16986","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16986"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16986\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16987,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16986\/revisions\/16987"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16986"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16986"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16986"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}