{"id":3433,"date":"2018-05-08T02:51:29","date_gmt":"2018-05-08T00:51:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=3433"},"modified":"2018-08-06T11:10:13","modified_gmt":"2018-08-06T09:10:13","slug":"la-guerre-est-finie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2018\/05\/08\/la-guerre-est-finie\/","title":{"rendered":"La guerre est finie"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Mon premier \u00e9tait un petit menuisier de campagne, un peu sabotier, un peu constructeur de clapiers.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se laissa s\u00e9duire par le national-socialisme sans trop savoir pour quelles raisons v\u00e9ritables. Il y vit une belle opportunit\u00e9 et devint Ortsgruppenleiter, fonction \u00e0 mi-chemin entre le maire et le chef de commune d\u00e9sign\u00e9 par le parti. Un matin, des camions de la Wehrmacht d\u00e9pos\u00e8rent devant son \u00e9choppe des machines-outils r\u00e9quisitionn\u00e9es en France occup\u00e9e et offertes en Alsace annex\u00e9e \u00e0 un aspirant cacique du parti. Ce fut le d\u00e9but d&rsquo;une longue saga industrielle qui s&rsquo;\u00e9tendra sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon second \u00e9tait le benjamin d&rsquo;une fratrie dont tous les membres avaient d\u00e9j\u00e0 un avenir trac\u00e9 : la succession du p\u00e8re \u00e0 la ferme pour l&rsquo;a\u00een\u00e9, l&rsquo;apprentissage pour le pu\u00een\u00e9, le mariage pour la cadette. L&rsquo;Alsace \u00e9tait un territoire annex\u00e9 et \u00e0 ce titre les hommes jeunes \u00e9taient incorpor\u00e9s de force dans la Wehrmacht. Walter \u00e9tait trop jeune et il resta provisoirement \u00e0 la ferme du p\u00e8re, mais il r\u00eavait d&rsquo;une autre vie. Les autorit\u00e9s de la province annex\u00e9e propos\u00e8rent aux jeunes gens, encore civils, de se porter volontaires pour la Waffen SS, contre la promesse d&rsquo;un vaste domaine agricole en Pologne ou en Ukraine une fois la guerre finie. Walter y vit la chance de sa vie et demanda la signature de son p\u00e8re pour rejoindre la SS. En r\u00e9ponse, il re\u00e7ut une racl\u00e9e \u00e0 coup de manche de r\u00e2teau dont il se souvenait encore un demi-si\u00e8cle plus tard : \u00ab Jeune idiot, tu partirais l\u00e0-bas volontairement alors que tes deux fr\u00e8res y sont contre leur gr\u00e9 ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon troisi\u00e8me \u00e9tait un incorpor\u00e9 de force dans la Wehrmacht, un \u00ab Malgr\u00e9- Nous \u00bb. Lors d&rsquo;une permission, il d\u00e9cida de ne plus rejoindre son unit\u00e9 engag\u00e9e en Ukraine car les alli\u00e9s d\u00e9barquaient en Normandie et ne sauraient tarder \u00e0 lib\u00e9rer l&rsquo;Alsace. Il se cacha dans la for\u00eat et un voisin b\u00fbcheron fut charg\u00e9 de lui porter des provisions. Un tir de distraction de soldats allemands \u00e0 partir d&rsquo;une casemate le blessa l\u00e9g\u00e8rement et il regagna la maison de ses parents o\u00f9 le m\u00e9decin de famille le soigna, dans la discr\u00e9tion la plus totale. Il \u00e9tait un d\u00e9serteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon quatri\u00e8me et sa femme vivaient des jours paisibles entre leurs vaches et leurs cochons. Un soir d&rsquo;automne, \u00e0 la nuit tombante, deux jeunes gens hagards, affam\u00e9s, tremp\u00e9s, frapp\u00e8rent \u00e0 leur porte. Ils \u00e9taient italiens, parlaient un peu le fran\u00e7ais, mais pas le dialecte alsacien. Ils avaient port\u00e9 l&rsquo;uniforme fran\u00e7ais et s&rsquo;\u00e9taient \u00e9vad\u00e9s d&rsquo;un stalag (1) en Allemagne<strong>. <\/strong>Arriv\u00e9s en Alsace, donc pour eux en France, ils frapp\u00e8rent \u00e0 la mauvaise porte et le lendemain furent arr\u00eat\u00e9s par la Feldgendarmerie (2) allemande ; ils ne b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent certainement pas d&rsquo;un r\u00e9gime de faveur. Mon quatri\u00e8me et sa femme n&rsquo;\u00e9taient pas nazis, ils \u00e9taient simplement prudents et ne voulaient pas d&rsquo;ennuis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui, \u00e9tait port\u00e9 sur la bouteille mais consommait \u00e0 domicile. Quand le vin faisait son effet, il se d\u00e9cidait enfin \u00e0 aller au caf\u00e9 pour un dernier verre. Pour rien au monde, il n&rsquo;aurait accept\u00e9 de contribuer \u00e0 enrichir le cafetier qui \u00e9tait un des membres du NSDAP (3). Pour aller au caf\u00e9, il mettait un b\u00e9ret basque que les annexants avaient proscrit<strong>. <\/strong>G\u00e9n\u00e9ralement, en tr\u00e8s peu de temps le ton montait et les noms d&rsquo;oiseaux fusaient<strong>. <\/strong>Il avait beaucoup plus d&rsquo;humour que le cafetier qui un jour le fit arr\u00eater pour port de coiffe interdite et propos s\u00e9ditieux visant en particulier le F\u00fchrer<strong>. <\/strong>A mon avis, cela ne devait pas voler bien haut en mati\u00e8re de critique politique. Il n&#8217;emp\u00eache que Tonton, c&rsquo;\u00e9tait\u00a0 son surnom, se retrouva pour quelques semaines au camp du Struthof<strong>. <\/strong>Pour avoir personnellement connu Tonton, j&rsquo;imagine sans mal la perplexit\u00e9 des prisonniers politiques allemands et m\u00eame celle du garde-chiourme SS devant cet \u00e9trange r\u00e9sistant rural. Il n&#8217;emp\u00eache que, selon les r\u00e9cits, Tonton, une fois les am\u00e9ricains pr\u00e9sents, s&rsquo;installa avec une hache au caf\u00e9 pendant que le cafetier se cachait en attendant des jours meilleurs dans le r\u00e9duit qui servait \u00e0 fumer les jambons et les saucisses. De guerre lasse, Tonton se serait content\u00e9 de fendre en deux le comptoir du bistrot \u00e0 coups de hache avant de retourner, sans doute calm\u00e9, cuver chez lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elles, elles \u00e9taient les filles de leurs p\u00e8res qui avaient leurs cartes de membre du NSDAP en poche apr\u00e8s avoir tant attendu depuis 1936, depuis plus t\u00f4t parfois, en \u00e9coutant, en secret mais avec enthousiasme, le F\u00fchrer \u00e0 la radio. Ils avaient vibr\u00e9 quand il avait demand\u00e9 \u00e0 son auditoire s&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait du beurre ou des canons. Les p\u00e8res inscrivirent leurs filles au Jungm\u00e4delbund (4), puis au Bund Deutscher M\u00e4del (5) pour en faire des citoyennes saines et pures. Elles \u00e9taient trois jeunes filles ; une amiti\u00e9 profonde, si ce n&rsquo;est beaucoup plus, les liait apr\u00e8s la guerre. L&rsquo;une d&rsquo;entre avait \u00e9pous\u00e9 un allemand de son \u00e2ge, un homme d&rsquo;une grande bont\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;esprit clair. Une autre \u00e9pousa un fils de milicien qui accueillait volontiers dans son caf\u00e9 les gendarmes du canton\u00a0 \u00e0 la recherche de nouvelles fra\u00eeches et d&rsquo;informations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eux, ils furent incorpor\u00e9s de force dans l&rsquo;arm\u00e9e allemande, classe d&rsquo;\u00e2ge apr\u00e8s classe d&rsquo;\u00e2ge, et envoy\u00e9s sur le front russe car, si on les avait affect\u00e9s en France, ils auraient pu d\u00e9serter ou fraterniser. Comme beaucoup de soldats de la Wehrmacht, nombreux furent les \u00ab Malgr\u00e9-Nous \u00bb qui moururent sur les fronts de l&rsquo;Est ou revinrent estropi\u00e9s ou malades. D&rsquo;autres ne revinrent jamais et leurs familles ne purent leur donner une s\u00e9pulture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes deux oncles maternels, que je n&rsquo;ai pas connus, sont morts l\u00e0-bas, l&rsquo;un abattu par une sentinelle russe car, malade, il ralentissait la marche de ses camarades qui le soutenaient, l&rsquo;autre probablement d\u00e9chiquet\u00e9 par un obus en Roumanie. Sans preuves incontestables de leur mort, mon grand-p\u00e8re a cru \u00e0 leur retour jusqu&rsquo;en 1972. Il d\u00e9cida alors subitement de partager officiellement ses terres entre ma m\u00e8re et ma tante et, \u00e0 la question :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Pourquoi maintenant ? Cela ne pressait pas \u00bb, il r\u00e9pondit qu&rsquo;il savait d\u00e9sormais que ses fils Albert et Alfred ne reviendraient plus et il sortit de la pi\u00e8ce. Pendant toutes ces ann\u00e9es, il n&rsquo;avait jamais \u00e9voqu\u00e9 ses fils et quand la commune avait fait \u00e9riger un monument aux morts, il s&rsquo;\u00e9tait oppos\u00e9 de toutes ses forces \u00e0 l&rsquo;inscription du nom des siens. Le maire, par respect sans doute, consentit et aucun nom ne fut grav\u00e9 dans la pierre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 de mon p\u00e8re mourut quelques mois apr\u00e8s son retour du front, il mourut de maladie, de faiblesse, peut-\u00eatre d&rsquo;une envie de ne plus vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 fait prisonnier par les soldats russes et intern\u00e9 dans un camp pr\u00e8s de Moscou \u00e0 Tambov<strong>. <\/strong>Il en revint affaibli par les privations, le froid, le manque de soins et avec une solide aversion pour les armes \u00e0 feu m\u00eame factices et le football. A Tambov, les gardiens russes organisaient des matches de foot, gardiens contre prisonniers, pour mettre fin \u00e0 leur ennui. Ils contraignaient les prisonniers non s\u00e9lectionn\u00e9s \u00e0 \u00eatre spectateurs debout\u00a0 et \u00e0 applaudir sous peine d&rsquo;un coup de crosse de fusil dans le dos. Les gardiens russes me priv\u00e8rent ainsi sans le savoir d&rsquo;une belle carri\u00e8re de footballeur professionnel. Mon p\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 53 ans des s\u00e9quelles de sa d\u00e9tention, il n&rsquo;avait plus jamais mis les pieds dans un stade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre encore s&rsquo;engagea dans la Waffen SS et fit presque toutes les campagnes de la division Das Reich jusqu&rsquo;\u00e0 Oradour-sur-Glane. Il sera en 1954 condamn\u00e9 \u00e0 mort par un tribunal \u00e0 Bordeaux pour haute trahison et pour les exactions commises, puis sa peine sera commu\u00e9e en peine de d\u00e9gradation nationale et interdiction de s\u00e9jour en France \u00e0 vie. Il sera accueilli \u00e0 bras ouverts par une association d&rsquo;anciens SS qui veillera \u00e0 ses besoins en Sarre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait jeune, belle et avait la vie devant elle. Dynamique et volontaire de l&rsquo;avis de tous, elle respirait la joie de vivre. Elle s&rsquo;\u00e9tait rendue au bourg voisin \u00e0 bicyclette, mais ce soir-l\u00e0, elle ne rentra pas. Ses parents \u00e9taient morts d&rsquo;inqui\u00e9tude. Le lendemain matin, on retrouva son corps et son v\u00e9lo en contrebas d&rsquo;un talus ; elle avait \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e, puis la brute qui avait abus\u00e9 d&rsquo;elle l&rsquo;avait jet\u00e9e dans le ravin en d\u00e9goupillant une grenade qui la d\u00e9chiqueta. Sous ses ongles, les enqu\u00eateurs retrouv\u00e8rent des traces de peau. Ces lambeaux de peau \u00e9taient ceux d&rsquo;un homme noir, d&rsquo;un G.I. de l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine qui venait de lib\u00e9rer la r\u00e9gion. L&rsquo;officier-enqu\u00eateur \u00e9tait un officier noir qui revint plus tard pour faire savoir aux parents de Suzanne que l&rsquo;assassin de leur fille avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier \u00e9tait paysan, produisant un peu de tout. Eleveur et cultivateur, il pratiquait comme la plupart des paysans une agriculture de subsistance que compl\u00e9taient parfois le b\u00fbcheronnage en hiver et l&rsquo;extraction de gr\u00e8s dans une carri\u00e8re dans l&rsquo;intersaison. Un jour, pendant la fenaison, toute la famille chargeait du foin sur une charrette dans une prairie \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat. Un mouvement dans les sous-bois proches attira mon dernier ; en s&rsquo;approchant, croyant voir un animal bless\u00e9, il d\u00e9couvrit deux soldats habill\u00e9s de tenues d&rsquo;aviateurs de l&rsquo;USAAF (6). Leur avion avait \u00e9t\u00e9 abattu et ils avaient beaucoup march\u00e9 la nuit, se cachant le jour pour ne pas \u00eatre captur\u00e9s. Ils furent pris en charge, enfouis dans le foin, ramen\u00e9s \u00e0 la ferme, cach\u00e9s dans le fenil. Ils y pass\u00e8rent de longues journ\u00e9es pendant des semaines, jusqu&rsquo;\u00e0 la nuit tombante. Le soir, ils partageaient repas et veill\u00e9es avec la famille. Quand l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine se pr\u00e9senta \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du village, l&rsquo;\u00e9pouse du dernier rendit aux deux aviateurs leurs uniformes raccommod\u00e9s, rafistol\u00e9s au mieux et repass\u00e9s. Ils purent rejoindre leurs compatriotes sains et saufs. Ils ont eu beaucoup plus de chance que les deux soldats italiens deux ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un vieux voisin, \u00e0 l&rsquo;\u0153il exerc\u00e9, avait recommand\u00e9 un jour \u00e0 notre dernier de surveiller ses fils et d&rsquo;\u00e9viter qu&rsquo;ils m\u00e2chent du chewing-gum en public. Cela pouvait attirer dangereusement l&rsquo;attention sur eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les autres \u00e9taient des braves gens, pas trop courageux, se gardant de toute imprudence et attendant des jours meilleurs. Chacun avait ses raisons et, chaque dimanche, ils se rendaient au temple en bons chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant les longues soir\u00e9es d&rsquo;hiver, \u00e0 l&rsquo;occasion des veill\u00e9es, de soir en soir, d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e, les langues se d\u00e9liaient et l&rsquo;Histoire, la petite, celle qui avait \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue et se vivait encore, celle des t\u00e9moins et celle des acteurs, se transmettait. D\u00e9form\u00e9e, lacunaire parfois, mais toujours corrig\u00e9e, rectifi\u00e9e et compl\u00e9t\u00e9e. Il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;enjeux, pas de r\u00e8glements de comptes, pas de pol\u00e9miques, la parole aidait \u00e0 s&rsquo;approprier les histoires v\u00e9cues d&rsquo;une communaut\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9tait trouv\u00e9e au c\u0153ur d&rsquo;une tourmente. L&rsquo;Alsace forgeait en ces moments sa m\u00e9moire et son identit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains soirs d&rsquo;hiver, quand il neigeait et gelait \u00e0 pierre fendre, mon p\u00e8re nous parlait de Minsk, de l&rsquo;hiver russe, de la terreur dans leurs rangs quand\u00a0 \u00ab les orgues de Staline \u00bb tiraient leurs salves rugissantes. L\u00e0 encore, j&rsquo;\u00e9coutais avec attention ; curieux certes, j&rsquo;avais surtout besoin de savoir et de comprendre. Ecouter, entendre, savoir, comprendre. J&rsquo;avais douze ou treize ans et je me demande parfois quelle est la part de vrai et quelle est la part de transfigur\u00e9 dans ce dont je me souviens. Peu importe d&rsquo;ailleurs. Les veill\u00e9es ne taisaient pas le pass\u00e9 et le transmettaient \u00e0 qui voulait bien entendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la d\u00e9b\u00e2cle de l&rsquo;arm\u00e9e allemande, mon p\u00e8re et son ami Joseph, qu\u2019il appelait Seppele, ont perdu leur unit\u00e9 et se sont perdus. Joseph \u00e9tait plus \u00e2g\u00e9 que mon p\u00e8re, plus exp\u00e9riment\u00e9, plus avis\u00e9 et certainement plus prudent. Joseph, avant d&rsquo;\u00eatre incorpor\u00e9 une seconde fois, avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 soldat fran\u00e7ais. En Bi\u00e9lorussie, il se mutila volontairement en se tirant une balle dans la main ; pour qu&rsquo;aucune br\u00fblure de la peau ne soit visible, il interposa entre le canon de son arme et sa main des gants et deux miches de pain. Mon p\u00e8re n&rsquo;aurait pas pens\u00e9 \u00e0 cela et se serait probablement retrouv\u00e9 devant une cour martiale pour mutilation volontaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Joseph et mon p\u00e8re crurent ensuite pouvoir d\u00e9cider que la guerre \u00e9tait finie. Ils se mirent en marche pour rentrer chez eux en Alsace. Pour se rendre de Bi\u00e9lorussie en Alsace, c&rsquo;est vers l&rsquo;ouest qu&rsquo;il faut se diriger ; ils savaient que ce ne serait pas partie facile car si l&rsquo;Arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re russe avan\u00e7ait rapidement sur un front tr\u00e8s vaste, ses arri\u00e8res \u00e9taient prot\u00e9g\u00e9s par des centaines de partisans qui ne portaient pas les allemands dans leur c\u0153ur pour des raisons que nous pouvons deviner ais\u00e9ment. Les deux comp\u00e8res marchaient \u00e0 couvert, \u00e9vitant ce qui restait des champs et des villages. Ils aboutirent \u00e0 une clairi\u00e8re o\u00f9 bivouaquaient des soldats. Mon p\u00e8re, qui avait faim, se leva, voulut se pr\u00e9cipiter vers une unit\u00e9 militaire allemande enfin retrouv\u00e9e. Bien qu\u2019all\u00e9ch\u00e9 lui aussi par une odeur de grillade, Joseph l&rsquo;arr\u00eata in extremis ; les canons \u00e9taient point\u00e9s vers l&rsquo;ouest, il \u00e9tait donc peu probable que ces militaires soient des allemands, et tous les deux de replonger aussit\u00f4t dans les fourr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;aventure prit fin quand ils tomb\u00e8rent nez \u00e0 nez avec un groupe de partisans arm\u00e9s jusqu&rsquo;aux dents, nullement dispos\u00e9s \u00e0 fraterniser et insensibles aux cris de deux soldats en uniforme de la Wehrmacht qui levaient les bras en criant dans un russe approximatif \u00ab Fransouski, Fransouski ! \u00bb (7). En un clin d&rsquo;\u0153il, ils furent d\u00e9pouill\u00e9s du peu qu&rsquo;ils avaient et se retrouv\u00e8rent en cale\u00e7on pendant qu&rsquo;un peloton d&rsquo;ex\u00e9cution se pr\u00e9parait. \u00ab Fransouski, Fransouski ! \u00bb reprirent-ils de plus belle, sans plus de succ\u00e8s, quand une voix s&rsquo;\u00e9leva, s&rsquo;exprimant successivement en russe et en fran\u00e7ais. Un cavalier en uniforme de l&rsquo;arm\u00e9e fran\u00e7aise annula l&rsquo;ex\u00e9cution et demanda aux partisans de remettre les deux prisonniers \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re. C&rsquo;est ainsi que Joseph et mon p\u00e8re se retrouv\u00e8rent intern\u00e9s pour de longs mois \u00e0 Tambov.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant des ann\u00e9es, sans trop savoir comment s&rsquo;y prendre, mon p\u00e8re essaya de retrouver la trace de cet officier fran\u00e7ais qui, dans une for\u00eat de Bi\u00e9lorussie, leur sauva la vie. En vain. Cet homme \u00e9tait-il\u00a0 seulement \u00a0fran\u00e7ais ? Si Joseph avait eu l&rsquo;occasion de voir des uniformes de l&rsquo;arm\u00e9e fran\u00e7aise, il n&rsquo;en \u00e9tait rien pour mon p\u00e8re. Peu probant donc. L&rsquo;un et l&rsquo;autre parlaient le dialecte alsacien qui \u00e9tait leur langue vernaculaire et m\u00eame s&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9s en fran\u00e7ais, il est peu probable qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 en mesure de distinguer un accent bourguignon ou toulousain de celui d&rsquo;un officier russe polyglotte. A moi qui ne suis que le passeur, il me pla\u00eet que ce soit un officier fran\u00e7ais, un repr\u00e9sentant de la France, qui ait sauv\u00e9 mon p\u00e8re, c&rsquo;est donc cela que je veux croire, v\u00e9rit\u00e9 historique ou non.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais besoin de savoir et de comprendre. J&rsquo;avais besoin de coh\u00e9rence. Nous, enfants du village, nous nourrissions des aventures de Battler Britton, l&rsquo;aviateur de la RAF britannique qui, aux commandes de son Spitfire, donnait la racl\u00e9e aux Messerschmitt et aux Stukas, de celles du pilote Biggles et de ses amis qui taillaient des croupi\u00e8res \u00e0 l&rsquo;ennemi honni et de X13 qui terrassait les espions nazis. Les sifflets des locomotives dans <em>La bataille du rail <\/em>pendant que le boche fusille nos h\u00e9ros valaient pour nous toutes les Marseillaise. Et les sir\u00e8nes des transporteurs de troupes saluant les saboteurs qui avaient fait taire les canons de Navarone nous faisaient pleurer d&rsquo;\u00e9motion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame en uniforme allemand, Curd J\u00fcrgens \u00e9tait un homme bon, juste et honorable. Tout comme mon p\u00e8re quand, un soir apr\u00e8s la classe, il me convoqua devant le livre de lecture du CM2 qu&rsquo;on venait de nous remettre. Un chapitre couvrant deux pages du livre traitait du massacre d&rsquo;Oradour-sur-Glane ; il comportait en bas de page une petite illustration grav\u00e9e de quelques centim\u00e8tres carr\u00e9s repr\u00e9sentant une \u00e9glise en ruine. Je lus l&rsquo;histoire du village martyris\u00e9 en silence sous l&rsquo;\u0153il attentif de mon p\u00e8re et nous avons parl\u00e9, longuement. Le soldat de la Wehrmacht, dont l&rsquo;uniforme avait une croix gamm\u00e9e au bras qui me faisait honte et que je n&rsquo;aurais jamais os\u00e9 pr\u00e9senter \u00e0 mes amis Battler Britton ou Biggles, parlait en vrai patriote, en vrai fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dimanche suivant, au Struthof, nous sommes rest\u00e9s plusieurs heures et mon p\u00e8re me serrait contre lui en m&rsquo;expliquant. Nous y sommes retourn\u00e9s de nombreuses fois, sans dire un mot, comme quand je d\u00e9ambule tout seul dans le village martyr d&rsquo;Oradour-sur-Glane. Les lundis soir, nous allions au cin\u00e9ma parfois. Nous regardions ensemble des films relatant des moments de la guerre du c\u00f4t\u00e9 allemand. Des films que les Britanniques, qui avaient la haute main sur la censure cin\u00e9matographique, autorisaient et qui n&rsquo;\u00e9taient pas des films de propagande. La censure pr\u00eatait au soldat ennemi d&rsquo;hier des sentiments humains et pr\u00e9parait l&rsquo;avenir sans l&rsquo;insulter. Mon p\u00e8re avait lui aussi besoin de comprendre et de construire une coh\u00e9rence. Maintenant, je sais et je me souviens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La guerre est finie, cette guerre est finie et je suis le premier homme de ma famille qui a seulement jou\u00e9 \u00e0 bidasse quelques mois dans une cour de caserne en s&rsquo;ennuyant ferme. Cela para\u00eet souvent stupide et na\u00eff \u00e0 certains de mes amis mais, moi, c&rsquo;est l&rsquo;Europe en paix, prosp\u00e8re et qui soit un phare dans le monde, que je veux contribuer \u00e0 construire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un texte de Freddy Klein<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La guerre est finie : comprendre finie chez nous en Europe. La paix fait des pauses. Sournoise, elle pointe parfois \u00e0 nouveau son sale museau comme en Yougoslavie ou en Ukraine.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a01. <\/em>Stalag : abr\u00e9viation de Stammlager : camp ordinaire pour prisonniers de guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2. Feldgendarmerie : police militaire allemande<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3. NSDAP : National Socialist Deutscher Arbeiterpartei : en clair, le parti nazi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4. et 5. Jungm\u00e4delbund, Bund Deutscher M\u00e4del : ce sont deux associations de jeunes filles encadr\u00e9es par des adultes membres et militants du parti<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re regroupait les jeunes filles d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de 8 ans, la seconde \u00e0 partir de 14 ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">6. USAAF : United States Army Air Force<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">7. Fransouski : traduction sonore de \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb en russe. Tout alsacien incorpor\u00e9 de force apprenait ce mot magique qui lui sauverait la vie en cas de capture.<\/p>\n<p>********\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 ***************<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e9o Ferr\u00e9 chante <em>l&rsquo;Affiche rouge, <\/em>texte \u00e9crit par Louis Aragon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=6HLB_EVtJK4\">www<\/a>.yo<a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=6HLB_EVtJK4\">utube.com\/watch?v=6HLB_EVtJK4<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anna Marly, qui en a \u00e9crit la musique et les paroles russes, chante, en fran\u00e7ais le <em>Chant des Partisans <\/em>(paroles en fran\u00e7ais de Maurice Druon et Joseph Kessel)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=EaXZStHXBbQ\">www<\/a>.yo<a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=EaXZStHXBbQ\">utube.com\/watch?v=EaXZStHXBbQ<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Ferrat interpr\u00e8te <em>Nuit et brouillard <\/em>dont il est l\u2019auteur<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=CwGaG5IMiyE\">www<\/a>.yo<a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=CwGaG5IMiyE\">utube.com\/watch?v=CwGaG5IMiyE<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-3428\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-180505-01-274x300.jpg\" alt=\"\" width=\"274\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-180505-01-274x300.jpg 274w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-180505-01.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 274px) 100vw, 274px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon premier \u00e9tait un petit menuisier de campagne, un peu sabotier, un peu constructeur de clapiers.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3429,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[33],"class_list":["post-3433","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture-formation","tag-social"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3433","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3433"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3433\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3435,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3433\/revisions\/3435"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3429"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3433"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3433"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3433"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}