{"id":3450,"date":"2018-05-11T02:03:48","date_gmt":"2018-05-11T00:03:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=3450"},"modified":"2018-08-06T11:10:13","modified_gmt":"2018-08-06T09:10:13","slug":"la-strategie-de-la-mouche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2018\/05\/11\/la-strategie-de-la-mouche\/","title":{"rendered":"La strat\u00e9gie de la mouche"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pourquoi le terrorisme est-il efficace\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Il fait relativement peu de victimes, n\u2019endommage pas les infrastructures de l\u2019ennemi. Et pourtant, \u00e7a marche, explique Yuval Noah Harari, auteur de \u201c<em>Sapiens<\/em>\u201d. Son texte reste, h\u00e9las, plus que jamais d\u2019actualit\u00e9. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.altermonde-sans-frontiere.com\/spip.php?article31835\">http:\/\/www.altermonde-sans-frontiere.com\/spip.php?article31835<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Extraits<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le th\u00e9\u00e2tre de la terreur\u00a0; <\/strong>Par <strong>Yuval Noah Harari<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un terroriste, c\u2019est comme une mouche qui veut d\u00e9truire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de d\u00e9placer ne serait-ce qu\u2019une tasse. Alors, elle trouve un \u00e9l\u00e9phant, p\u00e9n\u00e8tre dans son oreille, et bourdonne jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019enrag\u00e9, fou de peur et de col\u00e8re, ce dernier saccage la boutique. C\u2019est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaeda a amen\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e9phant am\u00e9ricain \u00e0 d\u00e9truire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme son nom l\u2019indique, la terreur est une strat\u00e9gie militaire qui vise \u00e0 modifier la situation politique en r\u00e9pandant la peur plut\u00f4t qu\u2019en provoquant des dommages mat\u00e9riels. Ceux qui l\u2019adoptent sont presque toujours des groupes faibles, qui n\u2019ont pas, de toute fa\u00e7on, la capacit\u00e9 d\u2019infliger d\u2019importants dommages mat\u00e9riels \u00e0 leurs ennemis. Certes, n\u2019importe quelle action militaire engendre de la peur. Mais dans la guerre conventionnelle, la peur n\u2019est qu\u2019un sous-produit des pertes mat\u00e9rielles, et elle est g\u00e9n\u00e9ralement proportionnelle \u00e0 la force de frappe de l\u2019adversaire. Dans le cas du terrorisme, la peur est au c\u0153ur de l\u2019affaire, avec une disproportion effarante entre la force effective des terroristes et la peur qu\u2019ils parviennent \u00e0 inspirer. Modifier une situation politique en recourant \u00e0 la violence n\u2019est pas chose ais\u00e9e. Le premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916, l\u2019arm\u00e9e britannique a d\u00e9plor\u00e9 19.000 morts et 40.000 bless\u00e9s. \u00c0 la fin de la bataille, en novembre, les deux camps r\u00e9unis comptaient au total plus d\u2019un million de victimes, dont 300.000 morts. Pourtant, ce carnage inimaginable ne changea quasiment pas l\u2019\u00e9quilibre des pouvoirs en Europe. Il fallut encore deux ans et des millions de victimes suppl\u00e9mentaires pour que la situation bascule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En comparaison, le terrorisme est un petit joueur. Les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016 ont fait trente et un morts. En 2002, en plein c\u0153ur de la campagne de terreur palestinienne contre Isra\u00ebl, alors que des bus et des restaurants \u00e9taient frapp\u00e9s tous les deux ou trois jours, le bilan annuel a \u00e9t\u00e9 de 451 morts dans le camp isra\u00e9lien. La m\u00eame ann\u00e9e, 542 Isra\u00e9liens ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s dans des accidents de voiture. Certaines attaques terroristes, comme l\u2019attentat du vol <em>Pan Am 103<\/em> de 1988, qui a explos\u00e9 au-dessus du village de Lockerbie, en \u00c9cosse, font parfois quelques centaines de victimes. Les 3.000 morts des attentats du 11 Septembre constituent un record \u00e0 cet \u00e9gard. Mais cela reste d\u00e9risoire en comparaison du prix de la guerre conventionnelle. Faites le compte de toutes les victimes (tu\u00e9es ou bless\u00e9es) d\u2019attaques terroristes en Europe depuis 1945 (qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9es par des groupes nationalistes, religieux, de gauche ou de droite&#8230;), vous resterez toujours tr\u00e8s en-de\u00e7\u00e0 du nombre de victimes de n\u2019importe quelle obscure bataille de l\u2019une ou l\u2019autre guerre mondiale, comme la 3\u00e8me bataille de l\u2019Aisne (250.000 victimes) ou la 10\u00e8me bataille de l\u2019Isonzo (225.000 victimes). Aujourd\u2019hui, pour chaque Europ\u00e9en tu\u00e9 dans une attaque terroriste, au moins un millier de personnes meurent d\u2019ob\u00e9sit\u00e9 ou des maladies qui lui sont associ\u00e9es. Pour l\u2019Europ\u00e9en moyen, <em>McDonalds<\/em> est un danger bien plus s\u00e9rieux que l\u2019\u00c9tat islamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment alors les terroristes peuvent-ils esp\u00e9rer arriver \u00e0 leurs fins\u00a0? \u00c0 l\u2019issue d\u2019un acte de terrorisme, l\u2019ennemi a toujours le m\u00eame nombre de soldats, de tanks et de navires qu\u2019avant. Ses voies de communication, routes et voies ferr\u00e9es, sont largement intactes. Ses usines, ses ports et ses bases militaires sont \u00e0 peine touch\u00e9es. Ce qu\u2019esp\u00e8rent pourtant les terroristes, quand bien m\u00eame ils n\u2019\u00e9branlent qu\u2019\u00e0 peine la puissance mat\u00e9rielle de l\u2019ennemi, c\u2019est que, sous le coup de la peur et de la confusion, ce dernier r\u00e9agira de fa\u00e7on disproportionn\u00e9e et fera un mauvais usage de sa force pr\u00e9serv\u00e9e. Leur calcul est le suivant\u00a0: en tournant contre eux son pouvoir massif, l\u2019ennemi, fou de rage, d\u00e9clenchera une temp\u00eate militaire et politique bien plus violente que celle qu\u2019eux-m\u00eames auraient jamais pu soulever. Et au cours de ces temp\u00eates, ce qui n\u2019\u00e9tait jamais arriv\u00e9 arrive\u00a0: des erreurs sont faites, des atrocit\u00e9s sont commises, l\u2019opinion publique se divise, les neutres prennent position, et les \u00e9quilibres politiques sont boulevers\u00e9s. Les terroristes ne peuvent pas pr\u00e9voir exactement ce qui sortira de leur action de d\u00e9stabilisation, mais ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que la p\u00eache a plus de chance d\u2019\u00eatre bonne dans ces eaux troubles que dans une mer politique calme. Voil\u00e0 pourquoi un terroriste ressemble \u00e0 une mouche qui veut d\u00e9truire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est incapable de d\u00e9placer ne serait-ce qu\u2019une simple tasse. Alors, elle trouve un \u00e9l\u00e9phant, p\u00e9n\u00e8tre dans son oreille, et bourdonne jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019enrag\u00e9, fou de peur et de col\u00e8re, ce dernier saccage la boutique. C\u2019est ce qui est arriv\u00e9 au Moyen-Orient ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es. Les fondamentalistes islamiques n\u2019auraient jamais pu renverser eux-m\u00eames Saddam Hussein. Alors ils s\u2019en sont pris aux \u00c9tats-Unis, et les \u00c9tats-Unis, furieux apr\u00e8s les attaques du 11 Septembre, ont fait le boulot pour eux\u00a0: d\u00e9truire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. Depuis, ces d\u00e9combres leur sont un terreau fertile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Rebattre les cartes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le terrorisme est une strat\u00e9gie militaire peu s\u00e9duisante, parce qu\u2019elle laisse toutes les d\u00e9cisions importantes \u00e0 l\u2019ennemi. Comme les terroristes ne peuvent pas infliger de dommages mat\u00e9riels s\u00e9rieux, toutes les options que l\u2019ennemi avait avant une attaque terroriste sont encore \u00e0 sa disposition apr\u00e8s, et il est compl\u00e8tement libre de choisir entre elles. Les arm\u00e9es r\u00e9guli\u00e8res cherchent normalement \u00e0 \u00e9viter une telle situation \u00e0 tout prix. Quand elles attaquent, leur but n\u2019est pas d\u2019orchestrer un spectacle terrifiant qui attise la col\u00e8re de l\u2019ennemi et l\u2019am\u00e8ne \u00e0 r\u00e9pliquer. Au contraire, elles essaient d\u2019infliger \u00e0 leur ennemi des dommages mat\u00e9riels s\u00e9rieux afin de r\u00e9duire sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pliquer. Elles cherchent notamment \u00e0 le priver de ses armes et de ses solutions tactiques les plus dangereuses. C\u2019est, par exemple, ce qu\u2019a fait le Japon en d\u00e9cembre 1941, avec l\u2019attaque surprise qui a coul\u00e9 la flotte am\u00e9ricaine \u00e0 Pearl Harbor. Ce n\u2019\u00e9tait pas un acte terroriste\u00a0; c\u2019\u00e9tait un acte de guerre. Les Japonais ne pouvaient pr\u00e9voir avec certitude quelle seraient les repr\u00e9sailles, \u00e0 part sur un point\u00a0: quel que soit ce qu\u2019ils d\u00e9cideraient de faire, il ne leur serait plus possible d\u2019envoyer une flotte dans le Sud-Est asiatique en 1942.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Provoquer l\u2019ennemi sans le priver d\u2019aucune de ses armes ou de ses possibilit\u00e9s de r\u00e9pliquer est un acte de d\u00e9sespoir, un dernier recours. Quand on a la capacit\u00e9 d\u2019infliger de gros dommages mat\u00e9riels \u00e0 l\u2019ennemi, on n\u2019abandonne pas cette strat\u00e9gie pour du simple terrorisme. Imaginez que, en d\u00e9cembre 1941, les Japonais aient, pour provoquer les \u00c9tats-Unis, torpill\u00e9 un navire civil sans toucher \u00e0 la flotte du Pacifique \u00e0 Pearl Harbor\u00a0: \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 de la folie\u00a0! Mais les terroristes n\u2019ont pas trop le choix. Ils sont si faibles qu\u2019ils n\u2019ont pas les moyens de couler une flotte ou de d\u00e9truire une arm\u00e9e. Ils ne peuvent pas mener de guerre r\u00e9guli\u00e8re. Alors, ils choisissent de faire dans le spectaculaire pour, esp\u00e8rent-ils, provoquer l\u2019ennemi, et le faire r\u00e9agir de fa\u00e7on disproportionn\u00e9e. Un terroriste ne raisonne pas comme un g\u00e9n\u00e9ral d\u2019arm\u00e9e, mais comme un metteur en sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre\u00a0: c\u2019est l\u00e0 un constat intuitif, qu\u2019illustre bien, par exemple, ce que la m\u00e9moire collective a conserv\u00e9 des attentats du 11 Septembre. Si vous demandez aux gens ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 le 11 Septembre, ils r\u00e9pondront probablement que les tours jumelles du <em>World Trade Center<\/em> sont tomb\u00e9es sous le coup d\u2019une attaque terroriste d\u2019Al-Qaeda. Pourtant, en plus des attentats contre les tours, il y a eu ce jour-l\u00e0 deux autres attaques, notamment une attaque r\u00e9ussie contre le Pentagone. Comment se fait-il qu\u2019aussi peu de gens s\u2019en souviennent\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019op\u00e9ration du 11-Septembre avait relev\u00e9 d\u2019une campagne militaire conventionnelle, l\u2019attaque du Pentagone aurait retenu la plus grande attention. Car elle a permis \u00e0 Al-Qaeda de d\u00e9truire une partie du QG ennemi, tuant et blessant au passage des dirigeants et des experts de haut rang. Comment se fait-il que la m\u00e9moire collective accorde bien plus d\u2019importance \u00e0 la destruction de deux b\u00e2timents civils et \u00e0 la disparition de courtiers, de comptables et d\u2019employ\u00e9s de bureaux\u00a0? C\u2019est que le Pentagone est un b\u00e2timent relativement plat et arrogant, tandis que le <em>World Trade Center<\/em> \u00e9tait un grand totem phallique dont l\u2019effondrement a produit un \u00e9norme effet audiovisuel. Qui a vu les images de cet effondrement ne pourra jamais les oublier. Le terrorisme, c\u2019est du th\u00e9\u00e2tre, nous le comprenons intuitivement \u2013 et c\u2019est pourquoi nous le jugeons \u00e0 l\u2019aune de son impact \u00e9motionnel plus que mat\u00e9riel. R\u00e9trospectivement, Oussama ben Laden aurait peut-\u00eatre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 trouver \u00e0 l\u2019avion qui a frapp\u00e9 le Pentagone une cible plus pittoresque, comme la statue de la Libert\u00e9. Il y aurait certes eu peu de morts, et aucun atout militaire de l\u2019ennemi n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit, mais quel puissant geste th\u00e9\u00e2tral\u00a0! \u00c0 l\u2019instar des terroristes, ceux qui les combattent devraient aussi penser en metteurs en sc\u00e8ne plut\u00f4t qu\u2019en g\u00e9n\u00e9raux. Pour commencer, si l\u2019on veut combattre le terrorisme efficacement, il faut prendre conscience que rien de ce que les terroristes font ne peut vraiment nous d\u00e9truire. C\u2019est nous seuls qui nous d\u00e9truisons nous-m\u00eames, si nous surr\u00e9agissons et donnons les mauvaises r\u00e9ponses \u00e0 leurs provocations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les terroristes s\u2019engagent dans une mission impossible, quand ils veulent changer l\u2019\u00e9quilibre des pouvoirs politiques par la violence, alors qu\u2019ils n\u2019ont presque aucune capacit\u00e9 militaire. Pour atteindre leur but, ils lancent \u00e0 nos \u00c9tats un d\u00e9fi tout aussi impossible\u00a0: prouver qu\u2019ils peuvent prot\u00e9ger tous leurs citoyens de la violence politique, partout et \u00e0 tout moment. Ce qu\u2019ils esp\u00e8rent, c\u2019est que, en s\u2019\u00e9chinant \u00e0 cette t\u00e2che impossible, ils vont rebattre les cartes politiques, et leur distribuer un as au passage. Certes, quand l\u2019\u00c9tat rel\u00e8ve le d\u00e9fi, il parvient en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 \u00e9craser les terroristes. En quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es, des centaines d\u2019organisations terroristes ont \u00e9t\u00e9 vaincues par diff\u00e9rents \u00c9tats. En 2002-2004, Isra\u00ebl a prouv\u00e9 qu\u2019on peut venir \u00e0 bout, par la force brute, des plus f\u00e9roces campagnes de terreur. Les terroristes savent parfaitement bien que, dans une telle confrontation, ils ont peu de chance de l\u2019emporter. Mais, comme ils sont tr\u00e8s faibles et qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019autre solution militaire, ils n\u2019ont rien \u00e0 perdre et beaucoup \u00e0 gagner. Il arrive parfois que la temp\u00eate politique d\u00e9clench\u00e9e par les campagnes de contre-terrorisme joue en faveur des terroristes\u00a0: c\u2019est pour cette raison que cela vaut le coup de jouer. Un terroriste, c\u2019est un joueur qui, ayant pioch\u00e9 au d\u00e9part une main particuli\u00e8rement mauvaise, essaye de convaincre ses rivaux de rebattre les cartes. Il n\u2019a rien \u00e0 perdre, tout \u00e0 gagner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une petite pi\u00e8ce dans une jarre vide<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi l\u2019\u00c9tat devrait-il accepter de rebattre les cartes\u00a0? Puisque les dommages mat\u00e9riels caus\u00e9s par le terrorisme sont n\u00e9gligeables, l\u2019\u00c9tat pourrait th\u00e9oriquement en faire peu de cas, ou bien prendre des mesures fermes mais discr\u00e8tes loin des cam\u00e9ras et des micros. C\u2019est d\u2019ailleurs bien souvent ce qu\u2019il fait. Mais d\u2019autres fois, les \u00c9tats s\u2019emportent, et r\u00e9agissent bien trop vivement et trop publiquement, faisant ainsi le jeu des terroristes. Pourquoi les \u00c9tats sont-ils aussi sensibles aux provocations terroristes\u00a0? S\u2019ils ont souvent du mal \u00e0 supporter ces provocations, c\u2019est parce que la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat moderne se fonde sur la promesse de prot\u00e9ger l\u2019espace public de toute violence politique. Un r\u00e9gime peut survivre \u00e0 de terribles catastrophes, voire s\u2019en laver les mains, du moment que sa l\u00e9gitimit\u00e9 ne repose pas sur le fait de les \u00e9viter. Inversement, un probl\u00e8me mineur peut provoquer la chute d\u2019un r\u00e9gime, s\u2019il est per\u00e7u comme sapant sa l\u00e9gitimit\u00e9. Au XIV\u00e8me si\u00e8cle, la peste noire a tu\u00e9 entre un quart et la moiti\u00e9 de la population europ\u00e9enne, mais nul roi n\u2019a perdu son tr\u00f4ne pour cela, nul non plus n\u2019a fait beaucoup d\u2019effort pour vaincre le fl\u00e9au. Personne \u00e0 l\u2019\u00e9poque ne consid\u00e9rait que contenir les \u00e9pid\u00e9mies faisait partie du boulot d\u2019un roi. En revanche, les monarques qui laissaient une h\u00e9r\u00e9sie religieuse se diffuser sur leurs terres risquaient de perdre leur couronne, voire d\u2019y laisser leur t\u00eate\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, un gouvernement peut tout \u00e0 fait fermer les yeux sur la violence domestique ou sexuelle, m\u00eame si elle atteint de hauts niveaux, parce que cela ne sape pas sa l\u00e9gitimit\u00e9. En France, par exemple, plus de mille cas de viols sont signal\u00e9s chaque ann\u00e9e aux autorit\u00e9s, sans compter les milliers de cas qui ne font pas l\u2019objet de plaintes. Les violeurs et les maris abusifs, au demeurant, ne sont pas per\u00e7us comme une menace existentielle pour l\u2019\u00c9tat parce que historiquement ce dernier ne s\u2019est pas construit sur la promesse d\u2019\u00e9liminer la violence sexuelle. A contrario, les cas, bien plus rares, de terrorisme, sont per\u00e7us comme une menace fatale, parce que, au cours des si\u00e8cles derniers, les \u00c9tats occidentaux modernes ont peu \u00e0 peu construit leur l\u00e9gitimit\u00e9 sur la promesse explicite d\u2019\u00e9radiquer la violence politique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs fronti\u00e8res. Au Moyen \u00c2ge, la violence politique \u00e9tait omnipr\u00e9sente dans l\u2019espace public. La capacit\u00e9 \u00e0 user de violence \u00e9tait de fait le ticket d\u2019entr\u00e9e dans le jeu politique\u00a0; qui en \u00e9tait priv\u00e9 n\u2019avait pas voix au chapitre. Non seulement de nombreuses familles nobles, mais aussi des villes, des guildes, des \u00e9glises et des monast\u00e8res avaient leurs propres forces arm\u00e9es. Quand la mort d\u2019un abb\u00e9 ouvrait une querelle de succession, il n\u2019\u00e9tait pas rare que les factions rivales \u2013 moines, notables locaux, voisins inquiets \u2013 recourent aux armes pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le terrorisme n\u2019avait aucune place dans un tel monde. Qui n\u2019\u00e9tait pas assez fort pour causer des dommages mat\u00e9riels substantiels \u00e9tait insignifiant. Si, en 1150, quelques musulmans fanatiques avaient assassin\u00e9 une poign\u00e9e de civils \u00e0 J\u00e9rusalem, en exigeant que les Crois\u00e9s quittent la terre sainte, ils se seraient rendus ridicules plut\u00f4t que d\u2019inspirer la terreur. Pour \u00eatre pris au s\u00e9rieux, il fallait commencer par s\u2019emparer d\u2019une ou deux places fortes. Nos anc\u00eatres m\u00e9di\u00e9vaux se fichaient bien du terrorisme\u00a0: ils avaient trop de probl\u00e8mes bien plus importants \u00e0 r\u00e9gler. Au cours de l\u2019\u00e9poque moderne, les \u00c9tats centralis\u00e9s ont peu \u00e0 peu r\u00e9duit le niveau de violence politique sur leur territoire, et depuis quelques dizaines d\u2019ann\u00e9es les pays occidentaux l\u2019ont pratiquement abaiss\u00e9 \u00e0 z\u00e9ro. En Belgique, en France ou aux \u00c9tats-Unis, les citoyens peuvent se battre pour le contr\u00f4le des villes, des entreprises et autres organisations, et m\u00eame du gouvernement lui-m\u00eame sans recourir \u00e0 la force brute. Le commandement de centaines de milliards d\u2019euros, de centaines de milliers de soldats, de centaines de navires, d\u2019avions et de missiles nucl\u00e9aires passe ainsi d\u2019un groupe d\u2019hommes politiques \u00e0 un autre sans que l\u2019on ait \u00e0 tirer un seul coup de feu. Les gens se sont vite habitu\u00e9s \u00e0 cette fa\u00e7on de faire, qu\u2019ils consid\u00e8rent d\u00e9sormais comme leur droit le plus naturel. Par cons\u00e9quent, des actes, m\u00eame sporadiques, de violence politique, qui tuent quelques dizaines de personnes, sont vus comme une atteinte fatale \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 et m\u00eame \u00e0 la survie de l\u2019\u00c9tat. Une petite pi\u00e8ce, si on la lance dans une jarre vide, suffit \u00e0 faire grand bruit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Il est difficile de savoir quelle forme prendront les batailles politiques, mais elles seront certainement tr\u00e8s diff\u00e9rentes des campagnes de terreur et de contre-terreur du d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle. Si en 2050 le monde est plein de terroristes nucl\u00e9aires et de bio-terroristes, leurs victimes songeront au monde occidental d\u2019aujourd\u2019hui avec une nostalgie teint\u00e9e d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9\u00a0: comment des gens qui jouissaient d\u2019une telle s\u00e9curit\u00e9 ont-ils pu se sentir aussi menac\u00e9s\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3448 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-170914-00-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"223\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-170914-00-223x300.jpg 223w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/SalonDames-170914-00.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 223px) 100vw, 223px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi le terrorisme est-il efficace\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3453,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[34],"class_list":["post-3450","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-tous-ensemble"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3450","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3450"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3450\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3452,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3450\/revisions\/3452"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3453"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3450"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3450"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3450"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}