{"id":4072,"date":"2018-08-17T02:33:59","date_gmt":"2018-08-17T00:33:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=4072"},"modified":"2018-08-06T11:10:07","modified_gmt":"2018-08-06T09:10:07","slug":"jacques-ranciere-interviewe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2018\/08\/17\/jacques-ranciere-interviewe\/","title":{"rendered":"Jacques Ranci\u00e8re interview\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00abMacron est le pur et simple repr\u00e9sentant du capital\u00bb <\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son dernier ouvrage, le philosophe Jacques Ranci\u00e8re repose les conditions d\u2019une politique pour le temps pr\u00e9sent qui puisse \u00e9chapper autant \u00e0 la <em>\u00ab\u00a0gestion experte du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e0 <em>\u00ab\u00a0l\u2019optimisme officiel\u00a0\u00bb<\/em>, au <em>\u00ab\u00a0catastrophisme ambiant\u00a0\u00bb<\/em> qu\u2019au grand r\u00e9cit de la <em>\u00ab\u00a0n\u00e9cessit\u00e9 historique\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son dernier ouvrage, <em>Les Temps modernes. Art, temps, politique <\/em>(La Fabrique), le philosophe Jacques Ranci\u00e8re d\u00e9ploie une politique du temps, d\u00e9finie comme <em>\u00ab\u00a0un milieu de vie. Il est une forme de partage du sensible, en deux formes de vie s\u00e9par\u00e9es\u00a0: la forme de vie de ceux qui ont le temps et la forme de vie de ceux qui ne l\u2019ont pas\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le philosophe part dans ce livre d\u2019un double constat. D\u2019un c\u00f4t\u00e9,\u00a0<em> \u00ab\u00a0l\u2019optimisme officiel et le catastrophisme ambiant\u00a0\u00bb <\/em>partagent la m\u00eame vision,<em> \u00ab\u00a0celle d\u2019un temps qui avait dit adieu aux grandes esp\u00e9rances et aux d\u00e9sillusions am\u00e8res de ce temps de l\u2019Histoire orient\u00e9 par une promesse de justice\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l\u2019autre, <em>\u00ab\u00a0tandis que l\u2019on claironnait la fin du grand r\u00e9cit marxiste, la domination capitaliste et \u00e9tatique en reprenait \u00e0 son compte le noyau dur\u00a0: le principe de la n\u00e9cessit\u00e9 historique\u00a0\u00bb<\/em>. Ainsi, <em>\u00ab\u00a0au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Marx et Engels stigmatisaient ces artisans et petits-bourgeois attach\u00e9s \u00e0 des formes sociales d\u00e9pass\u00e9es qui r\u00e9sistaient au d\u00e9veloppement du capitalisme et retardaient ainsi le futur socialiste dont il \u00e9tait porteur. \u00c0 la fin du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, le sc\u00e9nario a \u00e9t\u00e9 revu pour en changer non la forme mais les personnages. La condition de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 venir, c\u2019\u00e9tait la liquidation de ces h\u00e9ritages d\u2019un pass\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 qui s\u2019appelaient codes du travail, lois de d\u00e9fense de l\u2019emploi, s\u00e9curit\u00e9 sociale, syst\u00e8mes de retraites, services publics ou autres. Ceux qui bloquaient la voie du futur \u00e9taient ces ouvriers qui se cramponnaient \u00e0 ces vestiges du pass\u00e9. Pour ch\u00e2tier ce p\u00e9ch\u00e9 contre la nouvelle justice du temps, il fallait d\u2019abord le renommer. Les conqu\u00eates sociales du pass\u00e9 furent rebaptis\u00e9es \u201cprivil\u00e8ges\u201d et la guerre fut engag\u00e9e contre ces privil\u00e9gi\u00e9s \u00e9go\u00efstes\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9chapper \u00e0 cette tenaille suppose de d\u00e9crire \u00e0 nouveau les fa\u00e7ons dont le temps constitue une <em>\u00ab\u00a0distribution hi\u00e9rarchique des formes de vie\u00a0\u00bb<\/em>, afin d\u2019ouvrir des br\u00e8ches dans la <em>\u00ab\u00a0gestion experte du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>. En renouant certains <em>\u00ab\u00a0fils perdus\u00a0\u00bb<\/em>, pour reprendre le titre de son pr\u00e9c\u00e9dent livre, le philosophe poursuit le questionnement qu\u2019il posait dans un autre livre cinglant publi\u00e9 il y a un an, <em>En quel temps vivons-nous\u00a0?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cet entretien avec \u00c9ric Hazan, l\u2019\u00e9diteur de La Fabrique, il mettait en lumi\u00e8re la fa\u00e7on dont<em> \u00ab\u00a0la morosit\u00e9 \u00e9lectorale trouve volontiers son pendant dans des mouvements revendicatifs \u00e0 demi r\u00e9sign\u00e9s et des th\u00e9ories r\u00e9volutionnaires \u201cradicales\u201d qui empruntent souvent leurs arguments et leur tonalit\u00e9 aux th\u00e9ories d\u00e9sabus\u00e9es de la catastrophe civilisationnelle\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il jugeait que <em>\u00ab\u00a0la question n\u2019est pas de savoir s\u2019il faut \u00eatre r\u00e9aliste ou intransigeant\u00a0\u00bb<\/em>, en se focalisation sur la question des buts, parce qu\u2019on <em>\u00ab\u00a0ne travaille pas pour l\u2019avenir, on travaille pour creuser un \u00e9cart, un sillon trac\u00e9 dans le pr\u00e9sent, pour intensifier l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une autre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le philosophe, <em>\u00ab\u00a0l\u2019\u00e9mancipation, cela a toujours \u00e9t\u00e9 une mani\u00e8re de cr\u00e9er au sein de l\u2019ordre normal du temps autre, une mani\u00e8re diff\u00e9rente d\u2019habiter le monde sensible en commun\u00a0\u00bb<\/em>. Entretien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vous ouvrez votre texte, <em>Les Temps modernes, <\/em>en vous en prenant \u00e0 l\u2019usage du mot \u00ab\u00a0r\u00e9forme\u00a0\u00bb devenu un \u00ab\u00a0signifiant ma\u00eetre\u00a0\u00bb de notre \u00e9poque. Plus loin, vous explicitez les leurres et les confusions existant autour du mot \u00ab\u00a0crise\u00a0\u00bb, en rappelant que pour Marx, la crise <em>\u00ab\u00a0\u00e9tait la r\u00e9v\u00e9lation concr\u00e8te de la contradiction qui habitait un syst\u00e8me et qui devait l\u2019emporter\u00a0\u00bb<\/em>, alors qu\u2019elle <em>\u00ab\u00a0est tout autre chose aujourd\u2019hui. Elle est l\u2019\u00e9tat normal d\u2019un syst\u00e8me gouvern\u00e9 par les int\u00e9r\u00eats du capital financier\u00a0\u00bb<\/em>. Existe-t-il un vocabulaire trop d\u00e9voy\u00e9 pour \u00eatre politiquement inutilisable et qu\u2019il faudrait abandonner\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Jacques Ranci\u00e8re\u00a0:<\/strong> Je ne dis pas qu\u2019il faut l\u2019abandonner. La politique est fond\u00e9e sur des signifiants qui, pr\u00e9cis\u00e9ment, sont flottants et utilis\u00e9s par les uns et les autres. J\u2019ai toujours dit par exemple qu\u2019il fallait garder une utilit\u00e9 au mot \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb alors qu\u2019un tas de gens voulaient l\u2019abandonner, parce que c\u2019est le mot qui d\u00e9signe ce pouvoir des \u00e9gaux que nos gouvernants veulent rendre invisible. La bataille sur les mots est aussi une bataille sur les choses elles-m\u00eames. \u00ab\u00a0Crise\u00a0\u00bb d\u00e9signe actuellement un concept de l\u2019ennemi. C\u2019est une mani\u00e8re de d\u00e9crire l\u2019\u00e9tat du monde qui permet aux gouvernants de se l\u00e9gitimer en tant que m\u00e9decins de ces maux. \u00ab\u00a0R\u00e9forme\u00a0\u00bb est, de m\u00eame, une mani\u00e8re pour eux de justifier la privatisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e en la pr\u00e9sentant comme l\u2019adaptation \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 objective. Il y a toujours une bataille sur les mots, il y a des mots qu\u2019il est utile de reprendre, et d\u2019autres non. La politique, ce n\u2019est pas un choix qu\u2019on fait une fois qu\u2019on a \u00e9tabli une description de la situation, c\u2019est d\u2019abord la bataille sur la mani\u00e8re de la d\u00e9crire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vous expliquez que <em>\u00ab\u00a0l\u2019action politique, la science sociale ou la pratique journalistique usent de fictions, tout comme les romanciers et les cin\u00e9astes\u00a0\u00bb, <\/em>en rappelant que <em>\u00ab\u00a0la fiction n\u2019est pas l\u2019invention d\u2019\u00eatres imaginaires\u00a0\u00bb<\/em>, mais <em>\u00ab\u00a0la construction d\u2019un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont per\u00e7us comme appartenant \u00e0 un monde commun, des \u00e9v\u00e8nements sont identifi\u00e9s et li\u00e9s les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal\u00a0\u00bb<\/em>. Quel est alors le processus fictionnel de l\u2019action politique contemporaine\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il existe une bataille entre fictions. Il y a une fiction dominante qui est une fiction de l\u2019explication globale du monde\u00a0: c\u2019est une reprise d\u2019une fiction largement partag\u00e9e par la droite et la gauche, par les forces conservatrices et les forces qui se voulaient r\u00e9volutionnaires, \u00e0 savoir la fiction de la n\u00e9cessit\u00e9 historique \u00e0 laquelle il est vain de vouloir s\u2019opposer. Ce qui s\u2019oppose \u00e0 cette fiction aujourd\u2019hui, c\u2019est la cr\u00e9ation de fictions locales qui, en tel ou tel point, \u00e0 tel ou tel moment, proposent d\u2019autres mani\u00e8res de d\u00e9crire les situations, de d\u00e9finir les acteurs d\u2019une action et les possibles d\u2019une situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00c0 quelles conditions ces situations peuvent-elles \u00eatre autre chose que des oasis\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re condition est de maintenir des descriptions du monde et des capacit\u00e9s d\u2019agir qui soient \u00e0 l\u2019\u00e9cart, en opposition par rapport \u00e0 la logique dominante. Qu\u2019est-ce que \u00e7a va donner\u00a0? On n\u2019en sait trop rien\u2026 Mais il s\u2019agit de penser des temps qui d\u00e9veloppent leur propre \u00e9nergie, leurs propres possibilit\u00e9s, plut\u00f4t que des temps d\u00e9termin\u00e9s par l\u2019horizon qu\u2019on a fix\u00e9 et vers lequel on pr\u00e9tend savoir les \u00e9tapes \u00e0 franchir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Je me suis situ\u00e9 dans ce moment historique, qui commence peut-\u00eatre avec les manifestations contre la r\u00e9\u00e9lection d\u2019Ahmadinejad en Iran et les printemps arabes et se poursuit par le mouvement des occupations, dont Nuit debout est un des derniers avatars. Je ne cherche pas de mod\u00e8les, mais \u00e0 d\u00e9crire une certaine trajectoire o\u00f9 existent ces rassemblements massifs en un lieu et en un temps. Cela renvoie \u00e0 la question de savoir comment penser la lutte collective aujourd\u2019hui. Notre-Dame-des-Landes est un combat qui a remport\u00e9 son objectif imm\u00e9diat. Tout l\u2019enjeu de la bataille entre le gouvernement et le rassemblement des collectifs de NDDL est alors de savoir si on a affaire \u00e0 un combat sur une revendication pr\u00e9cise qui a \u00e9t\u00e9 atteinte ou \u00e0 un conflit de mondes qui a vocation \u00e0 se poursuivre<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a toujours plus ou moins un entrelacement dans le politique entre \u00a0conflits de forces et conflits de monde. Ainsi le \u00ab\u00a0mouvement ouvrier\u00a0\u00bb n\u2019\u00e9tait pas simplement le mouvement d\u2019une classe poursuivant ses int\u00e9r\u00eats communs, mais la proposition d\u2019un monde alternatif. Mais avec la d\u00e9sindustrialisation et la d\u00e9localisation qui ont affaibli la force collective ouvri\u00e8re dans nos pays, la politique tend \u00e0 prendre de plus l\u2019aspect de ces conflits de monde, qui ne repr\u00e9sentent pas une classe sociale, mais des gens qui se d\u00e9finissent par le monde qu\u2019ils pr\u00e9sentent comme alternative au monde dominant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pourquoi a-t-on le sentiment que les br\u00e8ches dans le temps de la <em>\u00ab\u00a0gestion experte du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0ne parviennent gu\u00e8re \u00e0 s\u2019\u00e9largir, comme l\u2019a par exemple montr\u00e9 la mobilisation pour la d\u00e9fense du service public articul\u00e9e \u00e0 la r\u00e9forme de la SNCF\u00a0? Il s\u2019agissait pourtant l\u00e0 de lutter contre Macron \u00ab\u00a0et son monde\u00a0\u00bb, comme \u00e0 Notre-Dame-des-Landes on luttait contre l\u2019a\u00e9roport \u00ab\u00a0et son monde.\u00a0\u00bb Mais quelque chose ne prend pas, bien que l\u2019id\u00e9e qu\u2019on se trouve dans des conflits de mondes soit pr\u00e9sente. Comment l\u2019expliquez-vous\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a constamment des petites br\u00e8ches. Il y a des batailles \u00e0 chaque fois que l\u2019ordre dominant essaye d\u2019avancer un pion en plus. Mais il est clair qu\u2019on paie aujourd\u2019hui toutes les formes de confiscation de la pens\u00e9e \u00e9mancipatrice par la pens\u00e9e dominante. On pourrait \u00e9voquer ces multiples formes de consentement \u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019ordre dominant, par exemple en 1995, l\u2019adh\u00e9sion de toute une partie de l\u2019intelligentsia de gauche au discours dominant, au motif qu\u2019il fallait penser \u00e0 l\u2019avenir, ne pas rester accroch\u00e9 aux \u00ab\u00a0privil\u00e8ges\u00a0\u00bb du pass\u00e9. Cela rencontrait le vieux discours marxiste \u00e0 l\u2019encontre des artisans et des classes en d\u00e9clin qui s\u2019accrochent au pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est ainsi arriv\u00e9 \u00e0 ce paradoxe qu\u2019\u00e0 chaque fois qu\u2019il y a un mouvement ouvrier qui se bat, et qui se bat contre le monde de la privatisation int\u00e9grale, il y a une forte opinion progressiste dominante qui pense que ces gens-l\u00e0 se battent pour des causes qui sont perdues et qui, \u00e9tant perdues, sont forc\u00e9ment r\u00e9actionnaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si on pense aussi \u00e0 ce qu\u2019a pu signifier l\u2019id\u00e9ologie r\u00e9publicaine comme retournement d\u2019un certain type de valeurs progressistes, on saisit une conjonction de formes de captation d\u2019id\u00e9ologies qui se voulaient progressistes ou r\u00e9volutionnaires par la logique dominante, la formation d\u2019une \u00ab\u00a0gauche de droite\u00a0\u00bb qui a accompagn\u00e9 les avanc\u00e9es du capitalisme absolutis\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a donc encore des mouvements sociaux de type classique, mais ils sont men\u00e9s par des groupes qui sont devenus minoritaires sociologiquement. Et du fait qu\u2019ils sont minoritaires sociologiquement, on pense qu\u2019ils sont attard\u00e9s historiquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Nous ne sommes pas en face du capitalisme, mais dans son monde, expliquiez-vous dans <em>En quel temps vivons-nous\u00a0?<\/em> Quelle prise avons-nous, du coup, pour affronter ce que vous d\u00e9signez par le capitalisme absolu\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Pendant tr\u00e8s longtemps, l\u2019ordre dit n\u00e9olib\u00e9ral, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ordre du capitalisme absolu, a \u00e9t\u00e9 g\u00e9r\u00e9 par des gens qui pensaient repr\u00e9senter un camp, mais avoir \u00e0 g\u00e9rer un syst\u00e8me d\u2019\u00e9quilibre entre les forces sociales et politiques. Il y avait donc des choses qu\u2019ils jugeaient impossibles, impensables ou trop risqu\u00e9es. Pensons \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9 en 2006 avec la loi sur le contrat de premi\u00e8re embauche (CPE). Il y a un moment o\u00f9 la droite a fini par craquer face \u00e0 la mobilisation, par juger impossible d\u2019imposer aux jeunes une loi d\u00e9j\u00e0 vot\u00e9e qu\u2019ils refusaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui sp\u00e9cifie Macron, c\u2019est d\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 de cette pr\u00e9occupation d\u2019\u00e9quilibre des forces. Il agit comme le pur et simple repr\u00e9sentant du capital, ce que la gauche ne pouvait pas faire directement. Peut-\u00eatre qu\u2019il fallait \u00e7a en France, parce que ce qui a \u00e9t\u00e9 fait par la droite en Angleterre ou aux \u00c9tats-Unis ne pouvait pas \u00eatre fait par la droite fran\u00e7aise. Ce ne pouvait \u00eatre fait que par un type qui ne repr\u00e9sente, finalement et litt\u00e9ralement, rien en dehors de la logique du capital.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>En quoi vivons-nous un conflit entre diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s, entre diff\u00e9rents \u00ab\u00a0temps modernes\u00a0\u00bb qui s\u2019affrontent ou s\u2019excluent les uns les autres\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a toujours eu un conflit sur l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0temps modernes\u00a0\u00bb parce que l\u2019id\u00e9e dominante de modernit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 en partie invent\u00e9e par des gens hostiles \u00e0 cette modernit\u00e9. Elle a repr\u00e9sent\u00e9 un m\u00e9lange entre le r\u00e9cit progressiste, qui est le r\u00e9cit des Lumi\u00e8res, d\u2019une histoire qui, petit \u00e0 petit, fait triompher la raison parmi les hommes, et le r\u00e9cit de la contre-r\u00e9volution, qui est celui d\u2019un monde moderne, caract\u00e9ris\u00e9 par la dissolution des liens sociaux, de l\u2019ordre symbolique et donc la d\u00e9r\u00e9liction d\u2019un monde vou\u00e9 au malheur de l\u2019individualisme et de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00e9cit dominant sur les temps modernes m\u00e9lange donc les r\u00e9cits, comme on le voit encore plus aujourd\u2019hui, o\u00f9 l\u2019ordre dominant a repris le r\u00e9cit du progr\u00e8s et de la marche n\u00e9cessaire de l\u2019histoire. Alors qu\u2019au contraire, les r\u00e9cits qui se veulent alternatifs reprennent largement la vision d\u2019un monde moderne comme d\u00e9cadence. Toute une part de l\u2019opinion qui se veut de gauche, r\u00e9volutionnaire, marxiste, a assez largement endoss\u00e9 une vision heidegg\u00e9rienne du monde, la vision d\u2019une essence de la technique conduisant l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 sa perte en dissolvant les liens entre les humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se trouve donc dans ce paradoxe d\u2019avoir un discours dominant, fond\u00e9 sur ce qui a \u00e9t\u00e9, hier, la pens\u00e9e du progr\u00e8s et de l\u2019histoire en marche, et des discours alternatifs, qui sont tr\u00e8s largement des discours de la d\u00e9r\u00e9liction moderne, de la d\u00e9mocratie comme r\u00e8gne de l\u2019individualisme, \u00e0 quoi viennent se m\u00ealer les discours de la catastrophe et de la plan\u00e8te menac\u00e9e. Ces alertes sur la plan\u00e8te menac\u00e9e rel\u00e8vent \u00e9videmment de tout autre chose que du catastrophisme contre-r\u00e9volutionnaire. Mais il y a une conjonction entre plusieurs interpr\u00e9tations du monde et un brouillage des rep\u00e8res qui sont peut-\u00eatre plus importants que jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ne peut-il pas y avoir de catastrophisme \u00ab\u00a0\u00e9clair\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le catastrophisme a toujours \u00e9t\u00e9 une mani\u00e8re de montrer qu\u2019on \u00e9tait \u00e9clair\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, dans l\u2019Occident moderne, \u00eatre \u00e9clair\u00e9 a voulu dire\u00a0: \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui savent. Ceux qui savent ont longtemps \u00e9t\u00e9 ceux qui savaient pourquoi la r\u00e9volution allait advenir. Maintenant, on les trouve souvent du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui pr\u00e9tendent savoir pourquoi elle ne va pas avoir lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut appeler \u00e0 prendre en consid\u00e9ration toute une s\u00e9rie de dangers et de menaces sans pour autant prendre ses rep\u00e8res sur un discours de la catastrophe imminente. Aujourd\u2019hui, tout discours globalisant sur l\u2019\u00e9tat du monde est un discours renvoyant \u00e0 la capacit\u00e9 de ceux qui g\u00e8rent l\u2019\u00e9tat du monde. L\u00e0 o\u00f9 il y a des contre-discours et des contre-temporalit\u00e9s, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans un certain nombre d\u2019actions qui disent\u00a0: <em>\u00ab\u00a0On tiendra ici et maintenant sur ce qui est fait \u00e0 la terre, sur ce qui est fait aux populations, \u00e0 cet endroit et \u00e0 ce moment pr\u00e9cis.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui peut \u0153uvrer aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te, si ce ne sont les ma\u00eetres de la plan\u00e8te\u00a0? Il n\u2019y a pas d\u2019internationale communiste, pas d\u2019internationale ouvri\u00e8re, mais il y a une internationale capitaliste. Il faut partir de cette situation-l\u00e0, et donc se d\u00e9placer par rapport aux hi\u00e9rarchies marxistes ou progressistes traditionnelles de la totalit\u00e9 et de la partie. C\u2019est \u00e0 partir de lieux, de temporalit\u00e9s, de moments construits sp\u00e9cifiquement que les combats contre l\u2019ordre dominant se m\u00e8nent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lire l\u2019article complet\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Ranci\u00e8re_mediapart-180722.pdf\">Ranci\u00e8re_mediapart 180722<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-4066\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/SalonDames-180803-05.jpg\" alt=\"\" width=\"166\" height=\"239\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abMacron est le pur et simple repr\u00e9sentant du capital\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4068,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[34],"class_list":["post-4072","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-tous-ensemble"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4072","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4072"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4072\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4074,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4072\/revisions\/4074"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4068"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4072"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4072"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4072"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}