{"id":4446,"date":"2018-10-13T02:56:35","date_gmt":"2018-10-13T00:56:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=4446"},"modified":"2018-10-08T15:00:11","modified_gmt":"2018-10-08T13:00:11","slug":"a-anniston-les-fantomes-de-monsanto","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2018\/10\/13\/a-anniston-les-fantomes-de-monsanto\/","title":{"rendered":"A Anniston, les fant\u00f4mes de Monsanto"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s avoir commenc\u00e9 \u00e0 produire des polychlorobiph\u00e9nyles (PCB) pour la firme Monsanto, cette ville de l\u2019Alabama aux Etats-Unis reste contamin\u00e9e et sa population rong\u00e9e par un mal invisible.<\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-4433\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Psychiatrie-180907-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Psychiatrie-180907-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Psychiatrie-180907-1.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers le milieu des ann\u00e9es 1990, Shirley McCord a commenc\u00e9 \u00e0 compter les morts. Elle a pris un cahier et, semaine apr\u00e8s semaine, elle y a inscrit les noms de ceux qui mouraient. Devant chacun, elle indiquait la date du d\u00e9c\u00e8s et la maladie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Shirley McCord n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9decin ou \u00e9pid\u00e9miologiste. Elle \u00e9tait \u00e9pici\u00e8re \u00e0 Anniston, dans l\u2019Alabama, et elle trouvait que ses clients mouraient un peu trop jeunes et un peu trop nombreux. Comme beaucoup d\u2019habitants des quartiers ouest de la petite ville, elle avait l\u2019intuition qu\u2019un mal invisible rongeait le bourg et sa population.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul ne se souvient pr\u00e9cis\u00e9ment quand elle a commenc\u00e9 la r\u00e9daction de son registre, mais une chose est s\u00fbre\u00a0: en\u00a02003, elle en avait rempli dix-sept pages.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Avec environ vingt-cinq noms par page\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9cise Ellen Spears, professeure d\u2019\u00e9tudes am\u00e9ricaines \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de l\u2019Alabama et qui a fait d\u2019Anniston l\u2019un de ses terrains d\u2019\u00e9tude. Le carnet de Shirley McCord est aujourd\u2019hui introuvable. L\u2019\u00e9pici\u00e8re est morte en\u00a02007, emport\u00e9e \u00e0 71 ans par un cancer, la maladie qui a tu\u00e9 tant de ses voisins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Anniston aurait pu \u00eatre un paradis. La petite ville \u2013 \u00e0 peine plus de 20\u00a0000 habitants \u2013 est nich\u00e9e dans les paysages somptueux du pi\u00e9mont des Appalaches, domin\u00e9s par une for\u00eat \u00e9meraude, haute et dense, comme on n\u2019en voit pas en Europe. Les marges de l\u2019immense for\u00eat nationale Talladega bordent Anniston, enrobent ses conurbations, ses \u00e9changeurs. Autour d\u2019un centre-ville minuscule de quelques rues tir\u00e9es au cordeau, les petites maisons de bois \u00e9parses qui forment l\u2019ouest d\u2019Anniston ne sont jamais tr\u00e8s loin de la nature exub\u00e9rante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les ann\u00e9es qui suivent sa fondation, dans les ann\u00e9es 1870, Anniston est surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0la cit\u00e9 mod\u00e8le\u00a0\u00bb. Les fourneaux de la Southern Manganese Corporation et plusieurs fonderies s\u2019installent dans l\u2019ouest de la ville\u00a0; la m\u00e9tallurgie apporte paix et prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 toutes les communaut\u00e9s. Dans les rues circulent les premi\u00e8res automobiles d\u2019Alabama, et Anniston est l\u2019une des villes de l\u2019Etat les plus t\u00f4t raccord\u00e9es au r\u00e9seau \u00e9lectrique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un si\u00e8cle plus tard, \u00ab\u00a0la cit\u00e9 mod\u00e8le\u00a0\u00bb est devenue \u00ab\u00a0la ville toxique\u00a0\u00bb. Sous ce surnom, elle sort de son anonymat au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, et fait les gros titres de la presse am\u00e9ricaine et internationale \u2013 en France, la journaliste Marie-Monique Robin lui consacre les premi\u00e8res pages de son livre-enqu\u00eate\u00a0<em>Le Monde selon Monsanto\u00a0<\/em>(La D\u00e9couverte, 2008). Le bourg est alors reconnu comme l\u2019un des lieux les plus pollu\u00e9s d\u2019Am\u00e9rique du Nord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les PCB, un monstre chimique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019histoire commence en\u00a01929, quand la Swann Chemical Company installe \u00e0 Anniston une grande usine de production de polychlorobiph\u00e9nyles (PCB), ces substances aux propri\u00e9t\u00e9s physicochimiques miraculeuses, utilis\u00e9es dans les gros transformateurs \u00e9lectriques, dans l\u2019encre, les plastiques ou encore les peintures\u2026 Six ans plus tard, en\u00a01935, Monsanto rach\u00e8te l\u2019usine, l\u2019une des deux seules \u00e0 produire ces substances outre-Atlantique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La firme d\u00e9tient ainsi, pendant pr\u00e8s de quarante ans, le monopole de la production de PCB aux Etats-Unis et se d\u00e9barrasse de ses d\u00e9chets et de ses effluents dans les rivi\u00e8res, mais aussi dans deux grandes d\u00e9charges adjacentes \u00e0 l\u2019usine. Les PCB sont interdits \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 aux Etats-Unis, pour leur haute toxicit\u00e9 et leur persistance dans l\u2019environnement, mais le g\u00e9ant agrochimique de Saint Louis (Missouri) connaissait la nocivit\u00e9 de son produit depuis la fin des ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon l\u2019Agence de protection de l\u2019environnement (EPA) am\u00e9ricaine, au moins 5\u00a0000 tonnes de PCB ont \u00e9t\u00e9 mises sauvagement en d\u00e9charge, et quelque 530 tonnes ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9vers\u00e9es dans la rivi\u00e8re Snow Creek, qui traverse Anniston du nord au sud.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vent souffle, la pluie tombe, les eaux ruissellent, les cours d\u2019eau s\u2019\u00e9coulent, d\u00e9bordent, et distribuent le poison partout. Les sols, les eaux de surface et souterraines, les s\u00e9diments, la faune sauvage et domestique, l\u2019air et les humains sont contamin\u00e9s, \u00e0 des niveaux qui d\u00e9passent parfois l\u2019imagination. A quoi il faut ajouter le plomb et le mercure, laiss\u00e9s dans les sols par toutes les industries qui se sont succ\u00e9d\u00e9 ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">PCB\u00a0: ces trois lettres ne disent rien. Elles n\u2019\u00e9voquent aucune image, aucune repr\u00e9sentation. Mais derri\u00e8re cet acronyme se cache un monstre chimique, une hydre de synth\u00e8se \u00e0\u00a0209\u00a0t\u00eates.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit pas d\u2019une seule substance, mais de 209 mol\u00e9cules qui ont toutes des propri\u00e9t\u00e9s toxicologiques diff\u00e9rentes, qui peuvent chacune cibler un organe ou certaines fonctions de l\u2019organisme\u00a0\u00bb<\/em>, explique Ellen Spears.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La liste des maux associ\u00e9s aux PCB est un long et morbide catalogue.\u00a0<em>\u00ab\u00a0De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il a \u00e9t\u00e9 montr\u00e9 que les PCB sont une cause certaine ou probable de m\u00e9lanomes, de certains lymphomes, de cancer du sein,\u00a0<\/em>explique David Carpenter, professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019Albany (Etat de New York), l\u2019un des plus fins connaisseurs du sujet.\u00a0<em>A Anniston, on voit que les PCB sont associ\u00e9s \u00e0 une pression art\u00e9rielle \u00e9lev\u00e9e, au diab\u00e8te, \u00e0 des troubles cardiaques, \u00e0 une r\u00e9duction des niveaux de testost\u00e9rone, \u00e0 l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9 du cycle menstruel, parfois \u00e0 l\u2019absence d\u2019ovulation chez les femmes les plus expos\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la population de la petite ville, des effets n\u00e9gatifs sur les capacit\u00e9s cognitives des enfants expos\u00e9s in utero ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 montr\u00e9s. Les \u00e9tudes men\u00e9es \u00e0 Anniston, sur quelques centaines d\u2019individus, n\u2019ont toutefois pu mettre en \u00e9vidence que les effets les plus massifs. Faute d\u2019\u00e9chantillons suffisants, toutes les maladies plus rares \u2013 les cancers, les maladies auto-immunes, etc. \u2013 sont condamn\u00e9es \u00e0 demeurer sous le radar de la statistique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains chiffres, toutefois, donnent le vertige\u00a0: de sources m\u00e9dicales locales, sur les 14\u00a0000 habitants d\u2019Anniston \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 examin\u00e9s en\u00a02017 au centre hospitalier r\u00e9gional, environ 12\u00a0000 \u00e9taient diab\u00e9tiques ou pr\u00e9sentaient des signes de diab\u00e8te. Contact\u00e9e, la direction du centre n\u2019a pas r\u00e9pondu \u00e0 nos sollicitations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">David Baker le dit comme il d\u00e9clinerait une part de son identit\u00e9\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Moi, je n\u2019ai pas de PCB dans le sang, mais beaucoup dans les tissus adipeux.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Il fait partie des t\u00e9moins incontournables du d\u00e9sastre et de ses cons\u00e9quences. C\u2019est un grand gaillard afro-am\u00e9ricain de 65 ans qui a\u00a0men\u00e9, devant les tribunaux de l\u2019Etat d\u2019Alabama, la lutte des habitants d\u2019Anniston contre Monsanto. Avec, comme moteur, une revanche personnelle \u00e0 prendre sur le g\u00e9ant agrochimique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0En\u00a01970, mon fr\u00e8re Terry avait 16\u00a0ans<\/em>, raconte-t-il.\u00a0<em>Il n\u2019avait jamais fum\u00e9, il ne buvait pas. Il est mort d\u2019un cancer du poumon, d\u2019une tumeur c\u00e9r\u00e9brale et d\u2019une maladie du c\u0153ur. Tout cela en m\u00eame temps. Son m\u00e9decin en pleurait.\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>Quarante-trois ans plus tard, la victoire est historique. En\u00a02003, trois<strong>\u00a0<\/strong><em>class actions<\/em><strong>\u00a0<\/strong>(\u00ab\u00a0actions de groupe\u00a0\u00bb)<strong>\u00a0<\/strong>rassemblant plusieurs milliers d\u2019habitants de la ville aboutissent \u00e0 la condamnation de Monsanto \u2013 700\u00a0millions de dollars de d\u00e9dommagements, de soins m\u00e9dicaux et de nettoyage. C\u2019est cette premi\u00e8re grande affaire de justice environnementale qui a mis, pour un bref moment, la petite ville sudiste et ses tourments au centre de l\u2019attention mondiale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Tout racheter et faire place nette<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la table d\u2019un restaurant de Noble Avenue \u2013 l\u2019art\u00e8re commer\u00e7ante qui faisait jadis la fiert\u00e9 de la ville \u2013, David Baker s\u2019enflamme au souvenir de la vie d\u2019avant, celle de son enfance, dans les quartiers ouest.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Personne ne se doutait que c\u2019\u00e9tait si dangereux, que tout \u00e9tait si contamin\u00e9<\/em>, raconte-t-il<em>. Les enfants allaient jouer dans la rivi\u00e8re, on se baignait dans ce qu\u2019on appelait le \u201ctrou bleu\u201d, parce que l\u2019eau y prenait une couleur bleut\u00e9e le soir et d\u00e9gageait des vapeurs.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Ces \u00e9tranget\u00e9s amusaient les enfants\u00a0; ils jouaient dans l\u2019eau empoisonn\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019usine a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e en surplomb de ces quartiers, ceux des pauvres et des Noirs. Ses effluents toxiques s\u2019accumulaient dans les m\u00e9andres de la rivi\u00e8re, ruisselaient vers leurs maisons, impr\u00e9gnaient leurs jardins.\u00a0<em>\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 les gens faisaient pousser des l\u00e9gumes dans leurs potagers, ils avaient des animaux, des cochons, des poules<\/em>, raconte David Baker.\u00a0<em>On cueillait des baies, on p\u00eachait les poissons de la rivi\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Les plus pauvres, ceux qui vivaient le plus de leur jardin et de leurs b\u00eates, \u00e9taient les plus contamin\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019usine est encore camp\u00e9e l\u00e0, au m\u00eame endroit, comme un souvenir ind\u00e9l\u00e9bile. Cl\u00f4tur\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e, inextricable enchev\u00eatrement de tuyaux et de r\u00e9acteurs h\u00e9riss\u00e9 de chemin\u00e9es, elle domine encore l\u2019ouest d\u2019Anniston. Elle n\u2019appartient plus \u00e0 Monsanto, qui s\u2019est d\u00e9barrass\u00e9 de sa division chimique \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990\u00a0: elle est devenue l\u2019usine Solutia, d\u00e9sormais propri\u00e9t\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 Eastman, et ne produit plus aucun PCB. En contrebas, sur son flanc est, deux ou trois hectares de prairie plant\u00e9s d\u2019arbres solitaires. C\u2019\u00e9tait le quartier de Mars Hill. D\u2019un geste large, David Baker embrasse cette trou\u00e9e incongrue de l\u2019ouest d\u2019Anniston.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Avant, il y avait l\u00e0 tout un quartier, une centaine de maisons, deux \u00e9glises<\/em>, raconte David Baker.\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait une communaut\u00e9 florissante. Tout a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au milieu des ann\u00e9es 1990, les cadres de Monsanto lancent discr\u00e8tement un programme de rachat des propri\u00e9t\u00e9s du quartier de Mars Hill. Les m\u00e9mos internes de la firme, rendus publics \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 par la justice et que\u00a0<em>Le Monde<\/em>\u00a0a pu consulter, montrent que les responsables de l\u2019entreprise s\u2019inqui\u00e8tent\u00a0: ils suspectent que les niveaux de pollution des sols aux PCB sont, \u00e0 Mars Hill, si ph\u00e9nom\u00e9naux qu\u2019ils placent la soci\u00e9t\u00e9 dans une situation de haut risque juridique. Il faut tout racheter et faire place nette.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019\u00e9poque, les riverains ne savent encore rien de l\u2019\u00e9tendue du probl\u00e8me. Opal Scruggs, 83\u00a0ans, a toujours v\u00e9cu \u00e0 Anniston\u00a0; son grand-p\u00e8re a fait toute sa carri\u00e8re comme ouvrier \u00e0\u00a0l\u2019usine. Avec son accent du vieux Sud, elle raconte\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0L\u2019odeur d\u00e9gag\u00e9e par l\u2019usine \u00e9tait bien s\u00fbr \u00e9pouvantable et on trouvait chaque jour, jusque dans la maison, un d\u00e9p\u00f4t gras sur les tables et les assiettes\u2026 Tous les matins, il fallait refaire la vaisselle. Mais on ne savait pas qu\u2019on avait Monsanto dans le sang.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En\u00a01995, le pasteur de l\u2019\u00e9glise baptiste de Mars Hill est approch\u00e9. Monsanto souhaite acqu\u00e9rir le sanctuaire et son terrain pour une somme trop \u00e9lev\u00e9e pour ne pas \u00eatre suspecte. C\u2019est le d\u00e9but de la prise de conscience des habitants\u00a0; c\u2019est le lancement des proc\u00e8s, mais la plupart des maisons de Mars Hill sont rachet\u00e9es avant la fin des poursuites. Tout le quartier dispara\u00eet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les documents internes de la firme sont la derni\u00e8re m\u00e9moire des lieux et de leurs habitants. Un m\u00e9mo du 24\u00a0mai 1996 r\u00e9sume l\u2019avanc\u00e9e du programme de rachat des propri\u00e9t\u00e9s et \u00e9gr\u00e8ne les noms de ceux qui sont partis, des adresses qui n\u2019existent plus. Eloise Measling vivait au 802 Boynton Avenue, Odessa Reese au 811 de la m\u00eame rue, Dorothy Hammock habitait au 1\u00a0501, West 8th Street, Andrew Hartsfield au 517 Ferron Avenue, Sallie Franklin au 610 Montrose Avenue\u2026\u00a0<em>\u00ab\u00a0Presque tous sont morts \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>, dit David Baker avant de nous mener vers la derni\u00e8re maison du quartier, tout en haut de Montrose Avenue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette adresse, indique le m\u00e9mo du 24\u00a0mai 1996,\u00a0<em>\u00ab\u00a0le r\u00e9v\u00e9rend Thomas Long et son \u00e9pouse n\u2019acceptent pas les offres de rachat\u00a0\u00bb<\/em>. L\u2019homme n\u2019a jamais chang\u00e9 d\u2019avis. Il vit toujours l\u00e0, dans sa petite maison de bois, semblable \u00e0 celles que l\u2019on voit ailleurs \u00e0 Anniston ouest. Une dizaine de tondeuses \u00e0 gazon hors d\u2019\u00e2ge s\u2019entassent devant le pas de sa porte \u2013\u00a0<em>\u00ab\u00a0il les r\u00e9pare\u00a0\u00bb<\/em>, explique David Baker. Comme lui, Thomas Long a fait partie des fortes t\u00eates et s\u2019est toujours oppos\u00e9 \u00e0 la firme. Pourquoi est-il rest\u00e9\u00a0?\u00a0<em>\u00ab\u00a0Parce que je suis n\u00e9 ici, il y a maintenant plus de soixante-dix ans\u00a0\u00bb<\/em>, dit-il simplement. Et pr\u00e9cise son taux de PCB dans le sang \u2013\u00a0<em>\u00ab\u00a0168\u00a0parties par million<\/em>\u00a0[ppm]\u00a0<em>\u00e0 l\u2019\u00e9poque du proc\u00e8s\u00a0\u00bb<\/em>. C\u2019est plus de cent fois la moyenne am\u00e9ricaine\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La 10<sup>e<\/sup>\u00a0Rue passe tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Mars Hill. Le commerce de Shirley McCord, l\u2019\u00e9pici\u00e8re qui comptait les morts, \u00e9tait l\u00e0.\u00a0<em>\u00ab\u00a0La boutique a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e comme le reste\u00a0\u00bb<\/em>, dit David Baker. D\u2019autres commerces, une station-service, un restaurant, ont \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon et leurs ruines, \u00e0 quelques encablures de l\u2019usine, sont autant de<strong>\u00a0<\/strong>pr\u00e9sences fantomatiques dans la ville. Dans les autres quartiers de l\u2019ouest d\u2019Anniston, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, l\u2019\u0153il est accroch\u00e9 par des maisons abandonn\u00e9es, reprises par la v\u00e9g\u00e9tation, et qui donnent \u00e0 certaines rues un air de postapocalypse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que savaient les cadres de Monsanto\u00a0? Et depuis quand le savaient-ils\u00a0? La question est si vaste qu\u2019elle a fait l\u2019objet d\u2019une th\u00e8se de doctorat soutenue en\u00a01999 par Robert Brent Cissell, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Louisville (Kentucky). Sa lecture est accablante.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Au milieu des ann\u00e9es 1930, \u00e0 Harvard, le professeur Cecil Drinker avait d\u00e9j\u00e0 men\u00e9 des travaux sur les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res syst\u00e9miques des PCB, y compris \u00e0 faibles doses<\/em>, raconte Ellen Spears.\u00a0<em>En juin\u00a01937, au cours d\u2019un symposium sur le sujet, il a pr\u00e9sent\u00e9 ses r\u00e9sultats aux autorit\u00e9s sanitaires f\u00e9d\u00e9rales et \u00e0\u00a0des responsables d\u2019entreprises, dont Monsanto.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Le directeur de la sant\u00e9 de la firme, Emett Kelly, assiste \u00e0 la r\u00e9union\u00a0; aucune mesure de protection des populations n\u2019est prise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">En\u00a01966, la soci\u00e9t\u00e9 commande une s\u00e9rie de tests sur la rivi\u00e8re Snow Creek, \u00e0 Anniston\u00a0: dans certains secteurs, lit-on dans le rapport des biologistes, les poissons ne survivent pas \u00e0 une plong\u00e9e dans l\u2019eau de quelques secondes. En\u00a01970, Monsanto ach\u00e8te, aupr\u00e8s d\u2019habitants des quartiers ouest, un cochon destin\u00e9 \u00e0 la consommation\u00a0: les taux de contamination des tissus adipeux de l\u2019animal sont vertigineux. Les biologistes du groupe y dosent une concentration de quelque 19\u00a0800 ppm de PCB, soit 4\u00a0000 fois le seuil acceptable fix\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque par les autorit\u00e9s sanitaires am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monsanto ne peut plus ignorer que les habitants d\u2019Anniston ouest s\u2019empoisonnent. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, raconte Ellen Spears, le quotidien local, l\u2019<em>Anniston Star<\/em>, publie une premi\u00e8re alerte.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Les responsables de la soci\u00e9t\u00e9 ont imm\u00e9diatement r\u00e9pliqu\u00e9 que tout \u00e9tait sous contr\u00f4le\u00a0\u00bb<\/em>, dit l\u2019universitaire. La m\u00eame ann\u00e9e, un cadre de la firme \u00e9crit \u00e0 ses correspondants, \u00e0 propos des PCB, dans un m\u00e9mo qui a fait date\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre un seul dollar de business.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux ans plus tard, en\u00a01972, le g\u00e9ant agrochimique commande \u00e0 un laboratoire priv\u00e9 une \u00e9tude de deux ans sur des rats. Le r\u00e9sultat tombe au printemps 1975\u00a0: les animaux expos\u00e9s \u00e0\u00a0quelques PCB pr\u00e9sentent des tumeurs h\u00e9patiques. Dans son projet de rapport, qu\u2019il soumet \u00e0 Monsanto, le laboratoire indique que les PCB test\u00e9s sont\u00a0<em>\u00ab\u00a0l\u00e9g\u00e8rement tumorig\u00e8nes\u00a0\u00bb<\/em>. Mais m\u00eame cette expression euph\u00e9misante est intol\u00e9rable\u00a0: George Levinas, le patron de la toxicologie de Monsanto, fait corriger et demande au laboratoire d\u2019indiquer que le produit test\u00e9\u00a0<em>\u00ab\u00a0n\u2019appara\u00eet pas canc\u00e9rog\u00e8ne\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Cette phrase est pr\u00e9f\u00e9rable\u00a0\u00bb<\/em>, explique-t-il.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p><strong>La totalit\u00e9 de l&rsquo;article de S. Foucart<\/strong> :<\/p>\n<p>ou sur : <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/contaminations-long-format\/article\/2018\/09\/01\/a-anniston-les-fantomes-de-monsanto_5348835_5347510.html\">https:\/\/www.lemonde.fr\/contaminations-long-format\/article\/2018\/09\/01\/a<\/a><\/p>\n<p>ou sur la pi\u00e8ce jointe : <a href=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Monsanto-a\u0300-Anniston-Alabama.pdf\">Monsanto a\u0300 Anniston Alabama<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-4425\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-181001-06-176x300.jpg\" alt=\"\" width=\"176\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-181001-06-176x300.jpg 176w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-181001-06.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 176px) 100vw, 176px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s avoir commenc\u00e9 \u00e0 produire des polychlorobiph\u00e9nyles (PCB) pour la firme Monsanto, cette ville de l\u2019Alabama aux Etats-Unis reste contamin\u00e9e et sa population rong\u00e9e par un mal invisible.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[15,17,26],"class_list":["post-4446","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-environnement","tag-agriculture","tag-amenagement","tag-environnement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4446","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4446"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4446\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4447,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4446\/revisions\/4447"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4446"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4446"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4446"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}