{"id":445,"date":"2017-04-07T00:37:05","date_gmt":"2017-04-06T22:37:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=445"},"modified":"2018-08-06T11:10:46","modified_gmt":"2018-08-06T09:10:46","slug":"je-hais-mon-epoque-de-toutes-mes-forces","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2017\/04\/07\/je-hais-mon-epoque-de-toutes-mes-forces\/","title":{"rendered":"Je hais mon \u00e9poque de toutes mes forces"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Un texte d\u2019Antoine de Saint-Exup\u00e9ry<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ci-apr\u00e8s, les derniers \u00e9crits connus d&rsquo;Antoine de Saint-Exup\u00e9ry. D&rsquo;abord, quelques extraits de <a href=\"http:\/\/www.biblisem.net\/etudes\/stexlagx.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">sa lettre au g\u00e9n\u00e9ral X<\/a> qu&rsquo;il \u00e9crivit le 30 juillet 1944. Le lendemain, 31 juillet 1944, il est abattu au combat au-dessus de la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">[\u2026] Ceci est peut-\u00eatre m\u00e9lancolique, mais peut-\u00eatre bien ne l\u2019est-ce pas. C\u2019est sans doute quand j\u2019avais vingt ans que je me trompais. En Octobre 1940, de retour d\u2019Afrique du Nord o\u00f9 le groupe 2 \u2013 33 avait \u00e9migr\u00e9, ma voiture \u00e9tant remis\u00e9e exsangue dans quelque garage poussi\u00e9reux, j\u2019ai d\u00e9couvert la carriole et le cheval. Par elle l\u2019herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre r\u00f4le que celui de battre la mesure derri\u00e8re les vitres \u00e0 130 kms \u00e0 l\u2019heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n\u2019avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l\u2019herbe aussi avait un sens puisqu\u2019ils la broutaient.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde o\u00f9 la poussi\u00e8re soit parfum\u00e9e (je suis injuste, elle l\u2019est en Gr\u00e8ce aussi comme en Provence). Et il m\u2019a sembl\u00e9 que, toute ma vie, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 un imb\u00e9cile\u2026<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tout cela pour vous expliquer que cette existence gr\u00e9gaire au c\u0153ur d\u2019une base am\u00e9ricaine, ces repas exp\u00e9di\u00e9s debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une b\u00e2tisse abstraite o\u00f9 nous sommes entass\u00e9 \u00e0 trois par chambre, ce terrible d\u00e9sert humain, en un mot, n\u2019a rien qui me caresse le c\u0153ur. \u00c7a aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c\u2019est une maladie \u00e0 passer. Je suis <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u201cmalade\u201d<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voil\u00e0 tout. Aujourd\u2019hui, je suis profond\u00e9ment triste. Je suis triste pour ma g\u00e9n\u00e9ration qui est vide de toute substance humaine. Qui n\u2019ayant connu que les bars, les math\u00e9matiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd\u2019hui plong\u00e9e dans une action strictement gr\u00e9gaire qui n\u2019a plus aucune couleur.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">On ne sait pas le remarquer.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">[\u2026] Aujourd\u2019hui nous sommes plus dess\u00e9ch\u00e9s que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n\u2019est pas de victoire aujourd\u2019hui, il n\u2019est que des ph\u00e9nom\u00e8nes de digestion lente ou rapide), tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d\u2019\u00eatre r\u00e9veill\u00e9s \u00e0 une vie spirituelle quelconque. Ils font honn\u00eatement une sorte de travail \u00e0 la cha\u00eene. Comme dit la jeunesse am\u00e9ricaine, <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u201cnous acceptons honn\u00eatement ce job ingrat\u201d<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"> et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec d\u00e9sespoir.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">De la trag\u00e9die grecque, l\u2019humanit\u00e9, dans sa d\u00e9cadence, est tomb\u00e9e jusqu\u2019au th\u00e9\u00e2tre de Mr Louis Verneuil (on ne peut gu\u00e8re aller plus loin). Si\u00e8cle de publicit\u00e9, du syst\u00e8me Bedeau, des r\u00e9gimes totalitaires et des arm\u00e9es sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon \u00e9poque de toutes mes forces.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">L\u2019homme y meurt de soif.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ah\u00a0! G\u00e9n\u00e9ral, il n\u2019y a qu\u2019un probl\u00e8me, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inqui\u00e9tudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble \u00e0 un chant gr\u00e9gorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots crois\u00e9s, voyez-vous\u00a0! On ne peut plus vivre sans po\u00e9sie, couleur ni amour. Rien qu\u2019\u00e0 entendre un chant villageois du 15e si\u00e8cle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d\u2019hommes n\u2019entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Tous les craquements des trente derni\u00e8res ann\u00e9es n\u2019ont que deux sources\u00a0: les impasses du syst\u00e8me \u00e9conomique du XIXe si\u00e8cle et le d\u00e9sespoir spirituel. [\u2026]<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Et la f\u00eate villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s\u2019est tu\u00e9 depuis mon arriv\u00e9e ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamot\u00e9s\u00a0: ils avaient fini de servir). Cela c\u2019est de l\u2019\u00e9poque, non de l\u2019Am\u00e9rique\u00a0: l\u2019homme n\u2019a plus de sens.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Il faut absolument parler aux hommes.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d\u2019\u00e9pilepsie r\u00e9volutionnaire? Quand la question allemande sera enfin r\u00e9gl\u00e9e tous les probl\u00e8mes v\u00e9ritables commenceront \u00e0 se poser. Il est peu probable que la sp\u00e9culation sur les stocks am\u00e9ricains suffise au sortir de cette guerre \u00e0 distraire, comme en 1919, l\u2019humanit\u00e9 de ses soucis v\u00e9ritables. Faute d\u2019un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres. Le marxisme lui-m\u00eame, trop vieilli, se d\u00e9composera en une multitude de n\u00e9o-marxismes contradictoires. On l\u2019a bien observ\u00e9 en Espagne. A moins qu\u2019un C\u00e9sar fran\u00e7ais ne nous installe dans un camp de concentration pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">On peut confondre cette acceptation r\u00e9sign\u00e9e avec l\u2019esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait l\u00e0 une belle erreur. Les liens d\u2019amour qui nouent l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui aux \u00eatres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l\u2019homme ne sent plus l\u2019absence comme autrefois. [\u2026]<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coup\u00e9 les bras et les jambes, puis on nous a laiss\u00e9 libres de marcher. Mais je hais cette \u00e9poque o\u00f9 l\u2019homme devient, sous un totalitarisme universel, b\u00e9tail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre \u00e7a pour un progr\u00e8s moral\u00a0! Ce que je hais dans le marxisme, c\u2019est le totalitarisme \u00e0 quoi il conduit. L\u2019homme y est d\u00e9fini comme producteur et consommateur, le probl\u00e8me essentiel \u00e9tant celui de la distribution. Ce que je hais dans le nazisme, c\u2019est le totalitarisme \u00e0 quoi il pr\u00e9tend par son essence m\u00eame. On fait d\u00e9filer les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un C\u00e9zanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 du peuple\u00a0! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats C\u00e9zanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l\u2019on alimente en chromos un b\u00e9tail soumis.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">Mais o\u00f9 vont les \u00c9tats-Unis et o\u00f9 allons-nous, nous aussi, \u00e0 cette \u00e9poque de fonctionnariat universel\u00a0? L\u2019homme robot, l\u2019homme termite, l\u2019homme oscillant du travail \u00e0 la cha\u00eene syst\u00e8me Bedeau, \u00e0 la belote. L\u2019homme ch\u00e2tr\u00e9 de tout son pouvoir cr\u00e9ateur, et qui ne sait m\u00eame plus, du fond de son village, cr\u00e9er une danse ni une chanson. L\u2019homme que l\u2019on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les b\u0153ufs en foin.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">C\u2019est cela l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">[\u2026] Certes, il est une premi\u00e8re \u00e9tape. Je ne puis supporter l\u2019id\u00e9e de verser des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019enfants fran\u00e7ais dans le ventre du moloch allemand. La substance m\u00eame est menac\u00e9e, mais, quand elle sera sauv\u00e9e, alors se posera le probl\u00e8me fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l\u2019homme et auquel il n\u2019est point propos\u00e9 de r\u00e9ponse, et j\u2019ai l\u2019impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u00c7a m\u2019est \u00e9gal d\u2019\u00eatre tu\u00e9 en guerre. De ce que j\u2019ai aim\u00e9, que restera-t-il\u00a0?<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">[\u2026] Mais, si je rentre vivant de ce <\/span><\/span><em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">\u201cjob n\u00e9cessaire et ingrat\u201d<\/span><\/span><\/em><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\">, il ne se posera pour moi qu\u2019un probl\u00e8me\u00a0: que peut-on, que faut-il dire aux hommes\u00a0?<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Liberation Serif,serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>partage-le.com<\/b><\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte d\u2019Antoine de Saint-Exup\u00e9ry Ci-apr\u00e8s, les derniers \u00e9crits connus d&rsquo;Antoine de Saint-Exup\u00e9ry. 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