{"id":4472,"date":"2018-10-17T02:26:12","date_gmt":"2018-10-17T00:26:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=4472"},"modified":"2018-10-15T13:28:24","modified_gmt":"2018-10-15T11:28:24","slug":"dzerjinsk","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2018\/10\/17\/dzerjinsk\/","title":{"rendered":"Dzerjinsk"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ex-capitale de l\u2019industrie chimique d\u2019URSS devenue une bombe toxique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-4470\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Caudry-181018-1-209x300.jpg\" alt=\"\" width=\"209\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Caudry-181018-1-209x300.jpg 209w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Caudry-181018-1.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 209px) 100vw, 209px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la route en terre s\u2019\u00e9l\u00e8vent d\u2019\u00e9paisses volutes de poussi\u00e8re. Au bout, c\u2019est un d\u00e9cor de fin du monde qui nous attend avec, au milieu d\u2019une for\u00eat de bouleaux \u00e9ventr\u00e9e, un trou noir. De cette masse informe d\u2019une centaine de m\u00e8tres de circonf\u00e9rence, profonde comme un immeuble de sept \u00e9tages invers\u00e9 \u2013 peut-\u00eatre plus, allez savoir, personne ne l\u2019a jamais mesur\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment \u2013 surgissent des bidons, rouill\u00e9s, tordus, qui paraissent hors d\u2019\u00e2ge. Impossible de s\u2019aventurer plus loin que les bords\u00a0: le sol, mou, se d\u00e9robe. Des fils gluants comme du chewing-gum s\u2019\u00e9tirent sous la semelle. L\u2019odeur, exacerb\u00e9e par un soleil de plomb inhabituel au printemps, est suffocante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la piste, quelques foul\u00e9es dans l\u2019herbe s\u00e8che m\u00e8nent tout droit \u00e0 un immense toit de t\u00f4le, sorte de hangar d\u00e9saffect\u00e9 sous lequel sont dissimul\u00e9s des monticules de terre, de gravats et de plaques d\u2019amiante. Une c\u00f4te \u00e0 gravir et l\u2019on d\u00e9bouche sur une \u00e9norme cuvette de boue aux tons multiples qui exhale cette fois des remugles de dissolvants. Dans un coin, un long tuyau \u00e0 bout de souffle maintenu en hauteur crache une eau couleur orange vif qui retombe en glougloutant sur le sol. D\u2019ici, des chemin\u00e9es d\u2019usine se distinguent nettement. Certaines tombent en ruine, leurs flancs couverts de touffes d\u2019herbe. D\u2019autres fonctionnent encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dzerjinsk, \u00e9rig\u00e9e le long de la rivi\u00e8re Oka, s\u2019\u00e9tiole \u00e0 l\u2019ombre de Nijni Novgorod, la m\u00e9tropole de plus d\u20191,3\u00a0million d\u2019habitants, ancienne cit\u00e9 imp\u00e9riale, distante d\u2019\u00e0 peine 35 kilom\u00e8tres, sur les bords de la Volga. A c\u00f4t\u00e9, Dzerjinsk, ainsi nomm\u00e9e en l\u2019honneur de Feliks Dzerjinski, fondateur de la terrible Tcheka, la premi\u00e8re police politique sovi\u00e9tique, fait p\u00e2le figure avec sa population qui d\u00e9cro\u00eet\u00a0: 232\u00a0000 habitants aujourd\u2019hui, 287\u00a0000 en\u00a01993. Dzerjinsk, son industrie \u00e0 l\u2019agonie, sa grand-place sans charme domin\u00e9e par la statue de l\u2019auguste bolchevique, et ses plaies b\u00e9antes laiss\u00e9es par la main de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019origine, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un village de p\u00eacheurs, Tcherno\u00efe (\u00ab\u00a0noir\u00a0\u00bb). Puis une modeste bourgade nomm\u00e9e Rastiapino, une station sur la ligne de chemin de fer reliant Nijni Novgorod \u00e0 Moscou, la capitale russe, situ\u00e9e \u00e0 quelque 400 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019ouest. Nul n\u2019a song\u00e9 \u00e0 la d\u00e9baptiser apr\u00e8s la chute de l\u2019URSS, en\u00a01991, pour lui redonner son nom historique, Rastiapino, que l\u2019on pourrait traduire par \u00ab\u00a0ville des maladroits\u00a0\u00bb. Car tout a radicalement chang\u00e9 dans les ann\u00e9es 1930, lorsqu\u2019elle est devenue la capitale sovi\u00e9tique de l\u2019industrie chimique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>Longue tradition d\u2019armes chimiques<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore aujourd\u2019hui, Dzerjinsk est l\u2019un des endroits les plus contamin\u00e9s de Russie. En\u00a02007, un rapport de l\u2019ONG am\u00e9ricaine Blacksmith Institute l\u2019avait m\u00eame class\u00e9e parmi les dix sites les plus pollu\u00e9s au monde, devant Tchernobyl. Ce qu\u2019avaient contest\u00e9 les autorit\u00e9s russes, qui se sont appuy\u00e9es notamment sur le fait que le sarin n\u2019aurait jamais \u00e9t\u00e9 produit sur place. Les s\u00e9quelles d\u2019une intense activit\u00e9 industrielle, toutefois, demeurent bien visibles, qui m\u00ealent l\u2019histoire sovi\u00e9tique et une phase plus r\u00e9cente de red\u00e9marrage \u00e9conomique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur les traces des premi\u00e8res usines implant\u00e9es au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019image de Korund, inaugur\u00e9e en\u00a01915, la premi\u00e8re \u00e0 fabriquer du cyanure dans le pays, une quarantaine de conglom\u00e9rats se sont install\u00e9s ici. Durant la seconde guerre mondiale, un obus sur deux, une bombe sur trois sortaient des ateliers du plus grand complexe, Sverdlovsk. Le site produisait de l\u2019armement chimique mais aussi, pour les besoins de l\u2019industrie, des r\u00e9sines ph\u00e9nol-formald\u00e9hyde, \u00e9poxydes, des plastifiants, des durcisseurs, du nitrobenz\u00e8ne, de l\u2019anhydride ac\u00e9tique et toutes sortes de d\u00e9tergents. <em>\u00ab\u00a0N\u2019oubliez pas que c\u2019est d\u2019ici que partent les bombes pour la Syrie\u00a0\u00bb,<\/em> lance en gloussant un chauffeur de taxi, comme une boutade \u00e9vidente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ville ferm\u00e9e aux \u00e9trangers jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique, Dzerjinsk poss\u00e8de une longue tradition d\u2019armes chimiques. Le gaz de combat yp\u00e9rite (le gaz moutarde), mais aussi la lewisite, un compos\u00e9 organique de l\u2019arsenic, dont la production ne s\u2019est r\u00e9ellement arr\u00eat\u00e9e qu\u2019en\u00a01998, le cyanure d\u2019hydrog\u00e8ne (acide prussique) ou encore du phosg\u00e8ne (gaz suffocant) sont sortis tout droit des ateliers locaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019entr\u00e9e de Sverdlovsk refaite \u00e0 neuf proclame sur son fronton\u00a0: \u00ab\u00a0Cent ans au service de la Russie\u00a0\u00bb. Trois fois d\u00e9cor\u00e9e, l\u2019usine fait en effet toujours partie du complexe militaro-industriel. La diriger a toujours \u00e9t\u00e9 une fonction prestigieuse. Mort en\u00a02008, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 67 ans, l\u2019un de ses anciens patrons, Nikola\u00ef Vavilov, a fait graver sur sa pierre tombale en marbre noir une magnifique repr\u00e9sentation de l\u2019usine, avec sa chemin\u00e9e fumante bien visible dans l\u2019un des trois cimeti\u00e8res de la ville. <em>\u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui les gens pr\u00e9f\u00e8rent tout de m\u00eame les ic\u00f4nes\u00a0\u00bb, <\/em>conc\u00e8de la g\u00e9rante de la boutique mitoyenne charg\u00e9e des st\u00e8les.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>\u00ab\u00a0Nous sommes des Russes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La moiti\u00e9 des sites industriels sont encore en marche. A l\u2019image de Kaprolaktam, un g\u00e9ant sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e9galement dans l\u2019armement \u00e0 ses d\u00e9buts, qui s\u2019est tourn\u00e9 par la suite vers l\u2019acide chlorhydrique, l\u2019oxyde d\u2019\u00e9thyl\u00e8ne, les films polym\u00e8res et les mati\u00e8res plastiques. Le groupe allemand de cosm\u00e9tiques Wella y a investi plusieurs millions d\u2019euros.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur 8 kilom\u00e8tres de long, la zone industrielle de Dzerjinsk en impose, qui aligne une succession de b\u00e2timents d\u00e9cr\u00e9pis, et d\u2019autres r\u00e9nov\u00e9s, le long d\u2019une voie ferr\u00e9e sur laquelle des trains de wagons-citernes d\u00e9filent. Parfois, on en trouve quelques-uns qui se d\u00e9composent, carcasses rouill\u00e9es \u00e0 moiti\u00e9 envahies par la v\u00e9g\u00e9tation, sur des tron\u00e7ons d\u00e9saffect\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Retour au trou noir avec Sergue\u00ef V., un ancien ing\u00e9nieur qui souhaite pr\u00e9server son anonymat. <em>\u00ab\u00a0En\u00a02013, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 au sein de l\u2019administration pour m\u2019occuper des probl\u00e8mes \u00e9cologiques. Mais quelques mois m\u2019ont suffi pour comprendre que c\u2019\u00e9tait une d\u00e9pense de temps et d\u2019\u00e9nergie colossale pour un r\u00e9sultat nul\u00a0\u00bb,<\/em> l\u00e2che-t-il, amer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pensif devant l\u2019ab\u00eeme malodorant, ce grand gaillard au teint blond qui tourne au cramoisi dans la fournaise de cette journ\u00e9e ajoute\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Pour la premi\u00e8re fois dans le monde, on se pose la question de comment \u00e9liminer 20 m\u00e8tres de d\u00e9chets chimiques\u2026 Et personne ne sait. Il y a au moins trois couches, celle du fond est solidifi\u00e9e et, plus on s\u2019approche de la surface, plus c\u2019est liquide. Si on met du sable, cela risque tout simplement d\u2019enfoncer la partie solide. Et la nappe phr\u00e9atique est toute proche\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des travaux ont pourtant commenc\u00e9 depuis peu. Des camions orange d\u00e9gagent les environs, en abattant des arbres. Il est question, ici, de br\u00fbler tout ce qui est liquide (6\u00a0000\u00a0m<sup>3<\/sup>, selon les estimations) ou semi-liquide (9\u00a0000\u00a0m<sup>3<\/sup>) et de recouvrir le reste (55\u00a0000\u00a0m<sup>3<\/sup> au bas mot). Soudain, deux hommes en tee-shirt et en tongs surgissent, qui d\u00e9blaient \u00e0 la main des racines autour du trou. <em>\u00ab\u00a0Brigade des d\u00e9chets\u00a0\u00bb, <\/em>se pr\u00e9sentent en plaisantant Maksim, 34 ans, et Roman, 28 ans. Un seul porte des gants. L\u2019\u00e9quipe ne craint pas de travailler sans protection\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Nous sommes des Russes\u00a0!\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Trou noir\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mer blanche\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Mieux vaut ne pas y rester plus de vingt minutes, apr\u00e8s, moi, j\u2019ai mal \u00e0 la t\u00eate, <\/em>nous avait pourtant pr\u00e9venus Ivan Blokov, directeur de Greenpeace Russie, \u00e0 Moscou. <em>On ne sait pas ce que contient pr\u00e9cis\u00e9ment le trou noir, il n\u2019y a eu aucune \u00e9tude et, si on vous dit le contraire, ne le croyez pas.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spectaculaire, ledit trou noir n\u2019est pas le seul stigmate de Dzerjinsk. Il existe aussi, un peu plus loin, la \u00ab\u00a0mer blanche\u00a0\u00bb, une immense surface de 54 hectares de couleur gris p\u00e2le o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9vers\u00e9s, jusque dans les ann\u00e9es 1990, 4\u00a0millions de m<sup>3<\/sup> de chaux m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 des d\u00e9chets chimiques dont personne ne conna\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment, ici non plus, la composition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le sol est toujours aussi mou qu\u2019un tapis de gymnastique. Bord\u00e9 par des remblais qui le s\u00e9parent du canal artificiel Volossianikha, franchement orange par moments, l\u2019endroit, surr\u00e9aliste, ressemblerait presque \u00e0 une paisible savane plant\u00e9e de petits arbustes. Un \u00e9trange silence r\u00e8gne, seulement troubl\u00e9 par les cris rauques des mouettes. Dzerjinsk, c\u2019est aussi cela\u00a0: une variation inou\u00efe de couleurs sur une succession de sites d\u00e9figur\u00e9s, au milieu d\u2019une v\u00e9g\u00e9tation r\u00e9siliente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque po\u00e9tiques, les noms \u00ab\u00a0trou noir\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mer blanche\u00a0\u00bb sont apparus tr\u00e8s t\u00f4t dans le langage des initi\u00e9s, avant d\u2019\u00eatre adopt\u00e9s comme une \u00e9vidence par beaucoup, y compris les autorit\u00e9s. Quoi de plus simple, quoi de mieux, pour d\u00e9signer ces deux plaies\u00a0? Et pourtant, aujourd\u2019hui comme hier, aucune information n\u2019est mise \u00e0 la disposition de la population.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0A l\u2019\u00e9poque sovi\u00e9tique, on pouvait mettre les d\u00e9chets n\u2019importe o\u00f9\u00a0\u00bb, <\/em>soupire Ackhat Ka\u00efoumov, fondateur de l\u2019association \u00e9cologiste Dronte, install\u00e9e \u00e0 Nijni Novgorod et qui a pris pour nom comme pour embl\u00e8me le dodo \u2013 l\u2019oiseau mythique de l\u2019\u00eele Maurice, disparu \u00e0 la fin du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle avec l\u2019arriv\u00e9e des Europ\u00e9ens. La silhouette de ce symbole de la destruction humaine est partout dans les locaux de l\u2019association cr\u00e9\u00e9e en\u00a01989, sur les affiches ou en vitrine, sous forme de peluche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Il existe une centaine de d\u00e9charges rien que dans la zone industrielle de Dzerjinsk, de taille et de niveau de dangerosit\u00e9 diff\u00e9rents, <\/em>explique le sp\u00e9cialiste<em>, mais quatre sites sont consid\u00e9r\u00e9s comme tr\u00e8s dangereux\u00a0: le trou noir, la mer blanche, Igoumnovo<\/em> [une immense d\u00e9charge \u00e0 ciel ouvert] <em>et Simazine<\/em> [du nom d\u2019un puissant herbicide dont les composants ont \u00e9t\u00e9 enfouis sous terre].<em>\u00a0\u00bb<\/em> Seul ce dernier trou a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 recouvert de b\u00e9ton, <em>\u00ab\u00a0une solution qui n\u2019a pas co\u00fbt\u00e9 tr\u00e8s cher\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Difficult\u00e9 \u00e0 respirer\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trente ans ont \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour que les autorit\u00e9s se penchent enfin sur le probl\u00e8me. <em>\u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es 1990, quand les grosses entreprises ont fait faillite, la qualit\u00e9 de l\u2019air s\u2019est am\u00e9lior\u00e9e et l\u2019attention est retomb\u00e9e<\/em>, d\u00e9taille Ackhat Ka\u00efoumov. <em>Puis la menace est r\u00e9apparue en\u00a02004-2005 avec la mont\u00e9e du niveau de l\u2019eau de la rivi\u00e8re Oka. La pollution pouvait atteindre sa nappe phr\u00e9atique. Ce moment correspondait aussi \u00e0 l\u2019arr\u00eat des programmes d\u2019armement chimiques et \u00e0 la destruction d\u2019ateliers. Bref, la question revenait sur le tapis.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faudra pourtant attendre encore cinq ans pour qu\u2019elle parvienne au Kremlin. En\u00a02011, Dmitri Medvedev, alors pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration de Russie, survole pour la premi\u00e8re fois en h\u00e9licopt\u00e8re Dzerjinsk afin de mesurer l\u2019\u00e9tendue des d\u00e9g\u00e2ts. A son initiative, 4\u00a0milliards de roubles (environ 100\u00a0millions d\u2019euros au cours de l\u2019\u00e9poque) sont d\u00e9bloqu\u00e9s. Mais le temps passe, le choix des entreprises charg\u00e9es de la besogne s\u2019\u00e9ternise et une partie de l\u2019argent s\u2019\u00e9vapore dans les m\u00e9andres de la proc\u00e9dure et les tours de passe-passe de la corruption.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les co\u00fbts ont doubl\u00e9. De nouvelles expertises longues et laborieuses sont effectu\u00e9es dans le cadre du programme f\u00e9d\u00e9ral rebaptis\u00e9 Un pays propre. Et le pr\u00e9sident russe, Vladimir Poutine, a lui-m\u00eame choisi GasEnergoStro\u00ef, un consortium d\u2019entreprises cr\u00e9\u00e9 dans le domaine \u00e9nerg\u00e9tique et de la construction. En mai, 3\u00a0milliards de roubles (environ 49\u00a0millions d\u2019euros) manquants ont \u00e9t\u00e9 puis\u00e9s dans le fonds de r\u00e9serve nationale. C\u2019est ainsi que les travaux, pr\u00e9vus jusqu\u2019en\u00a02020, ont commenc\u00e9 au trou noir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les cons\u00e9quences de la pollution sur la sant\u00e9 des habitants, elles, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 rendues publiques. Rendez-vous est donc pris chez Gratcha Mouradian, qui fut m\u00e9decin-chef de la maternit\u00e9 de Dzerjinsk pendant quarante ans. Aujourd\u2019hui \u00e0 la retraite, ce praticien jovial, <em>\u00ab\u00a0n\u00e9 sovi\u00e9tique\u00a0\u00bb<\/em> en Arm\u00e9nie, a d\u00e9barqu\u00e9 ici en\u00a01968 apr\u00e8s ses \u00e9tudes \u00e0 Gorki (redevenue Nijni Novgorod apr\u00e8s la chute de l\u2019URSS).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0La premi\u00e8re chose que l\u2019on constatait en arrivant,<\/em> explique-t-il, <em>c\u2019\u00e9tait la difficult\u00e9 \u00e0 respirer. Quand on montait sur la grande roue, sur la place principale, on voyait la cime des arbres, tous morts.\u00a0\u00bb<\/em> A l\u2019\u00e9poque, rapporte-t-il, il existait bien un institut des maladies professionnelles qui s\u2019\u00e9tait pench\u00e9 sur la sant\u00e9 des femmes, notamment enceintes\u00a0; mais le seul \u00e9l\u00e9ment qui lui avait \u00e9t\u00e9 transmis, sans autre forme d\u2019explication, \u00e9tait que les accouch\u00e9es <em>\u00ab\u00a0saignaient plus\u00a0\u00bb<\/em> que la normale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0\u00c7a ne correspondait pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, \u00e9videmment<\/em>, poursuit l\u2019ancien gyn\u00e9cologue. <em>Nous avions une mortalit\u00e9 infantile bien sup\u00e9rieure \u00e0 la moyenne, avec 24 \u00e0 27 d\u00e9c\u00e8s pour 1\u00a0000 contre 6 \u00e0 7 pour 1\u00a0000 aujourd\u2019hui. On nous grondait pour cela. Il y avait aussi des probl\u00e8mes respiratoires, des malformations, des pathologies du c\u0153ur, aussi, enfin tout le spectre.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucune amertume ne transpara\u00eet dans la voix.<em> \u00ab\u00a0Rien\u00a0\u00bb<\/em> dans sa formation ne l\u2019avait pr\u00e9dispos\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser aux effets de la pollution, assure-t-il\u00a0; rien n\u2019aurait \u00e9veill\u00e9 ses doutes si ce n\u2019est, peut-\u00eatre, cette confidence d\u2019un ami, lequel, apr\u00e8s avoir un peu \u00e9tudi\u00e9 l\u2019agent orange utilis\u00e9 par les Etats-Unis lors de la guerre du Vietnam, lui aurait gliss\u00e9 qu\u2019ici un <em>\u00ab\u00a0produit semblable\u00a0\u00bb<\/em> \u00e9tait fabriqu\u00e9. Tout en \u00e9voquant une forme de <em>\u00ab\u00a0s\u00e9lection naturelle\u00a0\u00bb<\/em> qui laisse pantois, le docteur Mouradian en reste persuad\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas la pollution qui compte, c\u2019est la fa\u00e7on dont on l\u2019\u00e9limine. Regardez-moi, je suis en pleine forme \u00e0 71 ans\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e ici, je mourrai ici\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nikola\u00ef ne peut pas en dire autant. Inspecteur s\u00e9curit\u00e9 incendie, il \u00e9tait charg\u00e9 de v\u00e9rifier \u00e0 tour de r\u00f4le les ateliers de la ville. <em>\u00ab\u00a0Presque tous mes amis sont morts entre 50 et 60 ans, \u00e0 cause du c\u0153ur surtout\u00a0\u00bb,<\/em> souffle cet homme malentendant de 67 ans au regard p\u00e9tillant de bont\u00e9. Est-ce la duret\u00e9 de la vie\u00a0? La pollution\u00a0? Comme tous ici, il ne d\u00e9tient pas la r\u00e9ponse mais il se souvient bien que personne, alors, ne portait de masque \u00e0 gaz \u2013 <em>\u00ab\u00a0on ne peut pas travailler avec\u00a0\u00bb<\/em> \u2013 et qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque 15\u00a0000 salari\u00e9s travaillaient dans la seule usine Sverdlovsk.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la vie sociale d\u00e9pendait du conglom\u00e9rat. <em>\u00ab\u00a0On partait en vacances organis\u00e9es en Crim\u00e9e, \u00e0 Vilnius, en Abkhazie\u2026\u00a0\u00bb<\/em> Pour vous dire, m\u00eame le quartier o\u00f9 Nikola\u00ef r\u00e9side s\u2019appelle Sverdlovsk, mais par prudence notre entretien s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 dans sa Lada. <em>\u00ab\u00a0Quand je suis parti \u00e0 la retraite, j\u2019ai sign\u00e9 un document pour ne rien raconter, \u00e0 cause des explosifs, vous comprenez\u2026 C\u2019est peut-\u00eatre p\u00e9rim\u00e9, mais on ne sait jamais\u2026 Tout ce que je peux vous assurer, c\u2019est que \u00e7a sentait tr\u00e8s fort, parfois, dans la ville.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019heure, l\u2019endroit est envahi de moustiques, ce qui ne para\u00eet pas g\u00eaner Ta\u00efa Malinchina et sa copine Anfissa, 81 ans toutes les deux, assises sur des chaises en plastique devant le perron de leur immeuble en briques des ann\u00e9es 1970. <em>\u00ab\u00a0Avant, on habitait ici aussi, mais dans une maison en bois\u00a0\u00bb,<\/em> pr\u00e9cise Ta\u00efa. Ouvri\u00e8re peintre dans l\u2019atelier n\u00b0\u00a03 \u2013 de Sverdlovsk bien s\u00fbr \u2013, elle est partie \u00e0 la retraite <em>\u00ab\u00a0encore jeune fille\u00a0\u00bb,<\/em> \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 45 ans. <em>\u00ab\u00a0Je suis n\u00e9e ici, je mourrai ici\u00a0\u00bb,<\/em> lance-t-elle avant de se recoiffer dans un \u00e9clat de rire pour une photo\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Peut-\u00eatre qu\u2019un Parisien va venir me chercher\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0La rivi\u00e8re est propre\u00a0!\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Assise elle aussi sur un banc, dans un autre quartier, Diana, la silhouette ronde tass\u00e9e sur elle-m\u00eame, est moins gaie. Malade, essouffl\u00e9e, cette ancienne chimiste de 67 ans a perdu son mari au m\u00eame \u00e2ge qu\u2019elle d\u2019un cancer, mort <em>\u00ab\u00a0comme tous ses coll\u00e8gues\u00a0\u00bb<\/em>. <em>\u00ab\u00a0Heureusement,<\/em> reprend-t-elle, <em>mes deux enfants qui ont fait l\u2019Institut de chimie travaillent ailleurs. Mon fils est kin\u00e9sith\u00e9rapeute, ma fille tient son propre magasin. Parce qu\u2019on a l\u2019exemple du p\u00e8re, n\u2019est-ce pas\u2026\u00a0\u00bb<\/em> Non, elle n\u2019est pas optimiste. La question, m\u00eame, l\u2019indigne. <em>\u00ab\u00a0Avec des produits chimiques qui ont une demi-vie<\/em> [la p\u00e9riode n\u00e9cessaire pour qu\u2019un produit perde la moiti\u00e9 de sa toxicit\u00e9] <em>de 300 ans, comment voulez-vous que cela aille mieux\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Partout, dans la ville, des distributeurs, des \u00ab\u00a0kiosques\u00a0\u00bb d\u2019eau art\u00e9sienne, puis\u00e9e au plus profond des sols, ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Impossible de boire celle du robinet. Sur les bords de l\u2019Oka am\u00e9nag\u00e9s en promenade, le militaire \u00e0 la retraite Vladimir Illitch \u2013 m\u00eame pr\u00e9nom et patronyme que L\u00e9nine \u2013 p\u00eache sereinement. <em>\u00ab\u00a0\u00c7a<\/em>, dit-il en montrant une longue balafre sur son torse nu, <em>c\u2019est la Tch\u00e9tch\u00e9nie en\u00a01994. Et ce trou-l\u00e0, dans le dos, c\u2019est l\u2019Afghanistan dans les ann\u00e9es 1980.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un dur \u00e0 cuire, Vladimir, et pourtant il jure qu\u2019on ne l\u2019y reprendra plus jamais \u00e0 boire ne serait-ce qu\u2019une goutte d\u2019eau municipale<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lire l\u2019article complet du journal <em>Le Monde<\/em>\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Dzerjinsk.pdf\">Dzerjinsk<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-4471 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-180816-10-300x258.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"258\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-180816-10-300x258.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/SalonDames-180816-10.jpg 349w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ex-capitale de l\u2019industrie chimique d\u2019URSS devenue une bombe toxique<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[17,18,26],"class_list":["post-4472","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-environnement","tag-amenagement","tag-arnaque","tag-environnement"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4472","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4472"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4472\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4473,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4472\/revisions\/4473"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4472"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4472"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4472"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}