{"id":6144,"date":"2019-08-06T02:54:12","date_gmt":"2019-08-06T00:54:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6144"},"modified":"2019-07-12T07:55:10","modified_gmt":"2019-07-12T05:55:10","slug":"lexploitation-domestique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/08\/06\/lexploitation-domestique\/","title":{"rendered":"L\u2019exploitation domestique"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Avant-propos de la traduction du livre de Christine Delphy et Diana Leonard.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s leurs premi\u00e8res apparitions, les mouvements f\u00e9ministes se sont heurt\u00e9s \u00e0 une r\u00e9sistance inou\u00efe au sein de la gauche, fran\u00e7aise notamment, au nom de la soit disant primaut\u00e9 de la lutte des classes. La longue histoire de ce d\u00e9ni a d\u00e9j\u00e0 quasiment 50 ans, et semble ne pas avoir de fin \u2013 en t\u00e9moignent les r\u00e9centes offensives contre ceux-lles qui \u00ab\u00a0d\u00e9fendent les minorit\u00e9s\u00a0\u00bb (entendez les Noirs, les Arabes, les Musulmans\u2026 et les femmes) et marginaliseraient, \u00e0 coup d\u2019\u00e9criture inclusive et autre \u00ab\u00a0intersectionnalit\u00e9\u00a0\u00bb, les luttes populaires. Nous sommes en 2019, et m\u00eame si on ressent une lassitude \u00e0 voir certains s\u2019agripper \u00e0 leurs privil\u00e8ges (masculins), des luttes et des savoirs existent, contre lesquels l\u2019ignorance ne peut plus passer inaper\u00e7ue. L\u2019ouvrage <em>L\u2019exploitation domestique<\/em> d\u00e9monte un par un les arguments oppos\u00e9s aux f\u00e9ministes et \u00e0 l\u2019id\u00e9e, aussi simple que puissante, qu\u2019elles ont th\u00e9oris\u00e9e\u00a0: il existe une oppression sp\u00e9cifique des hommes sur les femmes. Les repr\u00e9sentants auto-proclam\u00e9s de la bonne cause du peuple n\u2019en sortiront pas indemnes. Nous reproduisons ici l\u2019avant-propos de la traduction fran\u00e7aise de ce grand livre, initialement publi\u00e9 sous le titre <em>Familiar Exploitation<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce livre est la version fran\u00e7aise de <em>Familiar Exploitation\u00a0: A New Analysis of Marriage in Contemporary Western Societies<\/em>, publi\u00e9 en Angleterre en 1992, que nous avons \u00e9crit \u00e0 deux, Diana Leonard et moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9es au premier colloque de l\u2019Association britannique de sociologie portant sur les \u00ab\u00a0divisions sexuelles\u00a0\u00bb, qui s\u2019est tenu au printemps 1974 \u00e0 Aberdeen (\u00c9cosse). Apr\u00e8s ma communication, elle est venue me parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but d\u2019un long dialogue. Apr\u00e8s le colloque, Diana m\u2019a invit\u00e9e \u00e0 passer quelques jours chez elle \u00e0 Londres. Et nous avons parl\u00e9, parl\u00e9. C\u2019\u00e9tait merveilleux, car nous nous compl\u00e9tions, et nous \u00e9tions d\u2019accord sur tout. Et tr\u00e8s vite nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire un livre ensemble. Diana venait \u00e0 Paris, j\u2019allais \u00e0 Londres, et nous nous t\u00e9l\u00e9phonions chaque semaine (au moins).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon premier livre fut publi\u00e9 en anglais, en 1984\u00a0: <em>Close to Home<\/em>, un recueil d\u2019articles traduits par Diana, republi\u00e9 ensuite par divers \u00e9diteurs, et en 2016 par Verso.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce m\u00eame recueil ne trouva pas d\u2019\u00e9diteur en France, jusqu\u2019en 1998, quand je rencontrai les \u00e9ditions Syllepse. <em>L\u2019Ennemi principal<\/em>, dont le premier tome inclut les articles publi\u00e9s en anglais dans <em>Close to Home<\/em> et le second tome des articles ult\u00e9rieurs, fut donc publi\u00e9 quatorze ans plus tard que <em>Close to Home<\/em>. Entre temps, <em>Close to Home<\/em> avait \u00e9t\u00e9 traduit en espagnol, en turc, en japonais, et en partie en polonais. Diana enseignait \u00e0 l\u2019Institut pour l\u2019\u00e9ducation de l\u2019Universit\u00e9 de Londres, et \u00e9tait souvent professeure invit\u00e9e dans d\u2019autres universit\u00e9s. Elle enseignait aussi \u00e0 la Open University. Elle a particip\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation du Centre de recherche et de ressources, qui s\u2019appelle aujourd\u2019hui The Feminist Library.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De 1975 \u00e0 1977, Diana et moi avons mis sur pied un petit groupe franco-anglais de sociologues et nous avons obtenu un l\u00e9ger financement pour payer des voyages entre la France et l\u2019Angleterre de la \u00ab\u00a0Maison des sciences humaines\u00a0\u00bb (rebaptis\u00e9e depuis par Maurice Godelier \u00ab\u00a0Maison des sciences de l\u2019Homme\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les discussions portaient sur l\u2019oppression des femmes, et Diana et moi d\u00e9fendions la th\u00e9orie selon laquelle on ne peut pas expliquer l\u2019exploitation domestique des femmes par le capitalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est avec quelques-unes des Fran\u00e7aises participant \u00e0 ce groupe que nous avons fond\u00e9, en 1977, la revue <em>Questions f\u00e9ministes<\/em>. Ce premier comit\u00e9 de r\u00e9daction inventa, et lan\u00e7a dans le mouvement f\u00e9ministe, la d\u00e9marche mat\u00e9rialiste, et ne l\u2019abandonna jamais. Elle s\u2019exprime aujourd\u2019hui dans la revue <em>Nouvelles questions f\u00e9ministes<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En revanche, quand <em>Familiar Exploitation<\/em> fut publi\u00e9 en anglais, en 1992 donc, il ne figurait plus dans les catalogues des \u00e9diteurs sous la rubrique \u00ab\u00a0th\u00e9orie\u00a0\u00bb. Car entre-temps, les gauches anglophones \u2013 am\u00e9ricaine et anglaise \u2013 avaient remplac\u00e9 le marxisme et le mat\u00e9rialisme par ce qu\u2019elles appel\u00e8rent \u00ab\u00a0<em>French theory<\/em>\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0<em>Discourse theory<\/em>\u00a0\u00bb. Traduisant litt\u00e9ralement le mot fran\u00e7ais \u00ab\u00a0discours\u00a0\u00bb, qui d\u00e9signe beaucoup de choses, elles remplirent ce mot jamais utilis\u00e9 en anglais d\u2019un sens tr\u00e8s particulier qui n\u2019utilisait que les \u00e9crits de Foucault,Derrida, et leurs disciples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les intellectuelles f\u00e9ministes se ralli\u00e8rent \u00e0 cette th\u00e9orie \u00ab\u00a0fran\u00e7aise\u00a0\u00bb, et appel\u00e8rent ce changement de paradigme le \u00ab\u00a0tournant culturel\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9taient les mots et les id\u00e9ologies qui venaient en premier et expliquaient les faits et les oppressions. Rien de nouveau \u00e0 vrai dire\u00a0: plut\u00f4t une r\u00e9surgence de l\u2019id\u00e9alisme, qui n\u2019avait jamais disparu, y compris chez les marxistes, et contre lequel je me battais depuis longtemps (et je n\u2019ai pas fini).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, Diana fut atteinte d\u2019un cancer, et elle en mourut en 2010. Je mis longtemps \u00e0 accepter l\u2019id\u00e9e que la version fran\u00e7aise du livre devrait se faire sans elle. En 2014 cependant, je rencontrai Annick Boisset, qui me proposa de traduire l\u2019ouvrage. Je veux ici la remercier, car sans son pr\u00e9cieux travail, je n\u2019aurais jamais entrepris cette traduction. Ensuite, pendant quatre ans nous avons beaucoup relu et peaufin\u00e9 le texte fran\u00e7ais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En anglais, le livre s\u2019appelle <em>Familiar exploitation<\/em>, jouant sur le mot \u00ab\u00a0<em>Familiar<\/em>\u00a0\u00bb qui signifie \u00ab\u00a0famili\u00e8re\u00a0\u00bb <em>et<\/em> \u00ab\u00a0familiale\u00a0\u00bb. C\u2019est un type d\u2019exploitation particulier, qui n\u2019est ni de l\u2019esclavage, bien qu\u2019il y ressemble, ni du servage, bien qu\u2019il y ressemble, mais qui trouve sa base l\u00e9gale et coutumi\u00e8re \u2013 quelle que soit la loi ou la coutume \u2013 dans le mariage\u00a0: le patriarcat. Nous pr\u00e9cisons que nous n\u2019avons trait\u00e9 que le patriarcat des soci\u00e9t\u00e9s industrielles, un patriarcat moderne en quelque sorte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait assez \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb. En remontant dans le temps \u2013 le temps tr\u00e8s court de notre histoire occidentale, deux mille \u00e0 trois mille ans \u2013 nous voyons un patriarcat ancien, qui avait certainement des aspects diff\u00e9rents du n\u00f4tre, mais qui avait aussi un trait commun avec le n\u00f4tre\u00a0: les femmes ne comptaient pas. Enfin si, elles comptaient, mais comme biens, possessions, instruments. En regardant le monde aujourd\u2019hui, nous voyons la m\u00eame chose\u00a0; il n\u2019existe pas une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les femmes ne soient pas gouvern\u00e9es, utilis\u00e9es par les hommes\u00a0: leurs hommes. Bien s\u00fbr, il y a des diff\u00e9rences technologiques, et cette utilisation n\u2019est pas strictement la m\u00eame partout. Mais partout elles \u00e9l\u00e8vent les enfants, les enfants des hommes, car elles n\u2019ont souvent pas leur mot \u00e0 dire sur l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019\u00eatre enceinte, au risque de leur vie, une treizi\u00e8me ou quatorzi\u00e8me fois\u00a0; bien que ce soient elles qui en fassent les frais\u00a0; elles qui meurent en couches \u2013 moins dans les pays riches, mais plus que d\u2019avortements\u00a0; et elles qui font la cuisine, le m\u00e9nage, le lavage, le repassage, etc. et en plus les travaux d\u2019\u00ab\u00a0aide\u00a0\u00bb \u00e0 la profession de leur mari.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore aujourd\u2019hui on peut se demander si les femmes comptent, et pour combien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le travail gratuit des femmes que j\u2019ai caract\u00e9ris\u00e9, d\u00e8s mon premier article (\u00ab\u00a0L\u2019ennemi principal\u00a0\u00bb, 1970, republi\u00e9 dans le livre du m\u00eame nom en 1998) comme une exploitation totalement diff\u00e9rente de l\u2019exploitation capitaliste, laquelle \u00e9tait cens\u00e9e \u00eatre la seule dans nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette exploitation, \u00e0 laquelle on donne beaucoup de noms sauf le sien, que j\u2019ai d\u00e9nonc\u00e9e tr\u00e8s t\u00f4t, beaucoup de f\u00e9ministes ne voulaient pas la voir\u00a0: certaines y voyaient des causes \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb \u2013 les exploiteurs ne manquent pas d\u2019explications naturelles (dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, les femmes porteraient les poids les plus lourds parce qu\u2019elles \u00ab\u00a0ont le cr\u00e2ne plus dur\u00a0\u00bb) \u2013 tandis que les autres pr\u00e9tendaient que le capitalisme en \u00e9tait la cause et le b\u00e9n\u00e9ficiaire.<br \/>\nAu Royaume-Uni, o\u00f9 j\u2019allais r\u00e9guli\u00e8rement, et aussi aux \u00c9tats-Unis, dans les ann\u00e9es 1974 \u00e0 1980, il y eut sur ce sujet un d\u00e9bat entre f\u00e9ministes\u00a0: le \u00ab\u00a0Domestic Labour Debate\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0DLD\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce d\u00e9bat est abord\u00e9 dans le livre, et parcourt les trois premiers chapitres. On peut se demander pourquoi, puisqu\u2019il n\u2019y plus de DLD\u00a0? Eh bien, on se tromperait en croyant que les th\u00e8ses selon lesquelles \u00ab\u00a0c\u2019est la faute au capitalisme\u00a0\u00bb se sont \u00e9vanouies\u00a0; en fait elles renaissent r\u00e9guli\u00e8rement1.<br \/>\nLeur argumentation est d\u2019une faiblesse insigne \u2013 j\u2019ai lu dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 des articles soutenant qu\u2019il ne pouvait pas y avoir de patriarcat, car cela supposait deux syst\u00e8mes (le patriarcal et le capitaliste), ce qui \u00e9tait \u00ab\u00a0in\u00e9l\u00e9gant\u00a0\u00bb. Cependant ces renaissances sporadiques proviennent de ce que des hommes mais aussi des femmes ne parviennent pas \u00e0 penser qu\u2019on pourrait exploiter les femmes \u00ab\u00a0pour elles-m\u00eames\u00a0\u00bb\u00a0: non, il faut que des hommes soient aussi victimes de cette exploitation pour que celle-ci soit prise au s\u00e9rieux, et tout simplement cr\u00e9dible (\u00ab\u00a0Nos amis et nous\u00a0\u00bb, tome 1 de L\u2019Ennemi principal). Les femmes ne sont m\u00eame pas dignes d\u2019\u00eatre exploit\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le concept de \u00ab\u00a0harc\u00e8lement sexuel\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 par Catharine MacKinnon en 1979. Lentement aux \u00c9tats-Unis, encore plus lentement en France, ce concept finit par s\u2019imposer. Ce n\u2019est qu\u2019en 1986, apr\u00e8s de nombreux proc\u00e8s men\u00e9s et gagn\u00e9s devant des tribunaux r\u00e9gionaux, que la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis reconna\u00eet le harc\u00e8lement comme une discrimination fond\u00e9e sur le sexe. Cela mettra bien plus longtemps en France, et cela reste une bataille. Mais les adversaires de ce concept, bien qu\u2019ils existent encore \u2013 comme le prouve la honteuse tribune publi\u00e9e au d\u00e9but de 2018 par cent femmes exigeant le \u00ab\u00a0droit (pour les hommes) d\u2019importuner (les femmes)\u00a0\u00bb \u2013 sont en train de perdre du terrain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mouvement \u00ab\u00a0MeToo\u00a0\u00bb, n\u00e9 aux \u00c9tats-Unis apr\u00e8s l\u2019affaire Weinstein, a \u00e9t\u00e9 repris en France, mais a \u00e9t\u00e9 tout de suite vilipend\u00e9 par des hommes. Dans les tribunaux, les hommes politiques, ou connus, b\u00e9n\u00e9ficient de la grande indulgence d\u2019une justice patriarcale et obtiennent sans probl\u00e8me des non-lieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais surtout la France reste englu\u00e9e dans l\u2019id\u00e9e que ce qui est viol dans la plupart des pays occidentaux, est autre chose ici\u00a0: la fameuse \u00ab\u00a0s\u00e9duction fran\u00e7aise\u00a0\u00bb. Pour le d\u00e9noncer il faut des \u00ab\u00a0preuves mat\u00e9rielles\u00a0\u00bb et les femmes sont toujours soup\u00e7onn\u00e9es de ne d\u00e9noncer ces violences que par d\u00e9sir de \u00ab\u00a0vengeance\u00a0\u00bb. Les femmes qui ont port\u00e9 plainte \u2013 les plaignantes \u2013 sont souvent appel\u00e9es dans les m\u00e9dias \u00ab\u00a0des accusatrices\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit de la mauvaise volont\u00e9 des tribunaux, et du d\u00e9ni des lobbies masculinistes, la col\u00e8re des femmes s\u2019est exprim\u00e9e de fa\u00e7on ouverte, rageuse aussi, le 24 novembre 2018, journ\u00e9e de mobilisation contre les violences masculines contre les femmes lanc\u00e9e par le mouvement NousToutes. Mais la majorit\u00e9 reste coite\u00a0: comment se fait-il qu\u2019en France, \u00ab\u00a0pays de la galanterie\u00a0\u00bb, une telle explosion puisse arriver\u00a0? Les relations entre femmes et hommes ne sont-elles pas idylliques\u00a0? Certes des \u00ab\u00a0d\u00e9rang\u00e9s\u00a0\u00bb tuent une femme tous les trois jours, mais justement ce sont des \u00ab\u00a0d\u00e9rang\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On croyait le f\u00e9minisme fini, pass\u00e9 de mode. Mais non. Des petits groupes de femmes se constituent, dans les villes comme dans les campagnes, pour parler entre elles\u00a0: de leur vie quotidienne\u00a0; de l\u2019injustice qui impr\u00e8gne leurs rapports avec leurs maris, leurs petits amis\u00a0; du non-partage des t\u00e2ches domestiques\u00a0; de leur \u00e9puisement\u00a0; de leur sexualit\u00e9, des viols conjugaux. De la d\u00e9pr\u00e9ciation, des \u00ab\u00a0blagues\u00a0\u00bb que nos ma\u00eetres trouvent si dr\u00f4les, de leurs moues ironiques, de leurs regards libidineux, des \u00ab\u00a0cot cot codec\u00a0\u00bb lanc\u00e9s en pleine Assembl\u00e9e nationale \u2013 parce que c\u2019est une d\u00e9put\u00e9e qui parle et qui doit pr\u00e9ciser\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis pas une poule.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La continuit\u00e9 du mouvement a \u00e9t\u00e9 assur\u00e9e, par de nouveaux collectifs tels qu\u2019Osez le f\u00e9minisme, le groupe \u00ab\u00a0F\u00a0\u00bb et bien d\u2019autres\u00a0; par l\u2019arriv\u00e9e sur sc\u00e8ne de groupes de femmes racis\u00e9es\u00a0: les \u00ab\u00a0Femmes dans la mosqu\u00e9e\u00a0\u00bb, Lallab, les Afro-Fem comme le collectif Mwasi, pour ne citer que ceux-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a aussi des groupes cr\u00e9\u00e9s il y a plus de vingt ans qui ont continu\u00e9 le combat en d\u00e9pit de l\u2019indiff\u00e9rence r\u00e9solue des institutions et des m\u00e9dias. O\u00f9 serions-nous aujourd\u2019hui dans la lutte contre le viol et le harc\u00e8lement sans le collectif contre le viol et Emmanuelle Piet, sans l\u2019AVFT et Maryline Baldeck, sans Muriel Salmona (et bien d\u2019autres)\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui ces groupes ont subsist\u00e9, lutt\u00e9 contre le d\u00e9couragement, continu\u00e9 malgr\u00e9 le manque de moyens. Mais lentement, leurs chiffres, leurs analyses, leur exposition de l\u2019inertie, quand ce n\u2019est pas de l\u2019hostilit\u00e9 des pouvoirs \u2013 gouvernements, tribunaux, m\u00e9dias \u2013 ont fini par infuser dans la conscience d\u2019un nombre de plus en plus grand de femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans tout ce travail, cet acharnement, quasiment souterrain, cette merveilleuse manifestation du 24 novembre 2018 n\u2019aurait pas pu se produire, avec des slogans manifestant plus d\u2019indignation que jamais, comme\u00a0: \u00ab\u00a0Ta main sur mon cul, ma main dans ta gueule.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s 1976, le MLF avait organis\u00e9 \u00e0 Paris une grande journ\u00e9e contre le viol, qui \u00e9tait alors correctionnalis\u00e9, et non trait\u00e9 comme un crime. Mais m\u00eame apr\u00e8s la loi de 1980, qui en faisait plus explicitement un crime, le viol continua d\u2019\u00eatre correctionnalis\u00e9\u00a0; et maintenant, on parle de le faire syst\u00e9matiquement pour les \u00ab\u00a0petits\u00a0\u00bb crimes\u2026 dont le viol. Un amendement a \u00e9t\u00e9 pass\u00e9 au printemps 2018 dans une loi sur les violences sexuelles qui rejette le principe, pr\u00e9sent dans la plupart des Codes p\u00e9naux du monde occidental, de d\u00e9cr\u00e9ter qu\u2019il ne peut pas y avoir de consentement avant un certain \u00e2ge (variant selon les pays de 13 \u00e0 18 ans). Mais le Conseil d\u2019\u00c9tat a recommand\u00e9 de ne pas inclure cet amendement car il \u00ab\u00a0pourrait \u00eatre inconstitutionnel\u00a0\u00bb\u2026 Et ce sont aux magistrats que l\u2019on demande d\u2019estimer si une petite fille est consentante ou non. En 1976, nous avions aussi organis\u00e9 une petite manifestation contre la drague \u2013 disant que c\u2019\u00e9tait du racolage\u00a0: les prostitu\u00e9es \u00e9taient verbalis\u00e9es parce qu\u2019elles se montraient dans la rue, tandis que les hommes qui nous racolaient de fa\u00e7on active, dans la m\u00eame rue, n\u2019\u00e9taient, eux, pas verbalis\u00e9s. Tout le temps de cette manifestation nous avons \u00e9t\u00e9 harcel\u00e9es par des hordes de journalistes-hommes agressifs\u00a0: n\u2019\u00e9tions-nous pas flatt\u00e9es d\u2019\u00eatre ainsi suivies, interpell\u00e9es et d\u00e9rang\u00e9es dans la rue\u00a0? Et comment les hommes devaient-ils faire alors, quand une femme leur plaisait\u00a0? Le commissaire qui nous a re\u00e7ues, Carole Roussopoulos et moi, quand nous avons essay\u00e9 de porter plainte contre le racolage par un homme, n\u2019a jamais rien compris \u00e0 ce que nous disions. Nous lui montrions le Code p\u00e9nal, qui ne sp\u00e9cifiait pas le sexe, et il ne comprenait toujours pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MeToo, aux \u00c9tats-Unis ou en France ou ailleurs, ce n\u2019est pas l\u2019explosion inattendue et impr\u00e9visible d\u2019un volcan dont on ne connaissait pas l\u2019existence, comme l\u2019ont dit les journaux. C\u2019\u00e9tait sur le feu \u2013 \u00e0 petit feu au d\u00e9but \u2013 depuis des d\u00e9cennies. Et avec Weinstein et MeToo, on est arriv\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9bullition\u00a0: les viols ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre mentionn\u00e9s dans les m\u00e9dias. Des femmes connues ont port\u00e9 sur la place publique, \u00e0 visage d\u00e9couvert, le harc\u00e8lement ou le viol qu\u2019elles avaient subis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La conscience que le harc\u00e8lement, le viol sont toujours des possibilit\u00e9s, des risques que nous encourons tous les jours, et que la police et la justice nous reprochent \u2013 ces violences \u00e0 les entendre sont de notre faute\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi \u00eates-vous sortie si tard\u00a0? Pourquoi \u00e9tiez-vous habill\u00e9e de cette fa\u00e7on\u00a0? Pourquoi avez-vous \u00e9nerv\u00e9 votre mari\u00a0? Vous deviez bien vous douter\u00a0?\u00a0\u00bb, etc. Ainsi nous apprenons dans les commissariats qu\u2019exercer notre libert\u00e9 peut \u00eatre puni par n\u2019importe quel homme qui passe et qui plaidera qu\u2019il a cru que nous \u00e9tions consentantes, et les juges le soutiendront, car ils estiment que ce qui compte, c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019agresseur. En t\u00e9moignent les viols de mineures non condamn\u00e9s parce que le violeur \u00ab\u00a0la croyait plus \u00e2g\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nos parents nous avaient mises en garde mais d\u2019une fa\u00e7on floue. C\u2019est par les policiers et les juges que nous apprenons que notre libert\u00e9 est \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable\u00a0: que nous ne sommes pas des citoyennes \u00e0 part enti\u00e8re. Dans le Code civil, le devoir conjugal a persist\u00e9, en d\u00e9pit de la reconnaissance du viol conjugal, gr\u00e2ce \u00e0 la \u00ab\u00a0pr\u00e9somption de consentement\u00a0\u00bb. Celle-ci n\u2019a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9e qu\u2019en 2010.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conscience que nous n\u2019avons pas l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de nos droits, que notre libert\u00e9 est sous conditions, est devenue de plus en plus vive, de plus en plus rouge. Ce statut sp\u00e9cial des femmes n\u2019est pas une s\u00e9rie d\u2019accidents, c\u2019est un fait structurel, comme l\u2019est l\u2019exploitation domestique. Bien s\u00fbr on ne peut distinguer laquelle de ces contraintes \u00ab\u00a0vient en premier\u00a0\u00bb, d\u00e9termine les autres\u00a0: car c\u2019est cette imbrication constante entre les diff\u00e9rentes facettes d\u2019un syst\u00e8me qui en fait justement\u2026 un syst\u00e8me. Le patriarcat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne sommes pas des choses. Nous ne voulons plus \u00eatre trait\u00e9es comme une caste inf\u00e9rieure vou\u00e9e \u00ab\u00a0par nature\u00a0\u00bb \u00e0 servir une caste sup\u00e9rieure. Nous ne voulons plus \u00eatre ni des objets sexuels, ni des bonnes \u00e0 tout faire. Car les deux sont li\u00e9s. Les sifflets dans la rue, les mains aux fesses, les \u00ab\u00a0blagues\u00a0\u00bb m\u00e9prisantes, les viols, l\u2019exploitation salariale, et l\u2019exploitation domestique font partie de cette inf\u00e9riorit\u00e9 de fait. Le mouvement f\u00e9ministe s\u2019est attaqu\u00e9 \u00e0 l\u2019exploitation salariale. Mais pas encore \u00e0 l\u2019exploitation domestique2.<br \/>\nOr ces exploitations ne sont pas plus que les autres fond\u00e9es sur les traits physiques des exploit\u00e9\u00b7es. Comme les autres, ce sont des structures sociales. Et une structure sociale, \u00e7a se d\u00e9fait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, nous ne sommes pas inf\u00e9rieures, mais c\u2019est d\u2019abord nous-m\u00eames qui devons, aujourd\u2019hui encore, nous en convaincre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>P.-S.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019exploitation domestique, de Christine Delphy, Diana Leonard est publi\u00e9 par les <u><a href=\"https:\/\/www.syllepse.net\/l-exploitation-domestique-_r_72_i_765.html\">Editions Syllepse<\/a><\/u>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voir aussi la <u><a href=\"http:\/\/lmsi.net\/T-comme-Travail-domestique\">Lettre T<\/a><\/u> (comme Travail domestique) de l\u2019Ab\u00e9c\u00e9daire de Christine Delphy de Florence Tissot et Sylvie Tissot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">lmsi.net<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant-propos de la traduction du livre de Christine Delphy et Diana Leonard.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6144","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6144","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6144"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6144\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6145,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6144\/revisions\/6145"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6144"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6144"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6144"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}