{"id":6209,"date":"2019-09-01T02:09:35","date_gmt":"2019-09-01T00:09:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6209"},"modified":"2019-08-28T08:10:28","modified_gmt":"2019-08-28T06:10:28","slug":"lappetit-des-geants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/09\/01\/lappetit-des-geants\/","title":{"rendered":"L\u2019app\u00e9tit des g\u00e9ants"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pouvoir des algorithmes, ambitions des\u00a0plateformes<\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un livre d\u2019 Olivier Ertzscheid\u00a0 ; pr\u00e9face d\u2019Antonio A. Casilli<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le livre d\u2019Olivier Ertzscheid que vous tenez entre vos mains est un chasseur qui traque deux proies : l\u2019une est la g\u00e9n\u00e9alogie des grandes plateformes, l\u2019autre cet attracteur d\u2019inqui\u00e9tudes politiques connu sous le nom d\u2019\u00ab\u00a0algorithme\u00a0\u00bb. Les deux th\u00e8mes de sa qu\u00eate intellectuelle sont on ne peut plus diff\u00e9rents. Le premier est par trop sur le devant de la sc\u00e8ne, l\u2019autre furtif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les grandes plateformes recherchent activement des occasions de visibilit\u00e9. Leur communication luxuriante, leur <em>storytelling <\/em>d\u00e9sinhib\u00e9 fa\u00e7onnent l\u2019esprit du temps. M\u00eame le choix d\u2019un acronyme pour les d\u00e9signer est pl\u00e9thorique\u00a0: GAFA\u00a0? GAFAM\u00a0? Ou alors AFAMA (Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et Alphabet ex-Google)\u00a0? Les plateformes num\u00e9riques sont multiples parce qu\u2019elles sont partout. L\u2019algorithme, au contraire, n\u2019est nulle part. Il n\u2019est pas situ\u00e9 \u00e0 un endroit pr\u00e9cis, pas gard\u00e9 en un lieu s\u00fbr, pas circonscrit \u00e0 une seule page ou \u00e0 une seule communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand l\u2019algorithme fonctionne comme il faut, on ne le distingue pas de la d\u00e9cision humaine\u00a0: \u00ab\u00a0je vais me rendre d\u2019A \u00e0 B et c\u2019est mon choix, pas celui du GPS\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0je vais acheter un produit, parce que je le veux et non pas parce que la publicit\u00e9 cibl\u00e9e me le sugg\u00e8re\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0je vais regarder ce film de policiers h\u00e9ro\u00efques parce que je l\u2019aime bien, non pas parce que les films sur la brutalit\u00e9 polici\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9r\u00e9f\u00e9renc\u00e9s par le filtrage de contenus \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019elle soit envisag\u00e9e dans la litt\u00e9rature universitaire de r\u00e9f\u00e9rence comme un dispositif producteur d\u2019opacit\u00e9<a href=\"https:\/\/entreleslignesentrelesmots.blog\/2017\/06\/12\/preface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes\/#sdfootnote1sym\"><sup>1<\/sup><\/a>, ou comme un jeu d\u2019opinions et de croyances cristallis\u00e9es<a href=\"https:\/\/entreleslignesentrelesmots.blog\/2017\/06\/12\/preface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes\/#sdfootnote2sym\"><sup>2<\/sup><\/a>, ou encore comme la \u00e9ni\u00e8me manifestation de l\u2019id\u00e9al-type weberien de la bureaucratie impersonnelle et imp\u00e9n\u00e9trable<a href=\"https:\/\/entreleslignesentrelesmots.blog\/2017\/06\/12\/preface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes\/#sdfootnote3sym\"><sup>3<\/sup><\/a>, une entit\u00e9 algorithmique est surtout un simulacre. En la poursuivant, chacun se trompe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me proie d\u2019Olivier Ertzscheid est l\u2019ombre m\u00eame. Ainsi, pour \u00eatre certain d\u2019en saisir les traits distinctifs, l\u2019auteur se doit de multiplier les prises de vue en adoptant un double regard, de chercheur et de blogueur militant. Ni oril\u00e8ge ni abr\u00e9g\u00e9, son ouvrage constitue, par rapport au blog <u><a href=\"http:\/\/affordance.typepad.com\/\">affordance.info<\/a><\/u> qu\u2019il anime avec succ\u00e8s depuis plus d\u2019une d\u00e9cennie, une sorte de propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente\u00a0\u2013 une synth\u00e8se qui offre davantage que la somme des billets. L\u2019arbitrage qui a r\u00e9gi la logique de composition et le passage du site web au livre, fournit aux lecteurs un outil analytique original. Le parti pris est ici de montrer le c\u00f4t\u00e9 sombre du num\u00e9rique, mais avec la fi\u00e8re intention de fournir une alternative, d\u2019esquiver les embouteillages du sens et les torsions du vivre ensemble qui pourraient se manifester dans le monde qui s\u2019annonce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bloggeur <u><a href=\"http:\/\/affordance.typepad.com\/\">affordance.info<\/a><\/u> et l\u2019auteur Olivier Ertzscheid ont cela en commun. Tous les deux cherchent \u00e0 rendre digeste et vivante la mati\u00e8re de leur entreprise intellectuelle. Mais ils le font en la mettant en r\u00e9sonance avec les pr\u00e9occupations quotidiennes des lecteurs, non pas avec les r\u00eaves (ou les cauchemars) des t\u00e9nors du barreau du tribunal populaire des technologies. Dans ces pages, pas de robots g\u00e9ants, ni d\u2019intelligences artificielles surpuissantes qui exterminent les \u00eatres vivants. Pas de voitures volantes non plus, ni de big data qui adoucissent les m\u0153urs et transforment l\u2019existence en une vill\u00e9giature perp\u00e9tuelle. Ertzscheid appartient \u00e0 une confr\u00e9rie d\u2019auteurs qui a fait surface au d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et qui refuse les dualismes simplistes entre technophobie primaire et pur discours d\u2019accompagnement des producteurs de gadget. Sa r\u00e9flexion se situe aux antipodes du catastrophisme facile d\u2019\u00c9ric Sadin ou de l\u2019indignation routini\u00e8re d\u2019Evgeny Morozov, tout comme de l\u2019optimisme turbocharg\u00e9 de Jo\u00ebl de Rosnay, ou du nihilisme technocrate de Nicolas Colin. Ses compagnonnages th\u00e9oriques sont ailleurs. La lecture de cet ouvrage est suffisante pour comprendre que les auteurs avec lesquels il entre en r\u00e9sonance, parfois jusqu\u2019au mim\u00e9tisme, sont autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux enjeux s\u2019av\u00e8rent ici centraux\u00a0: celui de la r\u00e9gulation de l\u2019innovation et celui de la capacit\u00e9 d\u2019agir des citoyens- usagers. La question des r\u00e9gimes de r\u00e9gulation traverse toute la premi\u00e8re partie de l\u2019ouvrage, o\u00f9 le lecteur aper\u00e7oit, puis admet, et en n obtient la preuve que la r\u00e9gulation est consubstantielle \u00e0 l\u2019\u00e9mergence de tout objet technologique. Pour les plateformes num\u00e9riques, la r\u00e9gulation est une condition d\u2019existence. Elles ne vivent que dans une dialectique d\u2019alignement inquiet et toujours renouvel\u00e9 avec l\u2019environnement normatif auquel elles appartiennent. Croire qu\u2019elles sont \u00ab\u00a0disruptives\u00a0\u00bb, voire lib\u00e9ratrices ou porteuses de d\u00e9sordre cr\u00e9ateur, est un fantasme libertarien qui fait de l\u2019importance des cadres l\u00e9gaux, des interlocuteurs sociaux, des services \u00e9tatiques et des institutions \u00e9conomiques. Ces instances sont n\u00e9cessaires non seulement \u00e0 la naissance, mais \u00e0 la conservation et \u00e0 la survie des entreprises plateformis\u00e9es. Le fait que ces derni\u00e8res se repr\u00e9sentent comme des appareils de capture agressifs et nomades (alors qu\u2019elles sont tout au plus des \u00eelots pavillonnaires entour\u00e9s de gardes surarm\u00e9s et pay\u00e9s par les contribuables) est la plus grande de leurs hypocrisies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si elles ont beau jeu d\u2019afficher leur insouciance pour les r\u00e8gles r\u00e9gissant les collectivit\u00e9s humaines qui constituent leurs bases d\u2019utilisateurs, c\u2019est parce que leurs produits s\u2019inscrivent au plus pr\u00e8s de l\u2019intimit\u00e9 de ces derniers. L\u2019usager int\u00e9riorise la pr\u00e9sence des plateformes, de leurs dispositifs qui collent au corps, de leurs applications qui assouvissent les besoins, de leurs services qui ent\u00e9rinent les d\u00e9sirs en temps r\u00e9el. Il en vient \u00e0 croire que tout cela se fait <em>sans r\u00e9sistance <\/em>et sans une activit\u00e9 laborieuse de recherche d\u2019un accord pr\u00e9alable. C\u2019est la mystification d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 <em>frictionless <\/em>qui gomme la r\u00e9gulation et qui dissimule la nature collective des plateformes. Chaque utilisateur se croit seul face \u00e0 des milliards d\u2019autres utilisateurs qui, para\u00eet-il, ne protestent pas aupr\u00e8s des autorit\u00e9s pr\u00e9pos\u00e9es, ne disputent pas les abus devant les cours de justice, ne contestent pas les comportements de pr\u00e9dation aupr\u00e8s d\u2019agences \u00e9tatiques. Pourtant la r\u00e9alit\u00e9 des r\u00e9sistances et des conflits qui \u00e9maillent la vie des plateformes est diff\u00e9rente, et tourne autour de n\u00e9gociations collectives qui constituent, elles aussi, des m\u00e9canismes de r\u00e9gulation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme dans la c\u00e9l\u00e8bre couverture de l\u2019\u00e9dition de 1651 du <em>L\u00e9viathan <\/em>de Hobbes, le corps du g\u00e9ant num\u00e9rique contemporain est constitu\u00e9 d\u2019une myriade de corps individuels. M\u00eame si chaque individu se croit impuissant face \u00e0 l\u2019entier, l\u2019entier d\u00e9rive son pouvoir des parties et se trouve contraint par les r\u00e8gles qui les r\u00e9gissent. Le niveau d\u2019analyse adopt\u00e9 par l\u2019auteur de <em>L\u2019App\u00e9tit des G\u00e9ants refl\u00e8te<\/em> cette exigence\u00a0: rendre compte du trouble du particulier face \u00e0 l\u2019internet tout entier, la difficult\u00e9 d\u2019embo\u00eeter le v\u00e9cu micro-social de l\u2019usager et l\u2019am\u00e9nagement macro-social que les plateformes engendrent. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que le deuxi\u00e8me questionnement central de l\u2019ouvrage est pos\u00e9\u00a0: tiraill\u00e9 entre r\u00e9gulation collective et gouvernementalit\u00e9 algorithmique, quel est le degr\u00e9 d\u2019agentivit\u00e9 de l\u2019internaute\u00a0? O\u00f9 r\u00e9side sa capacit\u00e9 d\u2019agir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Olivier Ertzscheid ne risque pas de nous entra\u00eener, comme d\u2019autres auteurs l\u2019ont fait, dans la r\u00e9\u00e9dition d\u2019une st\u00e9rile querelle du libre arbitre \u00e0 l\u2019heure des plateformes. Certes, l\u2019usager collabore par sa volont\u00e9 \u00e0 son salut, pour ainsi dire. Mais cela ne revient pas \u00e0 n\u00e9gliger le r\u00f4le des plateformes ni leurs efforts reconnus de \u00ab\u00a0mise en ob\u00e9issance\u00a0\u00bb des publics. Finalement la posture \u00e9pist\u00e9mique adopt\u00e9e dans cet ouvrage consiste \u00e0 ne pas circonscrire explicitement le p\u00e9rim\u00e8tre de la capacit\u00e9 d\u2019agir des usagers, mais de le donner \u00e0 voir en creux, en s\u2019attardant sur son n\u00e9gatif\u00a0\u2013 les tentatives de surd\u00e9termination par les plateformes. Leur volont\u00e9 de d\u00e9samorcer l\u2019autonomie de leurs usagers, de stigmatiser leurs comportements les plus libres, d\u2019envisager toute exp\u00e9rimentation comme une forme de sabotage refr\u00e8ne l\u2019individu et complexifie tout essai d\u2019\u00e9mancipation. C\u2019est sur cette volont\u00e9 que l\u2019ouvrage s\u2019attarde pour d\u00e9finir la portion congrue (ou pas) des formes diverses de d\u00e9terminisme algorithmique. Quelle est la latitude de la gestion algorithmique des actions humaines\u00a0? Quelles sont ses temporalit\u00e9s sp\u00e9cifiques\u00a0? Quelle est sa nature qualitative\u00a0? Si ces questions se posent avec une acuit\u00e9 croissante, c\u2019est parce que les contraintes impos\u00e9es par les plateformes actuelles sur leurs publics deviennent de plus en plus importantes. C\u2019est aux g\u00e9ants du num\u00e9rique que les gouvernements d\u00e9l\u00e8guent, pour des raisons d\u2019opportunisme politique et \u00e9conomique, de nombreuses responsabilit\u00e9s, telle celles de trier l\u2019information accessible, de v\u00e9rifier la disponibilit\u00e9 des services, d\u2019\u00e9tablir l\u2019architecture des prix, de surveiller les comportements en ligne, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fonction du chercheur est alors de d\u00e9voiler les m\u00e9canismes d\u2019invisibilisation de ces contraintes\u00a0\u2013 dont l\u2019exemple principal est la rh\u00e9torique de \u00ab\u00a0l\u2019algorithme\u00a0\u00bb. La cons\u00e9quence de ce d\u00e9voilement est l\u2019exposition de l\u2019inconsistance ontologique de ce dernier. L\u2019algorithme n\u2019existe pas, parce qu\u2019il n\u2019est que le pr\u00e9texte pour un ensemble de d\u00e9cisions directes des acteurs des plateformes ciblant les communaut\u00e9s des usagers. Dissimul\u00e9s derri\u00e8re un apparat de bases de donn\u00e9es et de mod\u00e8les math\u00e9matiques, on retrouve le choix humain effectu\u00e9 par les concepteurs des interfaces, la r\u00e8gle de fonctionnement \u00e9tablie par les ing\u00e9nieurs, la norme impl\u00e9ment\u00e9e par les services de s\u00e9curit\u00e9, et le r\u00e9f\u00e9rentiel de tarifs adopt\u00e9 par les commerciaux de chaque plateforme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Force est d\u2019admettre que la croyance collective de nos contemporains en un processus automatique objectif, efficace, exact, \u00e0 la fois intelligible et imperscrutable, n\u2019est qu\u2019une superstition. Cet ouvrage est alors un rappel utile des probl\u00e8mes qui surgissent quand on consid\u00e8re \u00ab\u00a0l\u2019algorithme\u00a0\u00bb comme un \u00eatre surpuissant et transcendant la d\u00e9cision humaine. Et son auteur de montrer que les d\u00e9votions envers cette entit\u00e9 abstraite ne sont que des rituels de reconnaissance des pouvoirs \u00f4 combien tangibles de ses propri\u00e9taires. Les instances publiques et priv\u00e9es qui se servent aujourd\u2019hui de pr\u00e9textes algorithmiques pour gouverner les conduites humaines participent de cette \u00e9norme imposture. Il n\u2019y a pas d\u2019algorithme, il n\u2019y a que la d\u00e9cision de quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si l\u2019on peut affirmer que les algorithmes n\u2019existent pas c\u2019est aussi pour une autre raison\u00a0: pour fonctionner, ils ont besoin de l\u2019intervention humaine. Qui plus est, ils ne peuvent pas s\u2019en passer. Au fond, ils ne sont que du travail humain dissimul\u00e9. Mais quel type de travail\u00a0? Le travail expert et cr\u00e9atif des \u00ab\u00a0sublimes\u00a0\u00bb du num\u00e9rique (les informaticiens, les designers, les innovateurs), ou celui humble et r\u00e9p\u00e9titif des \u00ab\u00a0gal\u00e9riens\u00a0\u00bb qui fatiguent dans des fermes \u00e0 clics\u00a0? Il faut aller plus loin dans l\u2019analyse, abonder dans le sens de la d\u00e9nonciation du mensonge algorithmique en inscrivant la r\u00e9flexion actuelle dans le contexte plus vaste de l\u2019\u00e9tude du <em>digital labor <\/em>sur les plateformes. Pour ce faire, il faut se positionner du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019usager pour observer \u00e0 quel point les proc\u00e9d\u00e9s qui brident sa capacit\u00e9 d\u2019agir au travers de prescriptions (\u00ab\u00a0cliquer sur ce lien\u00a0\u00bb), de suggestions (\u00ab\u00a0vous allez adorer ce livre\u00a0\u00bb), de pressions sociales (\u00ab\u00a0vos amis ont partag\u00e9 cette vid\u00e9o\u00a0\u00bb), sont d\u2019abord et avant tout des syst\u00e8mes de mise au travail. Bien que\u00a0\u2013 nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9\u00a0\u2013 ce constat n\u2019implique pas l\u2019adh\u00e9sion d\u2019Ertzscheid \u00e0 une vision du \u00ab\u00a0serf arbitre\u00a0\u00bb des utilisateurs des plateformes, il d\u00e9nonce n\u00e9anmoins la <em>servicialisation<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire la transformation de leurs usages en services rendus aux propri\u00e9taires des plateformes. Les contenus g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les utilisateurs sont mon\u00e9tis\u00e9s\u00a0; les donn\u00e9es personnelles servent pour entra\u00eener et calibrer les processus d\u2019apprentissage automatique\u00a0; les comportements de tri, filtrage, s\u00e9lection, annotation, partage et qualification de l\u2019information sont transform\u00e9s en autant de micro-t\u00e2ches r\u00e9alis\u00e9es par les humains, et non pas par les algorithmes. Ces services contribuent \u00e0 la valorisation gargantuesque des g\u00e9ants d\u2019internet et des licornes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La servicialisation ne sera frein\u00e9e que par une action collective visant \u00e0 garantir les droits des usagers sur leurs informations. Cette d\u00e9marche coordonn\u00e9e se concr\u00e9tise initialement dans la construction de r\u00e9pertoires politiques coh\u00e9rents avec la prise de conscience de la part du travail humain dans les fonctionnements algorithmiques. \u00ab\u00a0<em>Le mod\u00e8le \u00e9conomique des GAFAM <\/em>\u00bb, affirme Ertzscheid, \u00ab\u00a0<em>va obliger \u00e0 repenser l\u2019articulation du monde entre une forme clivante et extr\u00eame de capitalisme et une forme renouvel\u00e9e de marxisme \u00e0 l\u2019heure du <\/em>digital labor<em>, des intelligences artificielles, de la singularit\u00e9, du transhumanisme, de l\u2019automatisation et des biotechs\u00a0<\/em>\u00bb. Mais ceci n\u2019est pas suffisant au r\u00e9tablissement de l\u2019exercice d\u00e9mocratique, qui passe forc\u00e9ment par des initiatives concr\u00e8tes de r\u00e9gulation\u00a0: \u00ab\u00a0<em>par le d\u00e9ploiement d\u2019un index ind\u00e9pendant du web et la convocation d\u2019\u00c9tats g\u00e9n\u00e9raux. La r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019automatisation, au <\/em>digital labor <em>et \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de l\u2019ensemble des rep\u00e8res qui fondaient jusqu\u2019ici le march\u00e9 de l\u2019emploi passe par une r\u00e9flexion sur le revenu universel. La r\u00e9ponse aux biotechs passe par un moratoire, coupl\u00e9 \u00e0 un soutien clair et fort \u00e0 la recherche publique sur ces questions.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019importance d\u2019\u00e9tudier les algorithmes, surtout apr\u00e8s avoir apport\u00e9 la preuve de leur nature chim\u00e9rique, r\u00e9side alors dans leur potentiel \u00e0 repr\u00e9senter une ligne de fuite vers d\u2019autres sujets encore plus pertinents. C\u2019est un peu comme dans ce navet de science-fiction, o\u00f9 le protagoniste se rend chez un personnage \u00e9nigmatique appel\u00e9, sans imagination, \u00ab\u00a0l\u2019Oracle\u00a0\u00bb. On lui montre un ustensile de cuisine avec lequel on pratique un vieux tour de magie qui consiste \u00e0 la tordre sans la toucher. Mais, lui explique-t-on, la manipulation cache une v\u00e9rit\u00e9 surprenante\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La cuill\u00e8re n\u2019existe pas. Et l\u00e0, tu sauras que la seule chose qui se plie ce n\u2019est pas la cuill\u00e8re\u00a0: c\u2019est seulement ton reflet\u00a0<\/em>\u00bb. Au-del\u00e0 de la m\u00e9taphore, la d\u00e9couverte de l\u2019inexistence d\u2019un objet qui occupe notre champ de vision\u00a0\u2013 dans notre cas, les algorithmes\u00a0\u2013 n\u2019est pas une posture d\u00e9faitiste. Il s\u2019agit, au contraire, d\u2019une mani\u00e8re d\u2019apprendre \u00e0 nous reconna\u00eetre nous-m\u00eames dans sa r\u00e9fraction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/entreleslignesentrelesmots.blog\/2017\/06\/12\/preface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes\/\">https:\/\/entreleslignesentrelesmots.blog\/2017\/06\/12\/preface-dantonio-a-casilli-a-louvr<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pouvoir des algorithmes, ambitions des\u00a0plateformes<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6209","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6209","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6209"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6209\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6210,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6209\/revisions\/6210"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6209"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6209"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6209"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}