{"id":6287,"date":"2019-09-25T02:14:54","date_gmt":"2019-09-25T00:14:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6287"},"modified":"2019-09-24T06:15:47","modified_gmt":"2019-09-24T04:15:47","slug":"objets-connectes-humains-chomeurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/09\/25\/objets-connectes-humains-chomeurs\/","title":{"rendered":"Objets connect\u00e9s, humains ch\u00f4meurs"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">De l\u2019utopie num\u00e9rique au choc social<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quarante-cinq ans apr\u00e8s les premiers pas de l\u2019homme sur la Lune, la course technologique emprunte une voie singuli\u00e8re\u00a0: en janvier dernier, un r\u00e9frig\u00e9rateur connect\u00e9 \u00e0 Internet envoyait inopin\u00e9ment des rafales de courriels ind\u00e9sirables&#8230; Au-del\u00e0 de son folklore, la num\u00e9risation de la vie quotidienne engendre un mod\u00e8le \u00e9conomique qui contraste avec les promesses mirifiques de la Silicon Valley.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">******** ************<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans\u00a0la \u00ab\u00a0salle de bains connect\u00e9e\u00a0\u00bb, la brosse \u00e0 dents interactive lanc\u00e9e cette ann\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 Oral-B (filiale du groupe Procter &amp; Gamble) tient assur\u00e9ment la vedette\u00a0: elle interagit \u2014 sans fil \u2014 avec notre t\u00e9l\u00e9phone portable tandis que, sur l\u2019\u00e9cran, une application traque seconde par seconde la progression du brossage et indique les recoins de notre cavit\u00e9 buccale qui m\u00e9riteraient davantage d\u2019attention. Avons-nous bross\u00e9 avec suffisamment de vigueur, pass\u00e9 le fil dentaire, gratt\u00e9 la langue, rinc\u00e9 le tout\u00a0? Mais il y a mieux. Comme l\u2019affiche fi\u00e8rement le site qui lui est consacr\u00e9\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb1\">1<\/a><\/u>), cette brosse \u00e0 dents connect\u00e9e\u00a0<em>\u00ab<\/em><em>\u00a0<\/em><em>convertit les activit\u00e9s de brossage en un ensemble de donn\u00e9es que vous pouvez afficher sous forme de graphiques ou partager avec des professionnels du secteur<\/em><em>\u00a0<\/em><em>\u00bb.<\/em>\u00a0Ce qu\u2019il adviendra par la suite de ces donn\u00e9es fait encore d\u00e9bat\u00a0: en conserverons-nous l\u2019usage exclusif\u00a0? Seront-elles capt\u00e9es par des dentistes professionnels ou vendues \u00e0 des compagnies d\u2019assurances\u00a0? Rejoindront-elles le flux des informations d\u00e9j\u00e0 engrang\u00e9es par Facebook et Google\u00a0? La prise de conscience soudaine que les donn\u00e9es personnelles enregistr\u00e9es par le plus banal des appareils m\u00e9nagers \u2014 de la brosse \u00e0 dents aux toilettes \u00ab\u00a0intelligentes\u00a0\u00bb en passant par le r\u00e9frig\u00e9rateur \u2014 pouvaient se transformer en or a soulev\u00e9 une certaine r\u00e9probation vis-\u00e0-vis de la logique promue par les mastodontes de la Silicon Valley.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces entreprises collectent \u00e0 grande \u00e9chelle les traces laiss\u00e9es par les internautes sur les sites qu\u2019ils fr\u00e9quentent, les utilisent pour leur propre compte et les revendent aux annonceurs ou \u00e0 d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s. Elles engrangent ainsi des milliards de dollars, tandis que les utilisateurs \u2014 nous \u2014 acc\u00e8dent simplement \u00e0 quelques services gratuits. Face \u00e0 ce constat \u00e9merge une critique bizarre, aux connotations populistes\u00a0: contestons ces monopoles, clame-t-elle, et rempla\u00e7ons-les par une multitude de petits entrepreneurs. Chacun de nous pourrait constituer son propre portefeuille de donn\u00e9es et tirer b\u00e9n\u00e9fice de leur commerce en vendant, par exemple, ses donn\u00e9es de brossage \u00e0 un fabricant de dentifrice, son g\u00e9nome \u00e0 un laboratoire pharmaceutique, ou en r\u00e9v\u00e9lant sa g\u00e9o-localisation en \u00e9change d\u2019une ristourne au restaurant du coin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des voix influentes, comme celles de l\u2019essayiste et chef d\u2019entreprise Jaron Lanier ou du chercheur en informatique Alex \u00ab\u00a0Sandy\u00a0\u00bb Pentland, c\u00e9l\u00e8brent ce nouveau mod\u00e8le\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb2\">2<\/a><\/u>). Ces voix nous promettent un monde o\u00f9 la protection de la vie priv\u00e9e serait assur\u00e9e\u00a0: si l\u2019on consid\u00e8re les donn\u00e9es comme une propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, alors un solide arsenal juridique et des technologies ad\u00e9quates pourraient garantir qu\u2019aucun tiers ne les pille. Mais elles nous font aussi miroiter un avenir de prosp\u00e9rit\u00e9. Par quel miracle\u00a0? Celui de l\u2019\u00ab\u00a0Internet des objets\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la prolif\u00e9ration d\u2019appareils gr\u00e2ce auxquels nos moindres faits et gestes seront recens\u00e9s, analys\u00e9s et&#8230; mon\u00e9tis\u00e9s. Quelque part, quelqu\u2019un est dispos\u00e9 \u00e0 payer pour savoir ce que nous chantons sous la douche. S\u2019il ne s\u2019est pas encore manifest\u00e9, c\u2019est simplement parce qu\u2019aucun capteur sonore connect\u00e9 \u00e0 Internet n\u2019\u00e9quipe notre salle de bains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les enjeux sont clairs. Si Google truffe notre maison de jolis capteurs intelligents fabriqu\u00e9s par sa filiale Nest, c\u2019est Google, et pas nous, qui gagnera de l\u2019argent lorsque nous chantonnerons. La strat\u00e9gie du g\u00e9ant consiste \u00e0 agr\u00e9ger des donn\u00e9es provenant d\u2019une multitude de sources (voiture sans conducteur, lunettes connect\u00e9es, courrier \u00e9lectronique) et \u00e0 faire d\u00e9pendre l\u2019efficacit\u00e9 du syst\u00e8me de son ubiquit\u00e9\u00a0: pour en tirer le meilleur parti, nous devrions laisser ses services emplir, tel un gaz, les moindres recoins de notre quotidien. L\u2019immensit\u00e9 du r\u00e9servoir de donn\u00e9es ainsi constitu\u00e9 le prot\u00e8ge de toute concurrence, et les entreprises de moindre envergure l\u2019ont bien compris. D\u00e8s lors, il ne leur reste qu\u2019une option\u00a0: r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019appel de Pentland et de Lanier, et contrecarrer Google en exigeant que les donn\u00e9es appartiennent par d\u00e9faut aux utilisateurs, ou que ces derniers touchent au moins une part des b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Divergentes en apparence, ces deux strat\u00e9gies s\u2019abreuvent \u00e0 la m\u00eame source id\u00e9ologique, dont elles repr\u00e9sentent deux variantes intellectuelles. Comme l\u2019explique le sociologue britannique William Davies\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb3\">3<\/a><\/u>), la vision propos\u00e9e par Pentland et Lanier se rattache \u00e0 la tradition \u00ab\u00a0ordolib\u00e9rale\u00a0\u00bb allemande, qui \u00e9l\u00e8ve la concurrence au rang d\u2019imp\u00e9ratif moral et consid\u00e8re donc tout monopole comme un danger. Moins obs\u00e9d\u00e9e par la morale que par l\u2019efficacit\u00e9 \u00e9conomique et l\u2019int\u00e9r\u00eat du consommateur, l\u2019approche de Google, quant \u00e0 elle, rejoint l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale am\u00e9ricaine incarn\u00e9e par l\u2019\u00e9cole de Chicago. Selon elle, les monopoles ne sont pas nuisibles par nature\u00a0; certains peuvent m\u00eame jouer un r\u00f4le social positif. Malgr\u00e9 ses pr\u00e9tentions \u00e0 l\u2019innovation et au chamboulement de l\u2019ordre \u00e9tabli, le d\u00e9bat contemporain sur la technologie reste donc engonc\u00e9 dans un carcan familier\u00a0: consid\u00e9rant l\u2019information comme une marchandise, il s\u2019int\u00e8gre parfaitement au paradigme lib\u00e9ral.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour concevoir l\u2019information autrement, il faudrait commencer par l\u2019extraire de la sph\u00e8re \u00e9conomique. Peut-\u00eatre en la consid\u00e9rant comme un \u00ab\u00a0commun\u00a0\u00bb, notion ch\u00e8re \u00e0 une certaine gauche radicale. Mais il serait auparavant fort utile de se demander pourquoi l\u2019on accepte comme une \u00e9vidence la marchandisation de l\u2019information. La r\u00e9ponse tient dans le r\u00f4le que la phase historique actuelle assigne \u00e0 la technologie\u00a0: celui de deus ex machina cr\u00e9ateur d\u2019emplois. Elle doit stimuler l\u2019\u00e9conomie et combler les d\u00e9ficits budg\u00e9taires engendr\u00e9s par l\u2019\u00e9vasion fiscale des riches et des multinationales. Dans un tel contexte, ne pas consid\u00e9rer l\u2019information comme une marchandise reviendrait pour les dirigeants politiques \u00e0 crever leur propre bou\u00e9e de sauvetage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Retour au XIXe\u00a0si\u00e8cle<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame les observateurs les plus perspicaces de la crise financi\u00e8re sous-estiment le poids de cette croyance dans l\u2019omnipotence de la technologie. Ainsi le sociologue allemand Wolfgang Streeck\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb4\">4<\/a><\/u>)explique-t-il qu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, lorsque apparurent les premiers signes de l\u2019effondrement du mod\u00e8le social issu du compromis d\u2019apr\u00e8s-guerre, les dirigeants occidentaux mirent en \u0153uvre trois strat\u00e9gies pour gagner du temps et maintenir le statu quo\u00a0: l\u2019inflation, l\u2019endettement des Etats et, finalement, l\u2019encouragement tacite \u00e0 l\u2019endettement des particuliers, auxquels le secteur priv\u00e9 vend des pr\u00eats immobiliers et des cr\u00e9dits \u00e0 la consommation. Au nombre de ces dispositifs visant \u00e0 retarder l\u2019in\u00e9vitable, Streeck ne mentionne pas les technologies de l\u2019information. Celles-ci cr\u00e9ent \u00e0 la fois de la richesse et des emplois \u2014 \u00e0 condition que chacun se transforme en entrepreneur et apprenne \u00e0 programmer pour \u00e9crire des applications. Parmi les premiers, le gouvernement britannique a concr\u00e9tis\u00e9 ce potentiel \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale en tentant de vendre les donn\u00e9es de malades aux compagnies d\u2019assurances (mais une vague de protestation populaire a mis un terme \u00e0 cette initiative), ou les donn\u00e9es personnelles d\u2019\u00e9tudiants aux op\u00e9rateurs de t\u00e9l\u00e9phonie mobile et aux vendeurs de boissons \u00e9nergisantes. Un r\u00e9cent rapport, financ\u00e9 en partie par Vodafone, affirme que l\u2019on pourrait g\u00e9n\u00e9rer 16,5\u00a0milliards de livres (21\u00a0milliards d\u2019euros) en aidant les consommateurs \u00e0 g\u00e9rer, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 vendre, leurs donn\u00e9es personnelles\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb5\">5<\/a><\/u>). Le r\u00f4le de l\u2019Etat se limiterait \u00e0 d\u00e9finir un cadre l\u00e9gal pour les interm\u00e9diaires qui effectueraient les transactions entre consommateurs et fournisseurs de services.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que les Etats s\u2019efforcent de gagner du temps par le haut, les start-up de la Silicon Valley, elles, proposent des solutions pour gagner du temps par le bas. Elles placent ainsi une foi in\u00e9branlable dans des services comme Uber (des particuliers convertissent leur voiture en taxi) et Airbnb (et leur appartement en h\u00f4tel), cens\u00e9s transformer des biens analogiques ringards en source de profits num\u00e9riques et branch\u00e9s. Objectif\u00a0: assurer un compl\u00e9ment de revenus \u00e0 leur propri\u00e9taire. Comme l\u2019explique M.\u00a0Brian Chesky, le pr\u00e9sident-directeur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Airbnb,\u00a0<em>\u00ab<\/em><em>\u00a0<\/em><em>le ch\u00f4mage et les in\u00e9galit\u00e9s sont au plus haut, mais nous sommes assis sur une mine d\u2019or<\/em>\u00a0(&#8230;).\u00a0<em>Nous avons appris \u00e0 cr\u00e9er nos propres contenus, mais nous pouvons d\u00e9sormais tous cr\u00e9er notre propre emploi et, pourquoi pas, notre propre secteur d\u2019activit\u00e9<\/em>\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb6\">6<\/a><\/u>)<em>\u00a0<\/em><em>\u00bb. <\/em>Fid\u00e8le \u00e0 son habitude, la Silicon Valley d\u00e9bobine ici la rh\u00e9torique communautaire de la contre-culture pour pr\u00e9senter Uber ou Airbnb comme les piliers de la nouvelle \u00ab\u00a0\u00e9conomie du partage\u00a0\u00bb, horizon utopique r\u00eav\u00e9 par les anarchistes autant que par les libertariens, o\u00f9 d\u00e9sormais les individus traiteraient directement les uns avec les autres en court-circuitant les interm\u00e9diaires\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb7\">7<\/a><\/u>). Plus prosa\u00efquement, il s\u2019agit de remplacer des interm\u00e9diaires analogiques, comme les soci\u00e9t\u00e9s de taxis, par des interm\u00e9diaires num\u00e9riques, comme Uber, entreprise financ\u00e9e par les anarchistes notoires de Goldman Sachs. Les secteurs de l\u2019h\u00f4tellerie et des taxis \u00e9tant universellement d\u00e9test\u00e9s, le d\u00e9bat public s\u2019est rapidement r\u00e9sum\u00e9 \u00e0 l\u2019image d\u2019audacieux pr\u00e9curseurs bousculant des rentiers poussifs et d\u00e9pourvus d\u2019imagination. Une pr\u00e9sentation aussi biais\u00e9e masque un fait essentiel\u00a0: ces courageux champions de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie du partage\u00a0\u00bb \u00e9voluent dans un univers mental caract\u00e9ristique du XIXe\u00a0si\u00e8cle. Dans leur syst\u00e8me, le travailleur, radicalement individualis\u00e9, ne b\u00e9n\u00e9ficie que d\u2019une protection sociale symbolique\u00a0; il assume les risques qui pesaient auparavant sur les employeurs\u00a0; ses possibilit\u00e9s de n\u00e9gociation collective se r\u00e9duisent \u00e0 n\u00e9ant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les d\u00e9fenseurs de ce nouveau mod\u00e8le justifient une telle pr\u00e9carit\u00e9 par des arguments dignes du th\u00e9oricien lib\u00e9ral Friedrich Hayek. Les m\u00e9canismes auto-r\u00e9gulateurs (c\u2019est le march\u00e9 qui atteste la qualit\u00e9 du chauffeur ou de l\u2019h\u00f4te) \u00e9tant plus efficaces que les lois, autant se d\u00e9barrasser des lois.\u00a0<em>\u00ab<\/em><em>\u00a0<\/em><em>Lorsque nous aurons construit des syst\u00e8mes v\u00e9ritablement autocorrecteurs,<\/em>\u00a0assure le c\u00e9l\u00e8bre investisseur en capital-risque Fred Wilson,\u00a0<em>nous n\u2019aurons plus besoin de r\u00e9gulateurs<\/em>\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb8\">8<\/a><\/u>).<em>\u00a0<\/em><em>\u00bb<\/em>\u00a0Il suffit pour cela de saturer la soci\u00e9t\u00e9 de boucles de r\u00e9troaction, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00e9valuations qualitatives fournies en continu par les acteurs du march\u00e9\u00a0: les avis et commentaires des utilisateurs. La num\u00e9risation de la vie quotidienne combin\u00e9e \u00e0 l\u2019avidit\u00e9 d\u00e9cha\u00een\u00e9e par la financiarisation laisse pr\u00e9sager la transformation de toute chose \u2014 notre g\u00e9nome comme notre chambre \u00e0 coucher \u2014 en bien productif. Pionni\u00e8re de la \u00ab\u00a0g\u00e9nomique personnalis\u00e9e\u00a0\u00bb, Mme\u00a0Esther Dyson, actionnaire principale de la soci\u00e9t\u00e9 23andMe, compare sa soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 un\u00a0<em>\u00ab<\/em><em>\u00a0<\/em><em>distributeur automatique qui vous donne acc\u00e8s aux richesses enfouies dans vos g\u00e8nes<\/em>\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb9\">9<\/a><\/u>)<em>\u00a0<\/em><em>\u00bb.<\/em>\u00a0Voil\u00e0 donc l\u2019avenir que nous promet la Silicon Valley\u00a0: un nombre suffisant de capteurs connect\u00e9s \u00e0 Internet changera nos vies en distributeurs g\u00e9ants de billets. T\u00f4t ou tard, on percevra les r\u00e9fractaires au salut par l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie du partage\u00a0\u00bb comme des saboteurs de l\u2019\u00e9conomie, et la r\u00e9tention de donn\u00e9es comme un gaspillage injustifiable de ressources susceptibles de contribuer \u00e0 la croissance. Ne pas \u00ab\u00a0partager\u00a0\u00bb sera aussi honteux que de refuser de travailler, d\u2019\u00e9conomiser ou de rembourser ses dettes, la morale recouvrant l\u00e0 encore d\u2019un vernis de l\u00e9gitimit\u00e9 une forme d\u2019exploitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est gu\u00e8re surprenant que les cat\u00e9gories sociales \u00e9cras\u00e9es par le fardeau de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 commencent \u00e0 convertir leur cuisine en restaurant, leur voiture en taxi et leurs donn\u00e9es personnelles en actif financier. Que peuvent-elles faire d\u2019autre\u00a0? Pour la Silicon Valley, nous assistons l\u00e0 au triomphe de l\u2019esprit d\u2019entreprise, gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement spontan\u00e9 d\u2019une technologie d\u00e9tach\u00e9e de tout contexte historique, et notamment de la crise financi\u00e8re. En r\u00e9alit\u00e9, ce d\u00e9sir d\u2019entreprendre est aussi joyeux que celui des d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s du monde entier qui, pour payer leur loyer, en viennent \u00e0 se prostituer ou \u00e0 vendre des organes. Les Etats tentent parfois d\u2019endiguer ces d\u00e9rives, mais il leur faut \u00e9quilibrer le budget. Alors, autant laisser Uber et Airbnb exploiter la \u00ab\u00a0mine d\u2019or\u00a0\u00bb comme bon leur semble. Cette attitude conciliante pr\u00e9sente le double avantage d\u2019augmenter les rentr\u00e9es fiscales et d\u2019aider les citoyens ordinaires \u00e0 boucler leurs fins de mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une critique r\u00e9duite \u00e0 la lamentation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutefois, l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9conomie du partage\u00a0\u00bb ne supplantera pas celle de la dette\u00a0: leur destin est au contraire de coexister. L\u2019omnipr\u00e9sence des donn\u00e9es coupl\u00e9e \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 grandissante des outils d\u2019analyse permettront m\u00eame aux banques de vendre du cr\u00e9dit \u00e0 une client\u00e8le consid\u00e9r\u00e9e jusque-l\u00e0 comme insolvable \u2014 mais, cette fois, apr\u00e8s \u00e9cr\u00e9mage num\u00e9rique des mauvais \u00e9l\u00e9ments. Ainsi, des start-up comme Zest-Finance aident d\u00e9j\u00e0 les banques \u00e0 filtrer les demandes de pr\u00eat en ligne en fonction de soixante-dix mille crit\u00e8res, parmi lesquels votre mani\u00e8re de taper sur un clavier ou d\u2019utiliser votre t\u00e9l\u00e9phone. En Colombie, la jeune soci\u00e9t\u00e9 de pr\u00eat Lenddo conditionne l\u2019octroi de cartes de cr\u00e9dit au comportement des candidats sur les r\u00e9seaux sociaux\u00a0: chacun de leurs clics entre en ligne de compte. Une \u00e9vidence qui n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 M.\u00a0Douglas Merrill, cofondateur de ZestFinance, dont la page d\u2019accueil claironne\u00a0:\u00a0<em>\u00ab<\/em><em>\u00a0<\/em><em>Toute donn\u00e9e personnelle est pertinente en termes de cr\u00e9dit.<\/em><em>\u00a0<\/em><em>\u00bb<\/em>\u00a0Et si tel est le cas, alors notre vie elle-m\u00eame, int\u00e9gralement observ\u00e9e par les capteurs qui nous entourent, peut commencer \u00e0 battre au rythme de la dette. Les idiots utiles de la Silicon Valley r\u00e9torqueront qu\u2019ils sont en train de sauver le monde. Si les pauvres demandent \u00e0 s\u2019endetter, pourquoi ne pas les aider\u00a0? Que ce besoin de cr\u00e9dit puisse d\u00e9couler de l\u2019augmentation du ch\u00f4mage, de la r\u00e9duction des d\u00e9penses sociales ou de l\u2019effondrement des salaires r\u00e9els n\u2019effleure pas ces esprits visionnaires. Ni d\u2019ailleurs l\u2019id\u00e9e que d\u2019autres politiques \u00e9conomiques pourraient inverser ces tendances, et rendre inutiles ces merveilleux outils num\u00e9riques permettant de vendre toujours plus de dette. Leur t\u00e2che unique \u2014 et leur unique source de revenus \u2014 consiste \u00e0 cr\u00e9er des outils pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes tels qu\u2019ils se pr\u00e9sentent au jour le jour, et non \u00e0 d\u00e9velopper une analyse politique et \u00e9conomique susceptible de reformuler ces probl\u00e8mes pour s\u2019attaquer \u00e0 leurs causes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En cela, la Silicon Valley ressemble \u00e0 toutes les autres industries\u00a0: \u00e0 moins qu\u2019elles puissent en tirer profit, les entreprises ne veulent pas d\u2019un changement radical de soci\u00e9t\u00e9. Toutefois, Google, Uber ou Airbnb disposent d\u2019un r\u00e9pertoire rh\u00e9torique nettement plus vaste que celui de JP Morgan ou de Goldman Sachs. S\u2019il vous prend l\u2019envie de critiquer les banques, vous passerez pour un adversaire du capitalisme, un pourfendeur de Wall Street et de son sauvetage par les contribuables\u00a0: une position d\u00e9sormais si banale qu\u2019elle fait parfois b\u00e2iller. Critiquer la Silicon Valley, en revanche, revient \u00e0 passer pour un technophobe, un ben\u00eat nostalgique du bon vieux temps d\u2019avant l\u2019iPhone. De m\u00eame, toute critique politique et \u00e9conomique formul\u00e9e \u00e0 l\u2019encontre du secteur des technologies de l\u2019information et de ses liens avec l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale est instantan\u00e9ment galvaud\u00e9e en critique culturelle de la modernit\u00e9. Et son auteur, d\u00e9peint en ennemi du progr\u00e8s, qui r\u00eaverait de rejoindre Martin Heidegger dans la For\u00eat-Noire pour contempler tristement le b\u00e9ton sans \u00e2me des barrages hydro\u00e9lectriques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cet \u00e9gard, les lamentations incessantes sur le d\u00e9clin de la culture engendr\u00e9 par Twitter et les livres \u00e9lectroniques ont jou\u00e9 un r\u00f4le calamiteux. Au d\u00e9but du XXe\u00a0si\u00e8cle, le philosophe Walter Benjamin et le sociologue Siegfried Kracauer consid\u00e9raient les probl\u00e8mes pos\u00e9s par les nouveaux m\u00e9dias \u00e0 travers un prisme socio-\u00e9conomique. Aujourd\u2019hui, il faut se contenter des r\u00e9flexions d\u2019un Nicholas Carr, obs\u00e9d\u00e9 par les neurosciences, ou d\u2019un Douglas Rushkoff, avec sa critique biophysiologique de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nb10\">10<\/a><\/u>). Quelle que soit la pertinence de leur contribution, leur mode d\u2019analyse finit par d\u00e9coupler la technologie de l\u2019\u00e9conomie. On se retrouve alors \u00e0 d\u00e9battre de la mani\u00e8re dont un \u00e9cran d\u2019iPad conditionne les processus cognitifs de notre cerveau, au lieu de comprendre comment les donn\u00e9es recueillies par notre iPhone influencent les mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 de nos gouvernants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Evgeny Morozov\u00a0; monde-diplomatique.fr<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Auteur de\u00a0<em>To Save Everything, Click Here. Technology, Solutionism, and the Urge to Fix Problems That Don\u2019t Exist,<\/em>Allen Lane, Londres, 2013. A para\u00eetre en fran\u00e7ais le 21\u00a0ao\u00fbt aux \u00e9ditions FYP (Limoges) sous le titre\u00a0<em>Pour tout r\u00e9soudre, cliquez ici. L\u2019aberration du solutionnisme technologique.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh1\">1<\/a><\/u>)\u00a0<u><a href=\"http:\/\/connectedtoothbrush.com\/\">http:\/\/connectedtoothbrush.com<\/a><\/u><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh2\">2<\/a><\/u>)\u00a0Jaron Lanier,\u00a0<em>Who Owns the Future<\/em><em>\u00a0<\/em><em>?,<\/em>\u00a0Allen Lane, Londres, 2013, et Sandy Pentland,\u00a0<em>Social Physics. How Good Ideas Spread. The Lessons From a New Science,<\/em>\u00a0Penguin Press, New York, 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh3\">3<\/a><\/u>)\u00a0William Davies,\u00a0<em>The Limits of Neoliberalism. Authority, Sovereignty and the Logic of Competition,<\/em>\u00a0Sage, Londres, 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh4\">4<\/a><\/u>)\u00a0Wolfgang Streeck,\u00a0<em>Buying Time. The Delayed Crisis of Democratic Capitalism,<\/em>\u00a0Verso, Londres, 2014. Lire aussi, du m\u00eame auteur, \u00ab\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2012\/01\/STREECK\/47162\">La crise de 2008 a commenc\u00e9 il y a quarante ans<\/a><\/u>\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Le Monde diplomatique,<\/em>\u00a0janvier\u00a02012.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh5\">5<\/a><\/u>)\u00a0\u00ab\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.ctrl-shift.co.uk\/research\/product\/90\">Personal information management services\u00a0: An analysis of an emerging market<\/a><\/u>\u00a0\u00bb, 16\u00a0juin 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh6\">6<\/a><\/u>)\u00a0Cit\u00e9 par Rebecca Chao, \u00ab\u00a0<u><a href=\"http:\/\/techpresident.com\/news\/25119\/how-internet-saves\">How the Internet saves at #PDF14<\/a><\/u>\u00a0\u00bb, 6\u00a0juin 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh7\">7<\/a><\/u>)\u00a0Lire Martin Denoun et Geoffroy Valadon, \u00ab\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2013\/10\/DENOUN\/49720\">Poss\u00e9der ou partager\u00a0?<\/a><\/u>\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Le Monde diplomatique,<\/em>\u00a0octobre\u00a02013.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh8\">8<\/a><\/u>)\u00a0Cit\u00e9 par Ann Babe, \u00ab\u00a0<u><a href=\"http:\/\/techonomy.com\/2014\/06\/writing-rules-sharing-economy\/\">Writing the rules of the sharing economy<\/a><\/u>\u00a0\u00bb, Techonomy.com, 6\u00a0juin 2014.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh9\">9<\/a><\/u>)\u00a0\u00ab\u00a0<u><a href=\"http:\/\/blog.23andme.com\/news\/23andme%E2%80%A6-and-me-interview-with-esther-dyson\/\">23andMe&#8230; and me\u00a0: Interview with Esther Dyson<\/a><\/u>\u00a0\u00bb, 7\u00a0d\u00e9cembre 2009,\u00a0<u><a href=\"http:\/\/blog.23andme.com\/\">http:\/\/blog.23andme.com<\/a><\/u>\u00a0Lire aussi Catherine Bourgain, \u00ab\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2008\/06\/BOURGAIN\/15977\">G\u00e9n\u00e9tique personnalis\u00e9e sur Internet<\/a><\/u>\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Le Monde diplomatique,<\/em>\u00a0juin\u00a02008.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2014\/08\/MOROZOV\/50714#nh10\">10<\/a><\/u>)\u00a0Nicholas Carr,\u00a0<em>Internet rend-il b\u00eate<\/em><em>\u00a0<\/em><em>?,<\/em>\u00a0Robert Laffont, Paris, 2011\u00a0; Douglas Rushkoff,\u00a0<em>Present Shock\u00a0: When Everything Happens Now,<\/em>\u00a0Penguin, New York, 2013.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De l\u2019utopie num\u00e9rique au choc social<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6287","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6287","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6287"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6287\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6288,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6287\/revisions\/6288"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6287"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6287"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6287"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}