{"id":6373,"date":"2019-10-27T02:04:12","date_gmt":"2019-10-27T01:04:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6373"},"modified":"2019-10-23T18:04:49","modified_gmt":"2019-10-23T16:04:49","slug":"linsolence-tranquille-de-gilles-hanus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/10\/27\/linsolence-tranquille-de-gilles-hanus\/","title":{"rendered":"L\u2019insolence tranquille de Gilles Hanus"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Critique de \u00abQuelques usages de la parole\u00bb, le dernier livre &#8211; remarquable &#8211; du philosophe\u00a0Gilles Hanus.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00abDans les situations cr\u00e9pusculaires, dont notre \u00e9poque me semble faire partie, le distinguo est malais\u00e9 : rien ne ressemble davantage \u00e0 un discours vrai qu\u2019un discours vraisemblable, et l\u2019imposteur semble souvent plus assur\u00e9 et convaincant que celui qui essaie maladroitement de dire quelque chose de sens\u00e9\u00bb, \u00e9crit Gilles Hanus dans son introduction \u00e0 ses <em>Quelques usages de la parole\u00a0<\/em>; le ton est donn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Petit livre bien remarquable, bien extraordinaire, que vient de publier un philosophe qui fait ici tellement profession de l\u2019\u00eatre qu\u2019on en est \u00e9tonn\u00e9 comme d\u2019une \u00e9tranget\u00e9. Philosophe, non pas tant au sens qu\u2019il rev\u00eat chez Ad\u00e8le Van Reeth, quand elle offre au t\u00e2cheron universitaire, ab\u00eem\u00e9 dans l\u2019inutilit\u00e9 d\u00e9finitive de sa profession, la divine surprise d\u2019une publicit\u00e9 ; philosophe, non pas cette vari\u00e9t\u00e9 de classeur ou de registre, ou plus exactement d\u2019intercalaire, entre deux phrases d\u2019un mort illustre duquel le <em>dit <\/em>g\u00e9n\u00e8re le mode de prolif\u00e9ration dont son m\u00e9tier est l\u2019accident \u2013 celui du \u00abvivant en se multipliant\u00bb dont parle Baudelaire dans sa <em>Charogne <\/em>(et dont Joyce donna d\u2019ailleurs, bien plus d\u00e9cisif que Lord Voldemort et ses horcruxes, la formule chimique exacte, intitul\u00e9e <em>Finegans\u2019 Wake<\/em>) ; philosophe, non plus par le geste sartrien, ou cart\u00e9sien, ou heidegg\u00e9rien d\u2019une <em>tabula rasa <\/em>o\u00f9 s\u2019inventerait triomphalement une radicalit\u00e9 (ou radicalement un triomphe, c\u2019est pareil) ; philosophe, dans le sens plus antique, et, singuli\u00e8rement, le plus <em>modeste\u00a0<\/em>qui soit : comme celui qui, devant les questions qu\u2019il rencontre dans sa vie, essaye d\u2019y voir clair, bref, cherche la sagesse en connaissant ses limites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De quoi s\u2019agit-il ? Il s\u2019agit d\u2019un homme qui parle ; or cet homme qui parle fait <em>m\u00e9tier\u00a0<\/em>de parler, car il est professeur ; mais parce qu\u2019il est aussi philosophe (non qu\u2019un professeur de philosophie soit philosophe \u2013 c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement le contraire, si bien qu\u2019on pourrait dire que le professeur de philosophie fuit la philosophie comme la peste, ainsi que le d\u00e9montrent ses commentaires \u00e9crits ou oraux, <em>vide supra<\/em>), il interroge son m\u00e9tier de parole ; philosophe, aussi, en ceci qu\u2019il distingue que ce qu\u2019il clarifie (on n\u2019est pas du pays de Descartes pour rien), il ne se cantonne pas \u00e0 son m\u00e9tier de parole, mais remonte \u00e0 sa source, soit, d\u2019une part, au fait de parler, et d\u2019autre part, au fait de lire (car un dont le m\u00e9tier est de professer doit parler, c\u2019est requis, de ce qu\u2019il a lu).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui, en revanche, est si peu requis qu\u2019il en est m\u00eame stup\u00e9fiant, et qu\u2019il excite notre \u00e9tonnement, c\u2019est de faire le travail philosophique de r\u00e9fl\u00e9chir sur la parole, 2.500 ans apr\u00e8s Platon ; c\u2019est, par exemple, de distinguer le dire et le dit, la parole et le discours, soit la parole vivante et la parole morte ; c\u2019est de produire une analyse de la conf\u00e9rence, en \u00e9grainant, de fa\u00e7on si finement dr\u00f4le, les diverses tares du conf\u00e9rencier ; c\u2019est de s\u2019interroger sur la voix, le texte ou l\u2019enseignement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En somme, cette fa\u00e7on toute simple, toute honn\u00eate de poser la question de ce qu\u2019on fait, devra para\u00eetre aujourd\u2019hui un geste si bizarre, qu\u2019il suscitera chez ceux qui le verront une enqu\u00eate : quelle mouche le pique, ce \u00a0prof de philo\u00bb, de se demander ce que c\u2019est que parler ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Inutile de perdre du temps, car je crois tenir le r\u00e9ponse ; il y a un mot qui dit parfaitement ce que fait ici Gilles Hanus : <em>l\u2019insolence<\/em>. Rien n\u2019est plus insolent, aujourd\u2019hui, que ce petit texte, qui fait comme si tout le monde ne savait pas ce que sont respectivement la philosophie, la parole, la lecture (bref, \u00abla culture\u00bb), ce qu\u2019elles ont de fragile, de mortel, de menac\u00e9. Insolence qui fait \u00e9cho \u00e0 un autre temps, celui qui commence avec Montaigne et m\u00fbrit \u00e0 l\u2019\u00e2ge dit <em>classique, <\/em>d\u00e9nomination stupide, car les classiques, avant de servir \u00e0 \u00e9pater les institutionnels, \u00e9taient justement de parfaits insolents : cette insupportable \u00e9vidence, cette \u00e9conomie de mots et de phrases qui ne recherche m\u00eame pas la \u00absublime banalit\u00e9\u00bb dont s\u2019extasiait l\u2019idol\u00e2tre Baudelaire \u2013 mais seulement la libert\u00e9, dans le pays le plus tyrannique de tous les temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre \u00e9poque ne go\u00fbte pas l\u2019insolence, je dirais m\u00eame qu\u2019elle la hait ; notre g\u00e9n\u00e9ration, compos\u00e9e exclusivement de sujets conscients d\u2019eux-m\u00eames et suppos\u00e9s savoir, n\u2019admet (et ne v\u00e9n\u00e8re, car elle n\u2019admet que ce qu\u2019elle v\u00e9n\u00e8re) que la provocation. La provocation hurle ; le moi s\u2019\u00e9tale, portant, tel le <em>roi Renaud <\/em>de la chanson, \u00abses tripes dans ses mains\u00bb ; le moi de l\u2019\u00e9crivain, le moi de l\u2019universitaire, le moi du sp\u00e9cialiste se hurlent d\u2019autant plus fort qu\u2019ils expriment une substance plus rachitique. Mais l\u2019insolence est calme et polie ; c\u2019est calmement, par exemple, qu\u2019Hanus montre que le conf\u00e9rencier ou universitaire qui r\u00e9p\u00e8te la pens\u00e9e d\u2019un autre ne parle pas ; c\u2019est poliment qu\u2019il retrouve le \u00abmontreur de marionnettes\u00bb du mythe de la Caverne pour d\u00e9crire le commentateur,\u00a0 faisant danser ses noms propres devant lui en s\u2019en grisant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais derri\u00e8re le sourire de l\u2019insolence, il peut se cacher deux yeux : \u00abl\u2019oeil en amande\u00bb de l\u2019ironiste (auquel Hanus fait aussi un sort, d\u00e9crivant son n\u00e9ant), et \u00abl\u2019oeil riv\u00e9\u00bb du guetteur.\u00a0Nous tenons l\u00e0 le regard de l\u2019auteur. Car il y a une gravit\u00e9 dans ce texte, c\u2019est celle qui s\u2019exprime dans la phrase que j\u2019ai cit\u00e9e, et qu\u2019on retrouve \u00e9videmment \u00e0 la derni\u00e8re phrase du livre : \u00abMalgr\u00e9 les menaces dont notre \u00e9poque est porteuse et par-del\u00e0 le bavardage intellectuel, nous devons d\u00e9sormais habiter pleinement la parole, ne plus rien \u2013 absolument rien \u2013 c\u00e9der de notre puissance de parler ; tenir que dans l\u2019usage de la parole se joue d\u00e9cid\u00e9ment l\u2019essentiel\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce livre est d\u2019autant plus choquant, aujourd\u2019hui, pour l\u2019hybris du gros animal qui nous gouverne, qui a nom, d\u2019apr\u00e8s moi, <em>tourbe, <\/em>ou \u00abnous tous\u00bb et ne g\u00e9n\u00e8re plus, chez le <em>publiant, <\/em>qu\u2019un d\u00e9sir de <em>tr\u00e8s grand nombre\u00a0<\/em>(je ne sache que personne y \u00e9chappe, sinon deux ou trois noms de ma m\u00e9moire imm\u00e9diate) \u2013 qu\u2019il est \u00e9videmment \u00e9crit pour quelques-uns, soit, \u00f4 honteuse discrimination, pour les quelques qui ont quelque chose \u00e0 faire avec les mots, ce qui n\u2019est pas le cas du plus grand nombre. Ces quelques-uns, ce sont \u00e9videmment ceux qu\u2019invoque Gide (\u00abJe crois dans la vertu du petit nombre ! Le monde sera sauv\u00e9 par quelques-uns !\u00bb), qui, lui, n\u2019y croit pas tout \u00e0 fait assez pour qu\u2019on le croie ; <em>Quelques usages de la parole <\/em>est un outil de survie pour quelques personnes qui parlent, et subissent comme tout un chacun l\u2019\u00e9norme tsunami d\u2019un monde qui s\u2019effondre ou du moi qui se proclame, ce qui est dire rigoureusement la m\u00eame chose.<br \/>\nCar ces contemporains singuliers se signalent les uns aux autres d\u2019une urgence plus grande que de constater la d\u00e9b\u00e2cle : de l\u2019urgence de faire usage de la parole. C\u2019est aujourd\u2019hui un paradoxe au sens strict. Pas plus l\u2019\u00e9crivain Gallimuche que la caissi\u00e8re de Lidl ne croit qu\u2019il faille faire usage de la parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gilles Hanus, pour lui-m\u00eame d\u2019abord, pour quelques-uns des siens, ensuite, fait place nette. Ceux qui ont besoin de cette place ne peuvent que le remercier \u2013ils sont rares, parce que, justement, il faut, sous quelque aspect, n\u2019avoir pas de <em>place dans la soci\u00e9t\u00e9 <\/em>pour commencer s\u00e9rieusement \u00e0 parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dire que faire usage de la parole est une geste strictement antisocial, ou antipolitique ; \u00e0 lui s\u2019oppose toute production culturelle ou acad\u00e9mique, et c\u2019est pourquoi les sociologues qui nous gouvernent, l\u2019oeil riv\u00e9 sur le cap de leur indignation satisfaite, n\u2019ont pas la moindre id\u00e9e de ce qui leur survivra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Gilles Hanus : <em>Quelques usages de la parole, <\/em>Hermann,\u00a0 2019.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">laregledujeu.org<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Critique de \u00abQuelques usages de la parole\u00bb, le dernier livre &#8211; remarquable &#8211; du philosophe\u00a0Gilles Hanus.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6373","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6373","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6373"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6373\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6374,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6373\/revisions\/6374"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6373"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6373"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6373"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}