{"id":6513,"date":"2019-12-20T18:31:56","date_gmt":"2019-12-20T17:31:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6513"},"modified":"2019-12-17T07:37:26","modified_gmt":"2019-12-17T06:37:26","slug":"encore-le-numerique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/12\/20\/encore-le-numerique\/","title":{"rendered":"Encore le num\u00e9rique"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Censure et surveillance sur Internet\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut r\u00e9investir la critique de la technologie\u00a0\u00bb<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre les tentatives de contr\u00f4les par l\u2019\u00c9tat et la mainmise d\u2019une poign\u00e9e de multinationales, l\u2019avenir du num\u00e9rique semble de plus en plus sombre. Entretien avec F\u00e9lix Tr\u00e9guer, activiste \u00e0 la Quadrature du net et chercheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Basta\u00a0!<\/strong>\u00a0: <strong>Le livre s\u2019appelle <em>L\u2019utopie d\u00e9chue<\/em>, n\u2019est-ce pas pessimiste comme titre\u00a0? Est-ce votre vision de l\u2019Internet aujourd\u2019hui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>F\u00e9lix Tr\u00e9guer<\/strong>\u00a0[<a href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Internet-utopie-dechue-Gafam-Quadrature-du-net-Felix-treguer-hacker-censure#nb18-1\">1<\/a>]\u00a0: Le mouvement hacker et plus g\u00e9n\u00e9ralement les mouvements de d\u00e9fense des droits num\u00e9riques se sont nourris d\u2019utopies fondatrices dans les ann\u00e9es 1990. Celles-ci portaient le projet d\u2019un Internet capable de reconfigurer les rapports de pouvoir. Cette utopie d\u2019Internet comme espace de collaboration, d\u2019une sph\u00e8re non-marchande de ressources partag\u00e9es sur le r\u00e9gime des biens communs, \u00e9tait un horizon extr\u00eamement fort, y compris pour un collectif comme La Quadrature du net. Mais apr\u00e8s dix ans de combat, nous en sommes arriv\u00e9s aujourd\u2019hui \u00e0 des luttes malheureusement tr\u00e8s d\u00e9fensives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C\u2019est aussi pour cette raison que vous replacez Internet dans l\u2019histoire longue des moyens de communication et de leur r\u00e9pression constante par les \u00c9tats\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00eame motif revient au fil de l\u2019Histoire\u00a0: l\u2019\u00e9mergence de technologies d\u2019abord appropri\u00e9es par des groupes contestataires, puis reprises en main par le march\u00e9. On l\u2019a vu pour l\u2019imprimerie, pour la presse populaire au 19\u00e8me si\u00e8cle, pour la radio. Le march\u00e9 lui-m\u00eame facilite ensuite la r\u00e9activation des moyens de contr\u00f4le par l\u2019\u00c9tat. La m\u00eame chose est arriv\u00e9e pour Internet, avec une alliance toujours plus pouss\u00e9e des oligopoles num\u00e9rique avec les \u00c9tats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Vous dites que l\u2019activisme num\u00e9rique a parfois p\u00each\u00e9 par na\u00efvet\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ne donner qu\u2019un exemple dans la mani\u00e8re dont cela a pu se d\u00e9cliner, prenons les d\u00e9bats autour du filtrage et du blocage de sites, apparus en France via la loi Loppsi en 2011. Dans les arguments que nous brandissions \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 la Quadrature du net, nous \u00e9voquions le fait que, techniquement, il est impossible de bloquer des sites, qu\u2019il sera de toutes mani\u00e8res toujours possible de contourner la censure par divers moyens. Ce c\u00f4t\u00e9 frondeur fait partie de la culture hacker. Mais cela conduit un peu \u00e0 se voiler la face quant \u00e0 la capacit\u00e9 de nos mouvements \u00e0 r\u00e9sister aux effets proprement politiques qu\u2019implique une mesure comme le filtrage de sites internet. Car le blocage n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre efficace \u00e0 100\u00a0% pour produire les effets politiques voulus pas le pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mesure concernait \u00e0 l\u2019\u00e9poque seulement la p\u00e9dopornographie, puis elle fut \u00e9tendue au terrorisme en 2014. Elle pr\u00e9parait en r\u00e9alit\u00e9 un r\u00e9gime de censure extrajudiciaire appel\u00e9 \u00e0 s\u2019appliquer \u00e0 tout. Aujourd\u2019hui, l\u2019\u00c9tat demande \u00e0 des acteurs priv\u00e9s de conduire ces missions de censure en lien avec le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. C\u2019est en cours avec la proposition de loi de L\u00e6titia Avia (d\u00e9put\u00e9e LREM) sur la censure des discours de haine sur Internet. Cette proposition veut imposer aux plateformes priv\u00e9es de mettre en place des m\u00e9canismes pour censurer tr\u00e8s rapidement tous les contenus haineux\u00a0[<a href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Internet-utopie-dechue-Gafam-Quadrature-du-net-Felix-treguer-hacker-censure#nb18-2\">2<\/a>].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quelles sont les effets de ces politiques\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elles poussent \u00e0 l\u2019automatisation, au contournement de la justice, et \u00e0 la privatisation des mesures de censure, mais aussi au recours toujours plus pouss\u00e9 \u00e0 des algorithmes bas\u00e9s sur l\u2019intelligence artificielle ou \u00e0 des mod\u00e9rateurs employ\u00e9s par des prestataires dans des pays \u00e0 bas co\u00fbt. L\u2019\u00c9tat externalise les missions de censure et compte sur les progr\u00e8s en mati\u00e8re d\u2019intelligence artificielle pour la pratiquer toujours plus vite, toujours plus massivement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels en sont les effets politiques\u00a0? D\u2019abord, ces dispositifs instaurent des formes de censure invisibles. Quand un proc\u00e8s a lieu au tribunal, il y a possibilit\u00e9 d\u2019avoir un d\u00e9bat, de contester les interpr\u00e9tations juridiques. Ce n\u2019est plus possible lorsque la censure est appliqu\u00e9e par des algorithmes programm\u00e9s dans le cadre d\u2019une alliance publique-priv\u00e9e. On ne sait pas tr\u00e8s bien comment marchent ces algorithmes, on ne sait pas comment ils sont param\u00e9tr\u00e9s, nous n\u2019avons pas de visibilit\u00e9 sur les d\u00e9cisions qu\u2019ils prennent, et il devient donc tr\u00e8s difficile de contester leurs d\u00e9cisions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Votre livre retrace aussi une histoire de l\u2019activisme politique des informaticiens, tr\u00e8s riche en France dans les ann\u00e9es 1980 et 1990\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 surpris en faisant ces recherches de voir comment des figures importantes des milieux du num\u00e9rique, comme St\u00e9phane Bortzmeyer et Laurent Chemla, sont impliqu\u00e9es en 1995 au moment des gr\u00e8ves contre le projet de r\u00e9forme des retraites. Ils sont aux c\u00f4t\u00e9s des syndicalistes de Sud \u00e0 \u00e9quiper un vieux PC pour monter les premi\u00e8res mailing lists qui vont aider le mouvement social \u00e0 s\u2019organiser, \u00e0 utiliser ces nouvelles technologies pour se coordonner, \u00e0 faire circuler l\u2019information. Il y a eu une fertilisation crois\u00e9e. Des jeunes hackers y ont trouv\u00e9 un apprentissage politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mouvements sociaux, qui ne connaissaient pas grand chose \u00e0 ces nouveaux r\u00e9seaux informatiques connect\u00e9s et qui \u00e9taient plut\u00f4t m\u00e9fiants au d\u00e9part, ont compris gr\u00e2ce \u00e0 eux que ces outils pouvaient leur permettre des formes d\u2019organisation beaucoup plus r\u00e9ticulaires et tr\u00e8s int\u00e9ressantes d\u2019un point de vue strat\u00e9gique. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on voit dans plein de pays d\u2019Europe, en Am\u00e9rique et au-del\u00e0, na\u00eetre des \u00ab\u00a0hacklabs\u00a0\u00bb install\u00e9s dans des squats, o\u00f9 des informaticiens b\u00e9n\u00e9voles politis\u00e9s se d\u00e9vouent corps et \u00e2mes pour \u00e9quiper les mouvements sociaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Quand ce lien s\u2019est-il d\u00e9fait entre mouvements sociaux et hackers\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les relations \u00e9taient compliqu\u00e9es entre les informaticiens et les militants traditionnels. Ce qui ressort des entretiens, c\u2019est le c\u00f4t\u00e9 corv\u00e9able des b\u00e9n\u00e9voles. On attendait beaucoup de ces informaticiens. Ils \u00e9taient tr\u00e8s peu \u00e0 faire un travail colossal, et ce n\u2019\u00e9tait pas toujours tr\u00e8s gratifiant. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, un secteur commercial d\u2019Internet et de l\u2019h\u00e9bergement se structure au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, puis le \u00ab\u00a0web 2.0\u00a0\u00bb arrive. Des services se lancent en mettant en avant un c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0participatif\u00a0\u00bb \u2013 m\u00eame si le web a toujours \u00e9t\u00e9 participatif \u2013 propos\u00e9 comme une issue \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de la bulle internet qui avait refroidi les investisseurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est MySpace, puis Facebook, et tout ce qui est r\u00e9seaux sociaux. Ces outils, et les fournisseurs d\u2019acc\u00e8s \u00e0 Internet qui proposent des bo\u00eetes mails gratuites, font que rapidement, les militants pensent qu\u2019il existe des services gratuits mieux con\u00e7us et qui r\u00e9pondent \u00e0 leurs besoins. Et le divorce s\u2019op\u00e8re. Mais peut-\u00eatre qu\u2019on est en train de revenir un peu \u00e0 ce type d\u2019alliances, quand on voit des luttes comme l\u2019opposition au QG de Google \u00e0 Berlin, o\u00f9 des gens qui viennent du champs num\u00e9rique se sont alli\u00e9s avec des militants anti-gentrification, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019un quartier. Des alliances similaires se nouent \u00e0 Toronto contre un projet de Google de smart city sur un quartier entier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019enjeu actuel n\u2019est-il pas aussi que les informaticiens et les ing\u00e9nieurs se repolitisent\u00a0? Dans le livre, vous \u00e9voquez l\u2019histoire du Clodo, le \u00ab\u00a0Comit\u00e9 de lib\u00e9ration et de d\u00e9tournement des ordinateurs\u00a0\u00bb, un groupe actif dans les ann\u00e9es 1980\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Clodo se revendiquait comme un groupe d\u2019informaticiens et mettait le feu \u00e0 des \u00e9quipements informatiques dans des entreprises de hautes technologies, dans la r\u00e9gion de Toulouse au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. On s\u2019est parfois beaucoup gargaris\u00e9 de l\u2019image des hackers en oubliant \u00e0 quel point ce terme renvoie \u00e0 des personnes aux positionnement politiques extr\u00eamement divers et vari\u00e9s. Je pense que le probl\u00e8me de ce divorce des luttes num\u00e9riques avec d\u2019autres fronts des combats sociaux et politiques est li\u00e9 \u00e0 une d\u00e9politisation de la vision d\u2019Internet et du num\u00e9rique. Pour donner un exemple, \u00e0 la Quadrature, il y avait au d\u00e9but l\u2019id\u00e9e que dans les actions de plaidoyer, il fallait parler \u00e0 des gens de tout les partis, qu\u2019Internet \u00e9tait une technologie qui d\u00e9passait les clivages politiques traditionnels. Nous trouvions des gens \u00e0 l\u2019UMP, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, qui comprenaient bien les enjeux num\u00e9riques et qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 d\u00e9fendre la neutralit\u00e9 du net. Il y avait, et il y a encore, bien s\u00fbr un int\u00e9r\u00eat strat\u00e9gique \u00e0 cet approche a-partisane, mais je pense qu\u2019\u00e0 certains moments cela a pu contribuer \u00e0 cr\u00e9er des angles morts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Y a-t-il d\u2019autres exemples\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, ces probl\u00e9matiques sont anciennes. Dans les ann\u00e9es 1990, la premi\u00e8re association de d\u00e9fense des libert\u00e9s num\u00e9riques, l\u2019Association des utilisateurs d\u2019Internet, est fond\u00e9e en 1995-1996. Cette association va exploser assez vite justement parce qu\u2019il y a des dissensions politiques internes entre ceux qui sont sur une approche a-partisane et ceux qui veulent inscrire cette d\u00e9fense dans une vision politique ancr\u00e9e \u00e0 gauche. Ce qui ne pla\u00eet pas \u00e0 tout le monde. Car dans le public de ces milieux, il y a certes beaucoup de \u00ab\u00a0libristes\u00a0\u00bb (partisans du logiciel libre, ndlr), mais aussi beaucoup d\u2019entrepreneurs li\u00e9s aux logiques de start-ups et au capitalisme, qui n\u2019acceptent pas forc\u00e9ment les discours plus gauchistes des critiques du capitalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les milieux militants anticapitalistes et altermondialistes ont-ils aussi d\u00e9sinvesti la question technique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les milieux anarchistes et autonomes, il me semble que les militants ont conserv\u00e9 une vraie connaissance du domaine. Typiquement, les prestataires de service militants qui naissent dans les ann\u00e9es 1990, comme Riseup, bas\u00e9 au Canada, ou Autistici en Italie, ont continu\u00e9 \u00e0 utiliser les outils qu\u2019ils ont cr\u00e9\u00e9s (e-mail, VPN\u2026, ndlr), \u00e0 \u00e9diter des ouvrages comme le guide d\u2019autod\u00e9fense num\u00e9rique, \u00e0 d\u00e9velopper des outils cryptographiques pour \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9pression.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019est une petite partie de ce qu\u2019\u00e9tait la mouvance altermondialiste. Dans le champ militant plus orthodoxe, la dissociation entre hackers et mouvement sociaux a sans doute conduit \u00e0 ne pas voir l\u2019\u00e9mergence des probl\u00e9matiques tr\u00e8s contemporaines de l\u2019\u00e9conomie des plateformes, du digital labour, de l\u2019automatisation massive des bureaucraties. Aujourd\u2019hui, la situation est suffisamment critique pour que ces enjeux soient beaucoup plus clairs pour tout le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Aujourd\u2019hui, assiste-t-on \u00e0 un retour de b\u00e2ton r\u00e9pressif sur les usages d\u2019Internet\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est la remise en selle de vieilles techniques de pouvoir, de surveillance, de censure, de propagande, de secret d\u2019\u00c9tat, de centralisation des moyens de communication, qui permettent d\u2019assurer des formes de contr\u00f4le qui ont \u00e9t\u00e9 en fait con\u00e7ues par les th\u00e9oriciens de la raison d\u2019\u00c9tat des 16\u00e8me et 17\u00e8me si\u00e8cles, et qui ont \u00e9t\u00e9 mise en \u0153uvre \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour juguler les effets politiques assez chaotiques et multiples de l\u2019imprimerie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au d\u00e9but d\u2019Internet, il y a l\u2019id\u00e9e qu\u2019on s\u2019affranchit du droit, que les formes existantes de censure et de surveillance \u00e9taient compl\u00e8tement d\u00e9sarm\u00e9es par la nature transfronti\u00e8re des flux, par l\u2019anonymat, par la cryptographie citoyenne. Puis, nous avons assist\u00e9 \u00e0 un r\u00e9armement des techniques de pouvoir de l\u2019\u00c9tat, largement facilit\u00e9es par la recentralisation tr\u00e8s forte de l\u2019architecture d\u2019Internet autour des grandes plateformes priv\u00e9es qui dominent maintenant l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique et aussi le capitalisme mondial. Apple, Google, Amazon et Microsoft figurent dans les cinq premi\u00e8res capitalisations boursi\u00e8res mondiales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00c0 quel moment le pouvoir de contr\u00f4le passe de l\u2019\u00c9tat \u00e0 ces multinationales\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous nous trouvons en plein dans ce moment. Les projets de loi sur la surveillance priv\u00e9e et automatis\u00e9e sont envisag\u00e9s depuis les ann\u00e9es 1990. Ils avaient alors \u00e9t\u00e9 tenus en \u00e9chec gr\u00e2ce aux luttes et aux jurisprudences qui d\u00e9fendaient encore la libert\u00e9 d\u2019expression. Ils ont \u00e9t\u00e9 relanc\u00e9s pour les int\u00e9r\u00eats commerciaux des plateformes, pour censurer les t\u00e9tons sur Facebook et les groupes politiques qui font t\u00e2che face \u00e0 la volont\u00e9 de ces entreprises de maintenir des espaces aseptis\u00e9s pour plaire aux annonceurs. Ces dispositifs sont \u00e0 leur tour en train d\u2019\u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par les \u00c9tats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Lorsque Google est n\u00e9, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, il n\u2019\u00e9tait pas forc\u00e9ment \u00e9vident d\u2019anticiper le pouvoir qu\u2019allait prendre cette entreprise sur Internet&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certaines de ces entreprises n\u2019existaient m\u00eame pas au moment o\u00f9 Internet commence \u00e0 se d\u00e9mocratiser en 1995. Ou elles surfaient alors \u00e0 plein sur une image contre-culturelle de l\u2019informatique. Nous avons mal mesur\u00e9 comment elles se sont rapproch\u00e9es des \u00c9tats, d\u2019abord tr\u00e8s discr\u00e8tement, puis de mani\u00e8re beaucoup plus \u00e9vidente depuis 2013. Au d\u00e9but, ces entreprises se pr\u00e9sentaient comme d\u00e9fenseures des libert\u00e9s. Elles \u00e9taient tr\u00e8s souvent aux c\u00f4t\u00e9s des militants des droits humains et des activistes num\u00e9riques dans les d\u00e9bats l\u00e9gislatifs, comme sur la neutralit\u00e9 du net ou la libert\u00e9 d\u2019expression. Jusqu\u2019en 2010, nous avions du mal \u00e0 les imaginer comme parties int\u00e9grantes du complexe militaro-industriel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, d\u00e8s 2003, Google Maps s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 sur la base de contrats et de march\u00e9s publics en lien avec le Pentagone et l\u2019arm\u00e9e \u00e9tats-unienne. Quand Google lance Android (en 2007, ndlr), pour concurrencer l\u2019IPhone qui est en train d\u2019acqu\u00e9rir le monopole, il le font en logiciel libre (sur la base du noyau Linux, ndlr), donc on se dit \u00ab\u00a0super\u00a0\u00bb\u00a0! Et on ne voit pas du tout que cela va permettre de tracer les personnes, alors que, forc\u00e9ment, en interne, la strat\u00e9gie \u00e9tait bien comprise. Nous avons \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s na\u00effs, collectivement, pour analyser l\u2019\u00e9mergence du capitalisme de surveillance. Aujourd\u2019hui, Shoshana Zuboff montre bien comment cela \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 suite \u00e0 l\u2019\u00e9clatement de la bulle Internet\u00a0[<a href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Internet-utopie-dechue-Gafam-Quadrature-du-net-Felix-treguer-hacker-censure#nb18-3\">3<\/a>]. Cela vaudrait aussi pour la mode du <em>big data<\/em> et du <em>cloud<\/em>, qui arrivent autour de 2010, et celle de la <em>smart city<\/em>. Ce sont des concept industriels fumeux recycl\u00e9s pour lancer des vagues d\u2019innovation, pour exciter les march\u00e9s et les investisseurs, et convaincre les \u00c9tats de faire \u00e9voluer leur cadre juridique. Derri\u00e8re, il y a des logiques commerciales participant directement \u00e0 des logiques de contr\u00f4le social que nous avons d\u2019abord eu du mal \u00e0 reconna\u00eetre comme telles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le livre se termine par un appel \u00e0 <em>\u00ab\u00a0arr\u00eater la machine\u00a0\u00bb<\/em>. C\u2019est-\u00e0-dire\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les ann\u00e9es 1960-1970, des militants et des intellectuels voyaient bien en quoi les technologies et leur alliance aux grandes bureaucraties \u00e9taient dangereuses et antagonistes avec l\u2019id\u00e9al d\u00e9mocratique. Leurs analyses infusaient alors dans des mouvements d\u2019opposition \u00e0 la machine informatique. Les enseignants et les travailleurs sociaux refusaient les premiers fichiers informatiques. Il y avait des gr\u00e8ves contre l\u2019informatisation de l\u2019\u00e9conomie des services, qui rend les taches des travailleurs et travailleuses encore moins int\u00e9ressantes. Puis, d\u2019un coup, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, on a assist\u00e9 \u00e0 un retournement brutal de l\u2019opinion. Les critiques se sont trouv\u00e9es balay\u00e9es par l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019ordinateur personnel et de l\u2019id\u00e9e que d\u00e9sormais, les machines seraient au service des individus. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019ont \u00e9merg\u00e9 les utopies militantes de l\u2019Internet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, l\u2019informatique et la ressource de calcul se re-centralisent. L\u2019intelligence artificielle, le big data, ce n\u2019est pas quelque chose qu\u2019on peut facilement distribuer dans la population, cela suppose des grandes infrastructures et des gros moyens. Par ailleurs, dans le champ bureaucratique, la mode est \u00e0 la gouvernance par les donn\u00e9es. On veut produire, collecter, analyser des donn\u00e9es \u00e0 tous les \u00e9chelons, de Parcoursup \u00e0 la m\u00e9decine, en passant par la lutte contre la fraude fiscale o\u00f9 maintenant, le gouvernement veut surveiller les r\u00e9seaux sociaux. Le fonctionnement des bureaucraties va de plus en plus \u00eatre confi\u00e9 \u00e0 des machines plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des humains, dans un p\u00e9riode o\u00f9 en plus, depuis 2001, le r\u00e9gime s\u00e9curitaire bat son plein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on cru les hackers et d\u2019autres chantres des utopies internet, Internet n\u2019est pas parvenu \u00e0 dissocier pouvoir et technologie. Aucune des approches que nous avons employ\u00e9es jusqu\u2019ici ne fonctionne r\u00e9ellement. Que ce soit au niveau technologique, par exemple de <em>\u00ab\u00a0privacy by design\u00a0\u00bb<\/em> (quand la conception technique m\u00eame d\u2019un outil prot\u00e8ge la vie priv\u00e9e et les donn\u00e9es personnelles, ndlr), la cryptographie, le logiciel libre, il y a plein d\u2019outils de r\u00e9sistance, mais manifestement, \u00e7a ne prend pas. Quant aux approches juridiques de type protection des droits et Cnil\u00a0[<a href=\"https:\/\/www.bastamag.net\/Internet-utopie-dechue-Gafam-Quadrature-du-net-Felix-treguer-hacker-censure#nb18-4\">4<\/a>], elles p\u00e8chent aussi par leur limites intrins\u00e8ques. Alors, sans pour autant abandonner ces fronts, il faut les articuler \u00e0 un refus plus radical. Il faut nous attaquer au progr\u00e8s technologique lui-m\u00eame. Il faut r\u00e9investir la critique de la technologie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>bastamag.net<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Censure et surveillance sur Internet\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut r\u00e9investir la critique de la technologie\u00a0\u00bb\u00a0<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6513","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6513","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6513"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6513\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6515,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6513\/revisions\/6515"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6513"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6513"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6513"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}