{"id":6516,"date":"2019-12-10T02:37:53","date_gmt":"2019-12-10T01:37:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6516"},"modified":"2019-12-09T14:43:57","modified_gmt":"2019-12-09T13:43:57","slug":"chronique-de-la-repression-ordinaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2019\/12\/10\/chronique-de-la-repression-ordinaire\/","title":{"rendered":"Chronique de la r\u00e9pression ordinaire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Comment j\u2019ai \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la gr\u00e8ve des transports en passant trente-et-une heures en garde \u00e0 vue\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l\u2019avis de tout l\u2019appareil politique et r\u00e9pressif, la premi\u00e8re journ\u00e9e de gr\u00e8ve du 5\u00a0d\u00e9cembre s\u2019est plut\u00f4t bien pass\u00e9e. S\u2019il y a bien eu quelques heurts \u00e0 Paris entre police et manifestants, le d\u00e9ploiement policier exceptionnel dans la capitale (6000 forces de l\u2019ordre) est parvenu \u00e0 encadrer les gr\u00e9vistes. Le pr\u00e9fet Lallement serait-il parvenu \u00e0 pr\u00e9server nos libert\u00e9s publiques en les \u00e9touffant dans les gaz lacrymog\u00e8nes et la peur\u00a0? Rien n\u2019est moins s\u00fbr.<br \/>\nNous publions ce t\u00e9moignage sid\u00e9rant d\u2019un enseignant-chercheur et photographe. A peine sorti de son domicile ce jeudi, il a \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9, interpel\u00e9, entrav\u00e9, enferm\u00e9, plac\u00e9 en garde \u00e0 vue, auditionn\u00e9, d\u00e9f\u00e9r\u00e9 puis jug\u00e9. En 31 heures, il a pu explorer la cha\u00eene police-justice et constater \u00e0 quoi tenait sa libert\u00e9 de manifester. Qu\u2019avait-il \u00e0 se reprocher\u00a0? Rien mais fort heureusement, il existe le fameux et bien commode d\u00e9lit de <em>participation \u00e0 un groupement en vue de la pr\u00e9paration de violences, de destructions ou de d\u00e9gradations<\/em>\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Comment-j-ai-echappe-a-la-greve-des-transports-en-passant-trente-et-une-heure#nb14-1\">1<\/a>].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cinq m\u00e8tres. C\u2019est la distance que je suis parvenu \u00e0 parcourir depuis le pied de mon immeuble avant de me faire interpeller. Pas m\u00eame le temps d\u2019apercevoir les hordes de casseurs-pilleurs que je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 rejoindre, comme en atteste le contenu de mon sac \u00e0 dos. Trois bo\u00eetiers reflex, un nombre \u00e9quivalent d\u2019objectifs et un micro pour la vid\u00e9o\u00a0: l\u2019arsenal de pr\u00e9dilection de l\u2019\u00e9meutier en maraude. N\u2019\u00e9tant pas plus <a href=\"https:\/\/lundi.am\/Quand-lacrymo-gene-levez-le-voile\">champion d\u2019apn\u00e9e<\/a> que virtuose de la prise de vue en aveugle, je suis aussi \u00e9quip\u00e9 d\u2019un casque, de lunettes de protection et d\u2019un masque \u00e0 gaz \u00e0 cartouche. <em>A cartouche<\/em>\u00a0:\u00a0une sp\u00e9cification aux accents belliqueux, qui comme m\u2019en informera une polici\u00e8re quelques heures plus tard, \u00e9tablit fermement la g\u00e9n\u00e9alogie guerri\u00e8re de cette arme par destination. \u00ab\u00a0A l\u2019origine, c\u2019est un masque <em>de guerre<\/em>, vous savez\u00a0\u00bb, m\u2019ass\u00e8nera sans ciller cette gardienne z\u00e9l\u00e9e de la paix sociale. L\u2019arme est disponible chez Leroy-Merlin pour la somme modique de 29 euros. On comprend que le pouvoir tremble\u00a0: \u00e0 ce prix-l\u00e0, le chaos est vraiment \u00e0 la port\u00e9e de toutes les bourses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0On lui met quoi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Assorti \u00e0 mon casque de ski et \u00e0 mes lunettes de protection, sans oublier quelques doses de s\u00e9rum phy soustraites au stock familial, ce demi-masque \u00e0 cartouche suffit \u00e0 \u00e9tablir mes vis\u00e9es subversives aux yeux des policiers qui barrent ma rue. J\u2019ai beau leur pr\u00e9senter la carte professionnelle certifiant mon affiliation \u00e0 un \u00e9tablissement d\u2019enseignement sup\u00e9rieur \u2013\u00a0pas vraiment r\u00e9put\u00e9, du reste, pour \u00eatre le chaudron de la V<sup>e<\/sup> internationale \u2013 avant de leur proposer une s\u00e9lection de mes publications pour diff\u00e9rents m\u00e9dias, rien n\u2019y fait\u00a0: mon mat\u00e9riel est confisqu\u00e9 et l\u2019on m\u2019informe que je vais \u00eatre promptement transf\u00e9r\u00e9 vers le commissariat le plus proche pour une v\u00e9rification d\u2019identit\u00e9. Bon, c\u2019est un vilain contretemps mais avec un peu de chance j\u2019arriverai \u00e0 rejoindre les copains dans quelques heures pour couvrir un bout de manif. Quand le fourgon finit par arriver, la situation prend pourtant un tour diff\u00e9rent\u00a0: on me demande \u2013\u00a0certes poliment \u2013\u00a0de me tourner et de me laisser passer les menottes, et l\u2019on m\u2019informe de mon interpellation. Pour quel motif\u00a0? Sur ce point, les policiers semblent quelque peu h\u00e9sitants\u00a0: \u00ab\u00a0On lui met quoi\u00a0?\u00a0\u00bb, demande \u00e0 ses coll\u00e8gues le pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la paperasse. Apr\u00e8s quelques instants de r\u00e9flexion, l\u2019un d\u2019entre eux finit par trancher\u00a0: \u00ab\u00a0T\u2019as qu\u2019\u00e0 lui mettre \u00ab\u00a0groupement\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. <em>Participation \u00e0 un groupement en vue de la pr\u00e9paration de violences, de destructions ou de d\u00e9gradations\u00a0<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019incrimination Gilets Jaunes\u00a0\u00bb, comme les flics eux-m\u00eames ont pris l\u2019habitude de surnommer l\u2019article 222-14-2 du Code p\u00e9nal en date de 2010, qui les autorise \u00e0 interpeller tout suspect en amont des manifestations\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Comment-j-ai-echappe-a-la-greve-des-transports-en-passant-trente-et-une-heure#nb14-2\">2<\/a>]. Il est 12h30, et le seul groupement qu\u2019il m\u2019ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d\u2019apercevoir depuis le d\u00e9but de la matin\u00e9e, c\u2019est celui des cars de CRS bloquant tous les acc\u00e8s \u00e0 mon quartier du 10<sup>e<\/sup> arrondissement de Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux autres \u00e9meutiers en puissance, pareillement menott\u00e9s, m\u2019attendent dans le fourgon. Le premier est un motard CGTiste de la r\u00e9gion parisienne, trahi par ses gants coqu\u00e9s et l\u2019Opinel qui tra\u00eenait dans une poche de son blouson. Cheminot lorrain, son voisin a lui aussi la f\u00e2cheuse habitude de ne jamais se s\u00e9parer de son surin\u00a0; pis encore, il transporte deux fumig\u00e8nes dans le but \u00e9vident de bouter le feu \u00e0 la capitale. Plut\u00f4t compr\u00e9hensifs, mes deux compagnons \u00e9gaient le trajet de traits d\u2019humour avec nos gardiens. Pas s\u00fbr, en effet, que l\u2019\u00e9pave qui nous transporte parvienne \u00e0 passer le contr\u00f4le technique. Le service public n\u2019est plus ce qu\u2019il \u00e9tait\u00a0; l\u00e0-dessus au moins, nous sommes tous d\u2019accord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Transf\u00e9r\u00e9s au comico d\u2019un arrondissement central de Paris \u2013 parce que celui du 17<sup>e<\/sup>, initialement pr\u00e9vu, est \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0 plein\u00a0\u00bb \u2013, nous y sommes notifi\u00e9s de notre placement en garde \u00e0 vue. Pas de panique\u00a0: tout cela n\u2019est que pure formalit\u00e9, nous serons dehors dans quelques heures nous assurent les policiers. Les flics sont sympas, solidaires m\u00eames\u00a0: \u00ab\u00a0On est avec vous, les gars\u00a0!\u00a0\u00bb, clame l\u2019un d\u2019entre eux dans l\u2019approbation g\u00e9n\u00e9rale. Le camarade cheminot en profite pour engager la discussion sur l\u2019abominable r\u00e9forme des retraites qui pointe \u00e0 l\u2019horizon, avant d\u2019embrayer sur l\u2019incompr\u00e9hension du grand public \u00e0 l\u2019\u00e9gard des r\u00e9gimes sp\u00e9ciaux. La convergence des luttes est en train de s\u2019accomplir sous nos yeux \u00e9bahis\u00a0; dans quelques minutes, les flics tomberont les armes et hisseront un drapeau pirate sur le toit du comico. Las. La force de l\u2019ordre finit par l\u2019emporter et nous atterrissons dans un bocal aux vitres embrum\u00e9es et aux murs parsem\u00e9s de runes secr\u00e8tes \u2013\u00a0la volubilit\u00e9 de nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs, pourtant priv\u00e9s de tout instrument d\u2019\u00e9criture, force l\u2019admiration de tous les pr\u00e9sents. Nous en profitons pour faire plus ample connaissance, et partager notre sid\u00e9ration\u00a0: mais qu\u2019est-ce que nous foutons ici\u00a0? Il est 15h et nous voulons encore croire \u00e0 l\u2019erreur b\u00eate \u2013\u00a0victimes collat\u00e9rales du dispositif implacable de la PP, nous serons rel\u00e2ch\u00e9s lorsque la tension li\u00e9e \u00e0 cette journ\u00e9e de mobilisation aura bien fini par retomber. C\u2019est en tout cas ce dont nous assurent nos ge\u00f4liers. La fouille est\u00a0courtoise \u2013\u00a0\u00ab\u00a0on ne torture pas, ici\u00a0\u00bb, tient \u00e0 pr\u00e9ciser l\u2019un des joyeux drilles charg\u00e9s de me mettre \u00e0 nu. L\u2019OPJ dressant mon proc\u00e8s-verbal est plut\u00f4t compr\u00e9hensif. Evidemment, il ne veut pas m\u2019emp\u00eacher de couvrir la manifestation, m\u00eame s\u2019il aimerait bien savoir si je ne suis pas un peu manifestant sur les bords, et s\u2019il ne m\u2019arrive pas de balancer quelques pav\u00e9s sur les forces de l\u2019ordre de temps \u00e0 autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la cellule de d\u00e9tention provisoire o\u00f9 nous nous gelons avec le camarade cheminot, nous sommes bient\u00f4t rejoints par un Street-M\u00e9dic lillois. Lui aussi est tomb\u00e9 pour son masque \u00e0 gaz \u00e0 cartouche. Dans un bel \u00e9lan de solidarit\u00e9, il est venu porter secours \u00e0 un membre de son \u00e9quipe interpell\u00e9 \u00e0 l\u2019issue d\u2019un contr\u00f4le pour possession d\u2019un de ces masques si \u00ab\u00a0militaires\u00a0\u00bb. Arborant une protection similaire et tentant de faire valoir qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un instrument banal parmi les secouristes, il s\u2019est \u00e0 son tour fait embarquer. Dommage pour ses copains, parce que c\u2019est lui qui a les cl\u00e9s de la bagnole qui devait ramener tout le monde \u00e0 la maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La radicalit\u00e9, \u00e7a r\u00e9chauffe<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre crever de froid et du typhus, nous finissons par nous ranger \u00e0 la seconde option et r\u00e9clamons des couvertures pourtant pas bien nettes. En fait, nous pr\u00e9f\u00e8rerions \u00eatre fusill\u00e9s l\u00e0, tout de suite, ce serait plus rapide et plus digne. Mais non, cette faveur ne figure pas parmi les alternatives pr\u00e9sent\u00e9es par cet \u00c9tat polic\u00e9 \u00e0 ses prisonniers politiques. Les heures passent, il faut bien s\u2019occuper, se (re)motiver aussi. L\u2019ami cheminot honore la m\u00e9moire de ses a\u00efeux sid\u00e9rurgistes, durs au mal et bien plus dispos\u00e9s \u00e0 en d\u00e9coudre avec les flics que les prol\u00e9taires pr\u00e9caris\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui. Non pas que notre ami professe une aversion pour tout ce qui porte l\u2019uniforme\u00a0: \u00e0 la maison, il a des copains flics, avec lesquels il partage souvent l\u2019ap\u00e9ro. Ce qui nous arrive n\u2019aurait donc rien de personnel\u00a0: ils feraient juste leur boulot. Auto-d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0sans attache\u00a0\u00bb, notre compagnon M\u00e9dic pr\u00e9sente des penchants anti-autoritaires prononc\u00e9s. Ce qui n\u2019exclut pas, au moins dans les premi\u00e8res heures de la GAV, qu\u2019il fasse preuve d\u2019une mansu\u00e9tude similaire \u00e0 l\u2019\u00e9gard des flics qui nous ont interpell\u00e9s et qui nous gardent au frais. Pas besoin d\u2019avoir lu la <em>Mis\u00e8re du monde<\/em> pour comprendre cette empathie\u00a0: ceux-l\u00e0 ont grandi avec des copains qui ont fini de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la barricade. Ce qui, forc\u00e9ment, laisse penser qu\u2019ils pourraient un jour entreprendre le trajet inverse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les heures passent mais nous refusons de nous laisser abattre. Nous plaisantons sur notre statut de hors-la-loi en gestation. \u00ab\u00a0On va tous se choper un casier. Va falloir le remplir, maintenant\u00a0\u00bb, ironise le M\u00e9dic. Comme il en convient lui-m\u00eame, c\u2019est le cheminot qui peut le plus l\u00e9gitimement pr\u00e9tendre au titre de \u00ab\u00a0terroriste\u00a0\u00bb, puisqu\u2019avec ses camarades de lutte il est r\u00e9solu \u00e0 \u00ab\u00a0prendre en otage\u00a0\u00bb\u00a0les usagers. Nous nous vantons d\u2019avoir fait trembler l\u2019\u00c9tat \u2013\u00a0comment, autrement, expliquer notre pr\u00e9sence en ces lieux insalubres\u00a0? Il fait toujours aussi froid dans cette foutue cellule mais les esprits commencent \u00e0 s\u2019\u00e9chauffer. \u00c7a doit \u00eatre \u00e7a ce qu\u2019ils appellent la radicalisation\u00a0:\u00a0un truc pour se tenir chaud dans les culs-de-basse-fosse de l\u2019\u00c9tat polic\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Hippocrate contre hypocrites<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le silence retombe, la machine judiciaire reprend ses droits. A commencer par le plus fondamental\u00a0: vous faire douter que vous puissiez trouver protection dans la loi. Pensant na\u00efvement que cette m\u00e9prise allait rapidement prendre fin, nous avons tous d\u00e9clin\u00e9 le recours \u00e0 un avocat. C\u2019est une erreur \u00e0 laquelle on ne me reprendra pas \u2013\u00a0par les temps qui courent, il est indispensable d\u2019\u00eatre <a href=\"https:\/\/rajcollective.noblogs.org\/\">au fait de ses droits<\/a> avant de se rendre en manif, et d\u2019avoir le r\u00e9flexe de contacter un avocat pr\u00e9-identifi\u00e9 en cas d\u2019interpellation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que l\u2019apr\u00e8s-midi touche \u00e0 sa fin et que nous supposons la manifestation en voie de conclusion \u2013\u00a0les flics restent tr\u00e8s \u00e9vasifs sur ce point \u2013, l\u2019OPJ nous informe que nous allons finalement \u00eatre d\u00e9f\u00e9r\u00e9s devant un magistrat. C\u2019est la consternation\u00a0: l\u2019\u00e9tau judiciaire est en train de se resserrer autour de nous, et il est de plus en plus \u00e9vident que nous allons passer la nuit au poste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le moral en berne, nous commen\u00e7ons \u00e0 comprendre que nous ne sommes peut-\u00eatre pas l\u00e0 par hasard, apr\u00e8s tout. Un Street-M\u00e9dic, un cheminot en lutte et un enseignant-chercheur, photographe \u00e0 ses heures (notre ami motard a visiblement \u00e9t\u00e9 rel\u00e2ch\u00e9, peut-\u00eatre aid\u00e9 en cela par son affiliation syndicale)\u00a0: aux yeux de ce r\u00e9gime de plus en plus r\u00e9pressif, nous incarnons trois figures d\u2019importuns, g\u00eanant aux entournures le long bras de la loi. Si le cheminot est un terroriste en puissance, le M\u00e9dic a boulevers\u00e9 le rapport de force entre policiers et manifestants, au b\u00e9n\u00e9fice des seconds\u00a0: ce que dispensent ces secouristes militants, ce ne sont pas seulement des premiers soins mais des ressources en vue d\u2019une autod\u00e9fense populaire. Les photojournalistes ind\u00e9pendants, en refusant de se plier au jeu du march\u00e9 et de la propagande ins\u00e9curitaire, entendent quant \u00e0 eux faire valoir un droit de regard sur l\u2019\u00c9tat de police, avec la conviction qu\u2019il est plus urgent que jamais de tenir \u00e0 l\u2019\u0153il ses gardiens. Il n\u2019est pas anodin que tant d\u2019interpell\u00e9s de cette journ\u00e9e de mobilisation se soient faits sanctionner pour leur masque \u00e0 gaz. Cet instrument de protection en vente libre, et \u00e0 un prix modique, est l\u2019outil d\u2019autod\u00e9fense populaire par excellence\u00a0: il vient perturber l\u2019asym\u00e9trie du rapport de force entre la police et les manifestants, en contestant \u00e0 la premi\u00e8re son droit de gazer en paix. Ce que cherchent \u00e0 tout prix \u00e0 retrouver les forces de l\u2019ordre, c\u2019est cette supr\u00e9matie gazeuse. Exempter les M\u00e9dics de cette r\u00e8gle d\u2019asym\u00e9trie, notamment pour leur permettre de venir en aide aux manifestants moins prot\u00e9g\u00e9s, ce serait compromettre toute la logique de ce retour \u00e0 l\u2019ordre. Quand bien m\u00eame ils se r\u00e9soudraient \u00e0 ce principe \u2013\u00a0ce qui para\u00eet bien improbable, au vu des convictions militantes de la plupart d\u2019entre eux\u00a0\u2013, les Street-M\u00e9dics pointent les failles morales b\u00e9ant dans ce plan de reconqu\u00eate. Mon compagnon de cellule \u00e9tait pr\u00e9sent place d\u2019Italie le 16\u00a0novembre\u00a0: de cette nasse g\u00e9ante, il garde le souvenir d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0boucherie\u00a0\u00bb. Plusieurs heures durant, les manifestants pris au pi\u00e8ge ont suffoqu\u00e9 sous un d\u00e9luge de lacrymos. Les plus \u00e2g\u00e9s et les moins aguerris sont parfois tomb\u00e9s en syncope, et ce n\u2019est qu\u2019avec l\u2019appui des M\u00e9dics que l\u2019on a pu \u00e9viter le drame. Tout en invoquant le serment d\u2019Hippocrate m\u00eame s\u2019il ne l\u2019a jamais pr\u00eat\u00e9 formellement (il a une toute autre activit\u00e9 dans le civil), mon compagnon de cellule se dit d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 garantir le droit des manifestants \u00e0 s\u2019auto-d\u00e9fendre face \u00e0 la brutalit\u00e9 polici\u00e8re. Il d\u00e9nonce dans le m\u00eame temps l\u2019hypocrisie de la strat\u00e9gie de la PP, d\u00e9niant aux manifestants le droit de se prot\u00e9ger contre les gaz tout en les privant d\u2019\u00e9chappatoire pour mieux les exposer au pouvoir de punir de la police \u2013\u00a0un pouvoir qui semble s\u2019\u00eatre d\u00e9cupl\u00e9 dans le sillage de la r\u00e9pression des Gilets Jaunes\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Comment-j-ai-echappe-a-la-greve-des-transports-en-passant-trente-et-une-heure#nb14-3\">3<\/a>]. On comprend mieux, \u00e0 l\u2019aune de telles analyses \u2013\u00a0et des images qui leur donnent corps, sous r\u00e9serve que les photographes puissent \u00e0 leur tour travailler dans les nu\u00e9es toxiques \u2013, ce qui trouble autant les strat\u00e8ges de l\u2019asphyxie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le navire prend l\u2019eau, mais la lutte continue<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On nous a garanti que nous serions d\u00e9f\u00e9r\u00e9s \u00e0 magistrat vers 20h. Mais les heures passent et le transfert se fait attendre. Un policier un peu plus franc du collier que ses coll\u00e8gues finit par nous informer que nous ne verrons pas \u00ab\u00a0le juge\u00a0\u00bb\u00a0ce soir, parce qu\u2019il est \u00ab\u00a0parti se coucher\u00a0\u00bb. En clair, nous passerons la nuit au \u00ab\u00a0d\u00e9p\u00f4t\u00a0\u00bb \u2013\u00a0les cellules individuelles du tout nouveau TGI des Batignolles. Aux alentours de 22h, un policier vient chercher mes trois compagnons de cellule \u2013\u00a0entre temps, un \u00e9tudiant en journalisme, \u00e9quip\u00e9 d\u2019une go-pro mont\u00e9e sur son casque et d\u2019un masque \u00e0 gaz jug\u00e9 trop performant, nous a rejoints dans l\u2019aquarium. Je reste seul dans cette pi\u00e8ce expos\u00e9e au regard des policiers du poste, tentant tant bien que mal de surmonter le coup que m\u2019a port\u00e9 ce soudain isolement. Ce n\u2019est que vers 1h30 du matin que l\u2019on se r\u00e9sout \u00e0 me transf\u00e9rer au TGI. Une fois de plus, on me passe les menottes, en m\u2019avertissant que \u00ab\u00a0\u00e7a va cailler dehors\u00a0\u00bb \u2013\u00a0on m\u2019a retir\u00e9 ma parka pour que je ne tente pas de m\u2019\u00e9trangler avec les cordons et je grelotte tout au long du trajet. J\u2019ai un voisin dans le fourgon mais je suis trop crev\u00e9 pour avoir la force d\u2019engager la conversation. Parvenu au d\u00e9p\u00f4t, je comprendrai qu\u2019il s\u2019agit cette fois d\u2019un employ\u00e9 minist\u00e9riel syndiqu\u00e9 et auto-d\u00e9clar\u00e9 \u00ab\u00a0gilet jaune\u00a0\u00bb, auquel on reproche une fois de plus de s\u2019\u00eatre arm\u00e9 d\u2019un masque \u00e0 gaz surpuissant. Ulc\u00e9r\u00e9 par le traitement qui lui est fait, il s\u2019indigne de la r\u00e9pression visant \u00ab\u00a0un syndicaliste\u00a0\u00bb. Visiblement dot\u00e9 d\u2019un capital militant sensiblement sup\u00e9rieur \u00e0 celui des autres naufrag\u00e9s crois\u00e9s au cours de ce jour sans fin, il fait appel \u00e0 un avocat familier de la d\u00e9fense des Gilets Jaunes. En attendant, il est tout comme moi conduit dans l\u2019une des cellules individuelles du tribunal. C\u2019est neuf, propre, et absolument gla\u00e7ant \u00e0 la premi\u00e8re exp\u00e9rience\u00a0: mis \u00e0 l\u2019isolement, sous un \u00e9clairage invariant, vous perdez rapidement toute notion du temps. Vous tentez de dormir en esp\u00e9rant que les heures passent plus vite mais les crises de rage de vos voisins hurlant ou tambourinant sur les portes vitr\u00e9es vous tirent brutalement de votre torpeur. Vous voudriez lire, \u00e9crire, mais ce luxe vous est \u00e9videmment refus\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous \u00eates beaucoup, \u00e7a va prendre un moment\u00a0\u00bb, m\u2019avertit une polici\u00e8re au petit matin. Et de fait, alors que le \u00ab\u00a0magistrat\u00a0\u00bb \u2013\u00a0qui n\u2019en est pas vraiment un puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un simple d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 du procureur \u2013\u00a0a commenc\u00e9 ses auditions vers 10h., ce n\u2019est qu\u2019autour de 20h. que je finis par \u00eatre d\u00e9f\u00e9r\u00e9 devant lui. Comme je m\u2019y attendais, j\u2019\u00e9cope d\u2019un simple rappel \u00e0 la loi, qui tend pourtant \u00e0 confirmer ma \u00ab\u00a0participation \u00e0 un groupement\u00a0\u00bb, comme le sugg\u00e8re succinctement la notification qu\u2019il me tend. Je m\u2019indigne du traitement qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 et m\u2019enqui\u00e8re des conditions dans lesquelles je suis d\u00e9sormais suppos\u00e9 mener mes travaux d\u2019enqu\u00eate ethnographiques et photographiques en manifestation. Pour toute r\u00e9ponse, mon interlocuteur invoque la \u00ab\u00a0conjoncture mondiale troubl\u00e9e que nous traversons\u00a0\u00bb. Un instant, je crois qu\u2019il fait allusion \u00e0 la multiplication des soul\u00e8vements populaires et au sol qui semble soudain se d\u00e9rober sous les pieds du vieux monde. Mais non, ce qu\u2019il a en t\u00eate, c\u2019est la fusion imminente du p\u00e9ril vert et des subversifs en K-way noirs\u00a0: \u00ab\u00a0Vous savez, le temps n\u2019est pas loin o\u00f9 ils [le commandement unifi\u00e9 des forces des t\u00e9n\u00e8bres] attaqueront les forces de l\u2019ordre avec des drones \u00e9quip\u00e9s de bombes, comme les Palestiniens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai donc pass\u00e9 31h en GAV pour en arriver l\u00e0\u00a0: un rappel \u00e0 une loi innommable \u2013\u00a0litt\u00e9ralement, puisque l\u2019article du code p\u00e9nal concern\u00e9 n\u2019est m\u00eame pas mentionn\u00e9 dans la notification \u2013, assorti de sp\u00e9culations sur l\u2019avenir du terrorisme et sur les \u00e9ni\u00e8mes sacrifices qu\u2019il nous faudrait endurer au nom de la s\u00e9curit\u00e9 du plus grand nombre. Heureusement que j\u2019ai aussi d\u00e9couvert une sacr\u00e9e solidarit\u00e9 dans les rangs des lutteurs, quelle que soit leur affiliation. A n\u2019en point douter, le navire prend l\u2019eau\u00a0: nous venons tout de m\u00eame d\u2019\u00e9prouver \u2013\u00a0dans la limite d\u2019une GAV prolong\u00e9e, qui reste tout de m\u00eame incomparable aux mois de pr\u00e9ventive dont \u00e9copent r\u00e9guli\u00e8rement des camarades moins chanceux \u2013 toute la puissance r\u00e9pressive de ce r\u00e9gime r\u00e9solu \u00e0 nous priver du droit de lutter en nous confisquant notre capacit\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9fendre. On peut sans doute \u00eatre un peu plus pr\u00e9cis\u00a0: ce qui se cache ici derri\u00e8re la notion un peu vague de \u00ab\u00a0r\u00e9pression\u00a0\u00bb, c\u2019est l\u2019exercice extrajudiciaire du pouvoir de punir et d\u2019intimider, qui se d\u00e9ploie non pas tout \u00e0 fait hors la loi mais dans ses marges d\u2019interpr\u00e9tation. La formulation r\u00e9solument vague de l\u2019article 222-14-2 du Code p\u00e9nal autorise la police \u00e0 faire usage de \u00ab\u00a0discernement\u00a0\u00bb\u00a0\u00e0 un degr\u00e9 qui confine \u00e0 l\u2019arbitraire. En l\u2019autorisant \u00e0 interpeller des manifestant.e.s pour des faits qui, dans de nombreux cas, leur vaudront un simple rappel \u00e0 la loi, le d\u00e9lit de \u00ab\u00a0groupement\u00a0\u00bb\u00a0ouvre de surcro\u00eet la voie \u00e0 une forme de \u00ab\u00a0r\u00e9tribution officieuse\u00a0\u00bb\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Comment-j-ai-echappe-a-la-greve-des-transports-en-passant-trente-et-une-heure#nb14-4\">4<\/a>]\u00a0dont la police est coutumi\u00e8re dans le traitement de son gibier ordinaire. A la diff\u00e9rence des brimades infra-judiciaires (gestes d\u00e9plac\u00e9s, insultes, actes ou paroles mena\u00e7ants&#8230;), le placement en GAV pour des faits peu susceptibles d\u2019aboutir \u00e0 des poursuites p\u00e9nales rel\u00e8ve d\u2019une pratique plus institutionnalis\u00e9e de l\u2019intimidation, o\u00f9 l\u2019arbitraire policier et la coercition judiciaire se conjuguent dans une zone d\u2019ind\u00e9termination juridique. Au final, la plupart des interpell\u00e9s en ressortiront libres mais durement secou\u00e9s \u2013\u00a0punis sans avoir \u00e9t\u00e9 formellement jug\u00e9s et condamn\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous n\u2019avons pourtant pas dit notre dernier mot. En rela\u00e7ant enfin mes baskets, je repense \u00e0 une phrase de l\u2019ami Medic\u00a0: \u00ab\u00a0tant qu\u2019\u00e0 se faire laminer, la prochaine fois qu\u2019on montera sur Paris, \u00e7a pourrait ne pas \u00eatre pour soigner\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la sortie du tribunal, un inconnu me prend dans ses bras, et m\u2019informe que la manif du 5 a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0\u00e9norme\u00a0\u00bb. Je suis un peu jaloux d\u2019avoir manqu\u00e9 \u00e7a. En m\u00eame temps, j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 deux grosses journ\u00e9es de gr\u00e8ve des transports.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">lundi.am<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment j\u2019ai \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la gr\u00e8ve des transports en passant trente-et-une heures en garde \u00e0 vue\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6516","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6516","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6516"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6516\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6517,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6516\/revisions\/6517"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6516"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6516"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6516"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}