{"id":6620,"date":"2020-01-11T02:07:42","date_gmt":"2020-01-11T01:07:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6620"},"modified":"2020-01-10T17:08:27","modified_gmt":"2020-01-10T16:08:27","slug":"book-emissaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/01\/11\/book-emissaire\/","title":{"rendered":"Book \u00e9missaire"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\">Bient\u00f4t, \u00e0 l\u2019\u00e9cole il n\u2019y aura plus de livres &#8211; et on s\u2019\u00e9tonne de la \u00abbaisse du niveau\u00bb.<\/h2>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un fait peu connu, du moins peu comment\u00e9, mais il est l\u00e0, irr\u00e9versible : les livres d\u00e9sertent l\u2019\u00e9cole, remplac\u00e9s par les ordinateurs. D\u00e9cision verticale, men\u00e9e au nom d\u2019une \u00e9cole \u00abmoderne\u00bb, dont l\u2019ordinateur est le signe le plus banal. Le livre est vieux, il jaunit comme les dents, avec ses pages qui puent la mort ou le parfum. Le vieillissement des ordinateurs, moins visible mais plus sournois, est effac\u00e9 par l\u2019obsolescence programm\u00e9e. Jadis on sentait la culture d\u2019un \u00e9l\u00e8ve aux \u00abpoches\u00bb qu\u2019il poss\u00e9dait : plus son \u00e9dition du\u00a0<em>Rouge et le Noir<\/em> \u00e9tait ancienne (avec G\u00e9rard Philipe et Danielle Darrieux en couverture), plus son capital culturel \u00e9tait \u00e9lev\u00e9 puisqu\u2019il avait re\u00e7u son livre en h\u00e9ritage, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, avec les rides et les d\u00e9fauts de l\u2019ouvrage. Les parvenus ou les prolos arboraient l\u2019\u00e9dition r\u00e9cente (avec l\u2019ignoble couverture en fleurs\u2026 rouges) qui les trahissait. Avec l\u2019ordinateur, c\u2019est le contraire : plus vous avez un mod\u00e8le ancien, plus vous passez pour ringard aux yeux des technophiles. L\u2019\u00e9cole investit donc des sommes colossales pour chasser l\u2019objet livre et s\u2019adapter au march\u00e9 informatique, qui p\u00e9rime ses objets avec beaucoup plus de c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 que le style de Stendhal. Des PC morts tra\u00eenent un peu partout dans les classes et les bureaux, auxquels personne ne touche. Bref, l\u2019\u00e9limination du livre est une de ces r\u00e9gressions progressistes dont notre \u00e9poque a le secret, mais elle se garde bien de le dire, car l\u2019\u00e9cole ne peut pas trop mentir sur ses fondamentaux en bannissant visiblement ce symbole absolu du savoir. Pourtant, comme toute institution qui se respecte, l\u2019\u00e9cole en\u00a0mode lib\u00e9ral-moderne fait le contraire de ce pour quoi elle est con\u00e7ue : elle rend illettr\u00e9 comme la prison rend criminel, l\u2019h\u00f4pital malade et la justice coupable. Ne comptez pas sur moi pour maintenir les sales petits secrets au chaud : le livre est au sein des \u00e9tablissements scolaires l\u2019objet d\u2019une vaste mais discr\u00e8te extermination. Les manuels sont devenus digitaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai enseign\u00e9 jadis au coll\u00e8ge, nagu\u00e8re au lyc\u00e9e, aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019universit\u00e9. J\u2019ai toujours tenu dans ces\u00a0lieux sacr\u00e9s un discours sacral, compl\u00e8tement \u00e0 contre-courant de\u00a0l\u2019id\u00e9ologie techniciste qui croyait \u00e0 la mort du livre, ou faisait semblant d\u2019y croire : or le livre ne meurt pas, ne peut pas mourir, car le livre c\u2019est nous &#8211;\u00a0ou alors, s\u2019il meurt, mourons avec lui. Mais moi je crois \u00e0 la vie \u00e9ternelle du livre. Je suis vitaliste comme un jeune rabbin ou un cur\u00e9 de campagne. Je n\u2019ai aucun respect pour l\u2019ordinateur, cet objet bien pratique qui nous assigne \u00e0 r\u00e9sidence devant lui comme des mouches. Nous sommes des gens du Livre. Gens signifie \u00abpeuple\u00bb en latin, et aussi \u00abnom\u00bb : le nom du livre est peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La disparition programm\u00e9e du livre \u00e0 l\u2019\u00e9cole (il devient m\u00eame rare dans les biblioth\u00e8ques) a des effets multiples. Depuis quelques ann\u00e9es, les professeurs sont d\u00e9boussol\u00e9s devant l\u2019arriv\u00e9e des ordinateurs en classe. Le cours leur \u00e9chappe. A la fac, l\u2019ordinateur, m\u00e9dium froid, remplace le volume, et minore l\u2019homme, sa chaleur et ses risques du m\u00e9tier. Moi-m\u00eame, j\u2019ai perdu une partie de mon charisme \u00e0 cause de la technique. Je suis technophobe parce que j\u2019aime parler aux gens. Or l\u2019enseignement repose avant tout sur une pr\u00e9sence r\u00e9ciproque : sans ce regard, ce corps, cette voix, qui est aussi leur voix, leur corps, leur regard, autant faire du t\u00e9l\u00e9travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une amie qui enseigne au coll\u00e8ge me raconte ce fait ubuesque : comme il n\u2019y a plus de livres, il faut sans cesse acheter de co\u00fbteux ordinateurs qui \u00e9loignent encore plus les \u00e9l\u00e8ves du livre. Bien entendu, une fois sur trois, le syst\u00e8me informatique dysfonctionne. Au lieu de lire dans le calme, l\u2019heure de cours se passe \u00e0 r\u00e9parer les machines. De\u00a0m\u00eame qu\u2019un informaticien qui\u00a0ne sacralise pas Apple n\u2019est pas un informaticien ou qu\u2019un p\u00e2tissier qui ne v\u00e9n\u00e8re pas la cr\u00e8me n\u2019est pas un p\u00e2tissier, un professeur qui ne sacralise pas le livre n\u2019est pas un professeur (appliquez mon th\u00e9or\u00e8me \u00e0 votre corps de m\u00e9tier et vous verrez que je ne suis pas dans le faux). Mais la diff\u00e9rence entre un livre et un ordinateur \u00e9clate : un livre est passible de sacralisation partag\u00e9e, un ordinateur, non. Le livre est partageable parce qu\u2019il ne vaut pas\u00a0grand-chose, l\u00e0 est sa fortune paradoxale. L\u2019\u00e9cran se garde pour soi, jalousement, petitement et s\u2019abandonne d\u00e8s qu\u2019il n\u2019est plus \u00e0 la mode. On\u00a0chasse les pauvres des\u00a0villes comme on chasse les livres des classes. Or c\u2019est parce qu\u2019il est pauvre que le livre est le plus riche : l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9cran est faible par force, le livre est fort de sa faiblesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">lib\u00e9ration<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bient\u00f4t, \u00e0 l\u2019\u00e9cole il n\u2019y aura plus de livres &#8211; et on s\u2019\u00e9tonne de la \u00abbaisse du niveau\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6620"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6620\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6621,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6620\/revisions\/6621"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6620"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}