{"id":6710,"date":"2020-02-07T02:13:53","date_gmt":"2020-02-07T01:13:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=6710"},"modified":"2020-02-04T08:14:43","modified_gmt":"2020-02-04T07:14:43","slug":"ce-capitaliste-qui-vit-en-chacun-de-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/02\/07\/ce-capitaliste-qui-vit-en-chacun-de-nous\/","title":{"rendered":"Ce capitaliste qui vit en chacun de nous"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\">Vie et mort du petit-bourgeois gentilhomme<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment combattre un ordre social qui a install\u00e9 en nous-m\u00eame ses mani\u00e8res de voir le monde\u00a0? Ce dilemme traverse l\u2019\u0153uvre du sociologue Alain Accardo, tout comme la figure qui l\u2019incarne\u00a0: celle du petit-bourgeois gentilhomme, tiraill\u00e9 entre ses aspirations d\u00e9\u00e7ues et sa r\u00e9volte emp\u00each\u00e9e. La crise climatique et l\u2019exigence d\u2019une \u00e9cologie anticapitaliste sonneront-elles le glas de ce type humain\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Si, dans la course \u00e0 l\u2019accaparement du capital industriel et financier, la grande bourgeoisie a gard\u00e9 ses avantages classiques, en revanche, en mati\u00e8re d\u2019accumulation du capital symbolique et culturel (en particulier sous sa forme scolaire-universitaire), la petite bourgeoisie a fait mieux que soutenir la comparaison avec son a\u00een\u00e9e. Elle a, sinon cr\u00e9\u00e9 ex nihilo, du moins largement contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper et \u00e0 diffuser \u00e0 travers le monde un style de vie caract\u00e9ris\u00e9 par la toute-puissance de l\u2019argent, le culte de l\u2019audace entrepreneuriale, le bougisme affairiste, la propension \u00e0 la consommation compulsive et l\u2019h\u00e9donisme \u00e0 courte vue, le tout fard\u00e9 d\u2019une spiritualit\u00e9 de fa\u00e7ade sur le mod\u00e8le am\u00e9ricain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce <em>\u00ab\u00a0nouvel esprit du capitalisme\u00a0\u00bb,<\/em> comme l\u2019avaient baptis\u00e9 Luc Boltanski et \u00c8ve Chiapello\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nb1\">1<\/a><\/u>), avait d\u00e8s avant la grande crise de\u00a02008 r\u00e9ussi \u00e0 coloniser les entendements et les sensibilit\u00e9s, au point de p\u00e9n\u00e9trer m\u00eame les milieux les plus r\u00e9fractaires en principe \u00e0 l\u2019esprit bourgeois et les plus favorables traditionnellement aux valeurs de l\u2019humanisme progressiste ou aux id\u00e9aux du socialisme r\u00e9volutionnaire. Pour Boltanski et Chiapello, cette orientation id\u00e9ologique \u00e9tait fortement corr\u00e9l\u00e9e au poids grandissant pris par la nouvelle petite bourgeoisie des cadres, des dipl\u00f4m\u00e9s d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures, des universitaires, des artistes et autres groupes et cat\u00e9gories de nouveaux entrants, jeunes et riches en capital culturel, qui se multipliaient avec les besoins sociaux grandissants en encadrement, \u00e9ducation, information, conseil, pr\u00e9sentation, divertissement, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les salari\u00e9s des ann\u00e9es\u00a02000 \u00e9taient toujours charg\u00e9s de cha\u00eenes, mais, \u00e0 nombre d\u2019entre eux, elles semblaient d\u00e9j\u00e0 moins lourdes. Du moins \u00e9tait-ce ce dont l\u2019\u00c9cole de la R\u00e9publique et la Presse du Capital concouraient \u00e0 les convaincre. Ils poursuivaient d\u2019un bon pas la mutation, entam\u00e9e \u00e0 partir de\u00a01968, qui, en un demi-si\u00e8cle, comme on peut le mesurer aujourd\u2019hui, a conduit les classes moyennes (non sans s\u2019\u00e9tendre, par contagion symbolique en quelque sorte, aux classes populaires urbanis\u00e9es) \u00e0 se percevoir et donc \u00e0 se comporter comme si elles \u00e9taient devenues des monades\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nb2\">2<\/a><\/u>) incapables de s\u2019assigner \u00e0 elles-m\u00eames d\u2019autre devise, d\u2019autre id\u00e9al de vie que celui proclam\u00e9 par les grands pr\u00eatres de l\u2019\u00e9gotisme petit-bourgeois de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet id\u00e9al, tel qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 grav\u00e9 par Andr\u00e9 Gide (en particulier) dans le marbre des <em>Nourritures terrestres<\/em> (1897), enjoignait \u00e0 chacun de faire de sa propre personne, envers et contre tous les tabous, <em>\u00ab\u00a0le plus irrempla\u00e7able des \u00eatres\u00a0\u00bb.<\/em> De m\u00eame, Paul Val\u00e9ry dans son <em>Narcisse<\/em> pressait chacun de <em>\u00ab\u00a0se perdre en soi-m\u00eame\u00a0\u00bb<\/em> pour apprendre \u00e0 <em>\u00ab\u00a0se ch\u00e9rir\u00a0\u00bb<\/em> et \u00e0 se joindre \u00e0 son <em>\u00ab\u00a0in\u00e9puisable Moi\u00a0\u00bb.<\/em> En soi, un tel programme aurait pu \u00eatre tout \u00e0 fait s\u00e9duisant s\u2019il n\u2019avait impliqu\u00e9, entre autres conditions permissives, l\u2019instauration de la pire concurrence individualiste. Au demeurant, cette injonction moralement mortif\u00e8re se retrouve sous la plume de tous nos grands litt\u00e9rateurs et penseurs depuis\u2026 au moins la Renaissance et la reprise de l\u2019h\u00e9ritage antique. De Mme\u00a0de\u00a0La\u00a0Fayette \u00e0 Marguerite Duras, de Montaigne \u00e0 Jean-Paul Sartre ou \u00e0 Andr\u00e9 Malraux, la litt\u00e9rature et, plus largement, tous les arts occidentaux n\u2019ont cess\u00e9 d\u2019exalter les puissances personnelles du Moi et d\u2019exhorter chaque individu \u00e0 faire de sa vie une \u0153uvre d\u2019art admirable, \u00e0 nulle autre pareille, en oubliant de pr\u00e9ciser que, parmi les conditions concr\u00e8tes de r\u00e9ussite de toute vie singuli\u00e8re, il y a, in\u00e9vitablement, dans un syst\u00e8me ultraconcurrentiel dont on ne saurait faire abstraction, la ruine, voire le meurtre, \u00e0 plus ou moins grande \u00e9chelle, d\u2019un certain nombre d\u2019autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>In\u00e9galit\u00e9, ostentation et gaspillage<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On red\u00e9couvre aujourd\u2019hui avec consternation ce que la critique marxiste mettait en \u00e9vidence d\u00e8s\u00a01844\u00a0: que le discours de l\u2019humanisme abstrait, id\u00e9aliste et grandiloquent sur l\u2019essence de l\u2019Homme universel et son aptitude \u00e0 dominer le monde a une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 s\u2019aveugler sur le sort concret des hommes r\u00e9els et sur la soumission des masses aux oligarchies. Dans les ann\u00e9es\u00a02000, les porte-voix du n\u00e9olib\u00e9ralisme de droite comme de gauche avaient depuis longtemps perdu de vue, si tant est qu\u2019ils l\u2019eussent jamais compris express\u00e9ment, que la devise de l\u2019\u00e9mancipation humaine, ce n\u2019\u00e9tait pas tant T\u00e9rence avec son <em>\u00ab\u00a0Homo sum<\/em>\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nb3\">3<\/a><\/u>)<em>\u00a0\u00bb<\/em> ni Descartes avec son <em>\u00ab\u00a0Cogito ergo sum\u00a0\u00bb<\/em> (\u00ab\u00a0Je pense donc je suis\u00a0\u00bb) qui l\u2019avaient formul\u00e9e qu\u2019avec son <em>\u00ab\u00a0Enrichissez-vous\u00a0\u00bb<\/em> un certain Fran\u00e7ois Guizot, historien universitaire si\u00e9geant au gouvernement sous le \u00ab\u00a0roi-bourgeois\u00a0\u00bb Louis-Philippe (1830-1848). On sait comment, en fait, l\u2019injonction de Guizot, devenue le mot d\u2019ordre de toute la petite bourgeoisie, a pr\u00e9lud\u00e9 \u00e0 l\u2019appauvrissement sans limites et sans remords du prol\u00e9tariat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel \u00e9tait donc, en substance, le point de vue que j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019exprimer en r\u00e9digeant <em>Le Petit-Bourgeois gentilhomme<\/em> il y a bient\u00f4t vingt\u00a0ans. En apparence, il a coul\u00e9 depuis beaucoup d\u2019eau sur le plan \u00e9v\u00e9nementiel ou conjoncturel. La mode s\u2019est m\u00eame install\u00e9e dans les r\u00e9dactions, depuis les r\u00e9sultats inattendus de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de\u00a02017, puis des l\u00e9gislatives qui ont aussit\u00f4t suivi, de parler de <em>\u00ab\u00a0nouveau monde\u00a0\u00bb,<\/em> de <em>\u00ab\u00a0rupture\u00a0\u00bb<\/em> avec l\u2019ancien et de reprendre en guise d\u2019information journalistique, sans aucune distance critique, les \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9ments de langage\u00a0\u00bb des communicants du r\u00e9gime qui s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 seriner que l\u2019arriv\u00e9e de M.\u00a0Emmanuel Macron a inaugur\u00e9 une r\u00e9volution \u2014 comme l\u2019annon\u00e7ait le titre du livre de sa campagne. Mais, pour peu qu\u2019on examine ce qui s\u2019est pass\u00e9 sous l\u2019angle des logiques structurelles et de l\u2019histoire collective, on ne peut que conclure que le mouvement inertiel de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste n\u2019a gu\u00e8re connu de changements d\u00e9cisifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 cet \u00e9gard, m\u00eame l\u2019irruption sur la sc\u00e8ne politique et dans la sph\u00e8re de l\u2019\u00c9tat des acteurs de l\u2019impromptu macroniste n\u2019a rien d\u2019une nouveaut\u00e9. Sur le plan des structures, tant subjectives qu\u2019objectives, le pi\u00e9tinement de l\u2019histoire semble confirmer la pr\u00e9diction de Jean La Bruy\u00e8re (au XVIIe si\u00e8cle)\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Dans cent ans, le monde subsistera encore en son entier\u00a0: ce sera le m\u00eame th\u00e9\u00e2tre et les m\u00eames d\u00e9corations, ce ne seront plus les m\u00eames acteurs.\u00a0\u00bb<\/em> C\u2019est en effet toujours le m\u00eame r\u00e9pertoire qui se joue, mais avec une distribution diff\u00e9rente. Le jeune premier Macron appara\u00eet avec \u00e9clat, sinon comme l\u2019arch\u00e9type du petit-bourgeois de notre temps, du moins comme son type final, en ce sens qu\u2019il est l\u2019ic\u00f4ne achev\u00e9e de l<em>\u2019Homo \u0153conomicus<\/em> engendr\u00e9 par le capitalisme du XXIe\u00a0si\u00e8cle, le n\u00e9o-aristocrate de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019abondance, d\u2019in\u00e9galit\u00e9, d\u2019ostentation, de frime et de gaspillage, le mod\u00e8le par excellence propos\u00e9 \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves des bonnes \u00e9coles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malheureusement pour lui et ses semblables, ils arrivent trop tard pour donner libre carri\u00e8re \u00e0 leurs ambitions\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019abondance est en train de s\u2019effondrer. Et m\u00eame en se gardant de poser au collapsologue, on peut percevoir les pr\u00e9mices d\u2019un s\u00e9isme de grande ampleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On touche l\u00e0 au seul aspect important de la r\u00e9alit\u00e9 actuelle qu\u2019on puisse consid\u00e9rer v\u00e9ritablement comme une nouveaut\u00e9 capable d\u2019entra\u00eener des changements essentiels dans le cours de notre histoire\u00a0: l\u2019affirmation durant la derni\u00e8re d\u00e9cennie de la conscience \u00e9cologique, sous la forme non plus seulement d\u2019un discours savant sur les rapports entre les activit\u00e9s humaines et la gestion de l\u2019environnement naturel, ni d\u2019une doctrine philosophico-anthropologique sur l\u2019appartenance de l\u2019Homme \u00e0 la Nature \u2014 id\u00e9es et opinions qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9es il y a belle lurette, sans grand retentissement, il faut bien le reconna\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire, ces derni\u00e8res ann\u00e9es nous avons assist\u00e9 \u00e0 un de ces mouvements d\u2019ensemble du corps social que les sciences sociales ont toujours eu bien du mal \u00e0 appr\u00e9hender parce qu\u2019elles ont trop souvent tendance \u00e0 ramener le collectif \u00e0 de l\u2019interindividuel et qu\u2019il est pratiquement impossible de rep\u00e9rer avec pr\u00e9cision o\u00f9, quand et pourquoi exactement les innombrables individualit\u00e9s qui forment un groupe social changent de direction avec un ensemble surprenant, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une nu\u00e9e d\u2019oiseaux ou d\u2019un banc de poissons qui, en apparence, n\u2019ob\u00e9it \u00e0 aucun signal isol\u00e9 perceptible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La raison en est que ces mouvements ins\u00e9parablement collectifs et individuels n\u2019ont pas un chef d\u2019orchestre unique, mais qu\u2019ils sont probablement d\u00e9clench\u00e9s, dans les populations humaines en tout cas, par un m\u00e9canisme de communication imm\u00e9diate d\u2019habitus \u00e0 habitus\u00a0(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nb4\">4<\/a><\/u>) chez des individus fa\u00e7onn\u00e9s par une m\u00eame matrice collective\u00a0: m\u00eames r\u00e9actions aux m\u00eames conditions structurelles d\u2019existence et aux m\u00eames stimuli conjoncturels. Cette forme de sensibilit\u00e9 proprement sociale est par nature condamn\u00e9e \u00e0 \u00e9chapper aux analyses interactionnistes des politologues de service et \u00e0 la myopie pointilliste des instituts de sondage. Ce qui explique que la plupart de nos pr\u00e9tendus experts ratent g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019apparition du nouveau dans l\u2019ancien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que, au cours des ann\u00e9es\u00a02010, la mar\u00e9e montante de la sensibilit\u00e9 \u00e9cologique a petit \u00e0 petit submerg\u00e9 tout le paysage, de fa\u00e7on quasi silencieuse, en d\u00e9pit du bruit m\u00e9diatique fait autour des vaines tentatives de r\u00e9cup\u00e9ration \u00e9lectoraliste de l\u2019\u00e9cologie par les gouvernements successifs. Nos classes dirigeantes, qui croyaient avoir encha\u00een\u00e9 d\u00e9finitivement les classes moyennes au char du lib\u00e9ralisme de droite et de gauche, ont d\u2019abord pens\u00e9 que, pour ramener au bercail productiviste les classes moyennes inqui\u00e8tes et pour d\u00e9tourner leur col\u00e8re devant l\u2019horreur capitaliste, il suffisait de confier un portefeuille minist\u00e9riel, plus honorifique qu\u2019effectif, \u00e0 quelque repr\u00e9sentant de la petite bourgeoisie verte avide d\u2019entrer dans la carri\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le spectre de l\u2019\u00e9cologie<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme on a pu le constater, ces tentatives de la soi-disant gauche de gouvernement, puis de la droite macroniste, pour enter sur le tronc capitaliste un greffon \u00e9cologiste se sont jusqu\u2019ici sold\u00e9es par un fiasco. Cela ne peut surprendre que ceux qui n\u2019auraient pas encore compris qu\u2019un tel projet est par essence incompatible avec la logique du d\u00e9veloppement capitaliste. Celle-ci fait en effet obligation \u00e0 tout gouvernant et \u00e0 tout gestionnaire de vendre tout et n\u2019importe quoi, y compris sa propre m\u00e8re, la Nature, s\u2019il y a un march\u00e9 pour \u00e7a. Il est clair que, pour faire entrer l\u2019\u00e9cologie en politique, il ne suffit pas d\u2019enr\u00f4ler quelque jeune acolyte ambitieux ou na\u00eff et de lui coller sur le front l\u2019\u00e9tiquette \u00ab\u00a0\u00e9colo de service\u00a0\u00bb pour r\u00e9gler le probl\u00e8me. Ni la France, ni l\u2019Europe, ni la plan\u00e8te ne s\u2019en porteront mieux. Tel Saturne d\u00e9vorant ses enfants, le capitalisme \u00e9tend sa d\u00e9voration \u00e0 tout ce qui existe, sans \u00e9gard pour sa propre reproduction \u00e0 long terme\u00a0: ressources min\u00e9rales, v\u00e9g\u00e9tales, animales et m\u00eame humaines, tout doit y passer, tout est \u00e0 vendre, tout se fait marchandise et argent. Jusqu\u2019\u00e0 ce que la plan\u00e8te enti\u00e8re soit devenue une vaste d\u00e9charge puante, toxique et invivable. Sauf si on arr\u00eate cette folie meurtri\u00e8re avant qu\u2019elle n\u2019ait tout saccag\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est en cela que l\u2019\u00e9cologie \u2014 non pas l\u2019\u00e9cologie en tant que simagr\u00e9e et gesticulation de gentes dames et de petits-bourgeois gentilshommes \u00e9pris de notori\u00e9t\u00e9, mais l\u2019\u00e9cologie en tant que sensibilit\u00e9 de masse s\u2019exprimant dans un projet collectif global de transformation sociale \u2014 est en train d\u2019appara\u00eetre \u00e0 un nombre croissant de citoyens comme la seule issue \u00e0 la crise de civilisation o\u00f9 nous sommes. Comme le \u00ab\u00a0spectre du communisme\u00a0\u00bb faisait trembler l\u2019Europe du XIXe\u00a0si\u00e8cle, le spectre de l\u2019\u00e9cologie fait trembler le monde du grand capital actuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9sident la seule grande nouveaut\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui, et l\u2019unique espoir. Il devient chaque jour plus clair, surtout dans l\u2019esprit de la jeune g\u00e9n\u00e9ration, que non seulement il faut se battre pour sauver la plan\u00e8te, mais encore que le combat pour sauver le monde naturel est absolument indissociable d\u2019un combat pour changer de monde social. \u00c0 ce niveau de la r\u00e9flexion, la notion d\u2019\u00e9cosyst\u00e8me cesse d\u2019\u00eatre un concept-cl\u00e9 des sciences de la vie et de la Terre pour s\u2019\u00e9galer, en extension et en compr\u00e9hension, au concept de \u00ab\u00a0syst\u00e8me social\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u2019autres termes, si on veut vraiment sauver les \u00e9cosyst\u00e8mes humains, il faut les sortir du capitalisme. Ou plut\u00f4t, il faut sortir le capitalisme du genre humain. Mais le syst\u00e8me social capitaliste existe toujours et partout conjointement sous deux formes\u00a0: l\u2019une objectiv\u00e9e en structures, en institutions et en distributions ext\u00e9rieures, \u00e0 combattre par toutes les voies traditionnelles de la lutte politique\u00a0; l\u2019autre int\u00e9rioris\u00e9e et incorpor\u00e9e en un certain type de Sujet, qu\u2019on peut personnifier sous les traits d\u2019un \u00ab\u00a0petit-bourgeois gentilhomme\u00a0\u00bb. Et celui-ci s\u2019est aussi enracin\u00e9, \u00e0 des profondeurs variables, en chacun d\u2019entre nous. Il s\u2019ensuit que le combat contre le syst\u00e8me capitaliste est toujours aussi, en quelque mani\u00e8re, un combat contre une part de soi-m\u00eame, contre le petit-bourgeois opportuniste qui sommeille en chacun, pr\u00eat \u00e0 s\u2019\u00e9veiller \u00e0 l\u2019appel des sir\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain Accardo\u00a0; Sociologue. Auteur de l\u2019ouvrage <em>Le Petit-Bourgeois gentilhomme. Sur les pr\u00e9tentions h\u00e9g\u00e9moniques des classes moyennes,<\/em> nouvelle \u00e9dition \u00e0 para\u00eetre aux \u00e9ditions Agone, Marseille, le 10\u00a0janvier\u00a02020. Cet article est extrait de la pr\u00e9face.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nh1\">1<\/a><\/u>)\u00a0Luc Boltanski et \u00c8ve Chiapello, <em>Le Nouvel Esprit du capitalisme,<\/em> Gallimard, Paris, 1999.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nh2\">2<\/a><\/u>)\u00a0Chez le philosophe Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), les monades, unit\u00e9s singuli\u00e8res qui constituent une totalit\u00e9 autosuffisante, <em>\u00ab\u00a0n\u2019ont point de fen\u00eatres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir\u00a0\u00bb (Monadologie).<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nh3\">3<\/a><\/u>)\u00a0<em>\u00ab\u00a0Homo sum, nihil humanum mihi alienum puto\u00a0\u00bb<\/em> (\u00ab\u00a0Je suis un homme, je pense que rien d\u2019humain ne m\u2019est \u00e9tranger\u00a0\u00bb), T\u00e9rence (IIe\u00a0si\u00e8cle av. J.-C.).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(<u><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2020\/01\/ACCARDO\/61218#nh4\">4<\/a><\/u>)\u00a0Selon le sociologue Pierre Bourdieu, l\u2019habitus est un syst\u00e8me de dispositions incorpor\u00e9 par les individus au cours de leur socialisation et qui varie donc en fonction de l\u2019origine sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Article paru dans le monde diplo de janvier 2020<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vie et mort du petit-bourgeois gentilhomme<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-6710","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6710","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6710"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6710\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6711,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6710\/revisions\/6711"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6710"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6710"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6710"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}