{"id":7370,"date":"2020-05-08T01:49:54","date_gmt":"2020-05-07T23:49:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7370"},"modified":"2020-05-05T14:51:03","modified_gmt":"2020-05-05T12:51:03","slug":"coronavigation-en-air-trouble-1-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/05\/08\/coronavigation-en-air-trouble-1-3\/","title":{"rendered":"Coronavigation en air trouble (1\/3)"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00abJe ne suis ni philosophe ni sociologue. Pas plus un psy ou un savant.\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7367 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-41-300x218.jpg\" alt=\"\" width=\"556\" height=\"404\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-41-300x218.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-41.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 556px) 100vw, 556px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Blog d\u2019Alain Damasio sur mediapart<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que le coronavirus\u00a0fait \u00e0 nos corps, nos psych\u00e9s, nos perceptions, nos libert\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00abVivre est le m\u00e9tier que je veux lui apprendre. Il s\u2019agit moins de l\u2019emp\u00eacher de mourir que de le faire vivre. Vivre, ce n\u2019est pas respirer, c\u2019est agir, c\u2019est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facult\u00e9s, de toutes les parties de nous-m\u00eames qui nous donnent le sentiment de notre existence. L\u2019homme qui a le plus v\u00e9cu n\u2019est pas celui qui a compt\u00e9 le plus d\u2019ann\u00e9es, mais celui qui a le plus senti la vie [\u2026]<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Jean-Jacques Rousseau<em>, \u00c9mile ou De l\u2019\u00e9ducation<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je l\u2019ai souvent dit : je ne suis ni philosophe ni sociologue. Pas plus un psy ou un savant. Encore moins un proph\u00e8te, m\u00eame si l\u2019anticipation fait partie de mon travail. Je suis un \u00e9crivain de science-fiction. Donc par choix et par n\u00e9cessit\u00e9\u00a0: un b\u00e2tard. Un hacker de pens\u00e9es, d\u2019imaginaires filants, de perceptions furtives et de sensations vibratoires. Ma force, comme tout artiste il me semble, est de pouvoir \u00eatre travers\u00e9. D\u2019\u00e9ponger les pluies chaudes du r\u00e9el comme ses remont\u00e9es acides, de prendre l\u2019empreinte des cris et de restituer les vents qui passent dans mes veines. En essayant de ne jamais <em>peindre\u00a0mon moi sur le monde\u00a0<\/em>mais <em>le monde sur moi<\/em>, comme l\u2019intimait Deleuze. Puis de regarder ce que \u00e7a dessine. Et tenter alors de l\u2019\u00e9crire, comme on tatouerait une peau qui mue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme beaucoup d\u2019entre vous, j\u2019imagine, j\u2019ai \u00e9norm\u00e9ment lu pendant ces trois semaines confin\u00e9es. Des tribunes, des entretiens, des articles, venus de tous les penseurs qui peuplent nos biotopes culturels. J\u2019y ai cherch\u00e9 le texte de g\u00e9nie qui r\u00e9ticulerait tout et livrerait ce miracle d\u2019une lecture lumineuse de ce qui nous atteint. Le texte qui, au milieu du brouillard sp\u00e9culatif intense qui monte des r\u00e9seaux, ferait l\u2019effet d\u2019un blizzard qui nous ouvrirait soudain le paysage. \u00c0 la place, j\u2019ai lu la r\u00e9fraction de l\u2019\u00e9v\u00e9nement sur des pens\u00e9es d\u00e9j\u00e0 construites, sur des sensibilit\u00e9s d\u00e9j\u00e0 faites. J\u2019y ai lu des projections de d\u00e9sirs sur la brume et m\u00eame quelques espoirs, derri\u00e8re les ombres port\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9cieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne vais pas ici faire mieux, c\u2019est certain, ni m\u00eame autre chose. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 platonicien, ni cru que la v\u00e9rit\u00e9 se cachait et que notre t\u00e2che serait de la d\u00e9voiler. Je crois que la v\u00e9rit\u00e9 est produite, comme Foucault, Nietzsche ou Deleuze. Qu\u2019elle est une construction. Qu\u2019elle a ses rituels et ses conditions acad\u00e9miques de validit\u00e9, qui sont parfois moins pertinentes qu\u2019une intuition authentique. M\u00eame et surtout incompl\u00e8te. Parce qu\u2019une intuition ouvre \u00e0 des prolongements collectifs possibles, elle appelle \u00e0 penser \u2014 tandis que la v\u00e9rit\u00e9 acad\u00e9mique s\u2019impose, certes, mais au fond se consomme sans nous rassasier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hier j\u2019ai senti que mon attente m\u00eame du g\u00e9nie capable de penser cette pand\u00e9mie \u00e0 ma place disait quelque chose d\u2019essentiel\u00a0: \u00e0 savoir que face au choc, on aimerait \u00eatre soulag\u00e9 de penser. On aimerait tellement qu\u2019on nous dise quoi faire, comment \u00eatre, qui suivre. On attend le geste de magie et la solution miraculeuse. Pire\u00a0: on l\u2019attend parfois de ceux qui n\u2019ont aucune vocation \u00e0 la moindre sagesse. Ceux qui n\u2019ont rien pr\u00e9vu ni senti mais dont le m\u00e9tier putride est de tirer profit du moindre choc pour consolider leur pouvoir\u00a0: nos \u00ab\u00a0d\u00e9cideurs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Alors bienvenue dans mes coronavigations \u00e0 l\u2019estime et \u00e0 vue. Si vous entrevoyez un phare sur l\u2019oc\u00e9an chaotique de ce qui va suivre, n\u2019attendez pas qu\u2019il vous \u00e9claire. Tracez\u00a0! Et dites-vous que chacun de nous a un soleil pos\u00e9 sur l\u2019\u00e9querre de ses \u00e9paules. La plus belle des lumi\u00e8res vient de nos bouilles ensemble \u2014 t\u00eates br\u00fbl\u00e9es rassembl\u00e9es dans la nuit des combats.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong> PETITE \u00c9THOLOGIE DU COVID<\/strong><\/li>\n<\/ol>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong>La col\u00e8re est une \u00e9nergie trop belle pour qu\u2019on la pi\u00e8ge dans le ressentiment<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9vacuons d\u00e9j\u00e0 la col\u00e8re, en l\u2019exprimant. \u00c7a va \u00eatre court. Parce que ce r\u00e9flexe m\u00eame de chercher des boucs \u00e9missaires et des coupables est naturel mais insuffisant. Parce que cristalliser notre rage sur eux est presque d\u00e9j\u00e0 un honneur qu\u2019on leur fait. Qu\u2019ils la m\u00e9ritent, cette rage, c\u2019est l\u2019\u00e9vidence\u00a0; qu\u2019on en reste \u00e0 les pointer du doigt pour penser l\u2019apr\u00e8s serait se priver de toute dynamique riche. La col\u00e8re est une \u00e9nergie trop belle pour rester pi\u00e9g\u00e9e dans le ressentiment. On doit la convertir en joie dure comme une lame, et tailler nos \u00e9toffes avec.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors allons-y, mode covide-ordure. De ce gouvernement, il n\u2019y a rien \u00e0 garder \u2014 sinon la derni\u00e8re syllabe, qui est un verbe conjugu\u00e9. Je voudrais faire une ultime faveur \u00e0 ces cr\u00e9tins : juste les \u00e9valuer \u00e0 l\u2019aune de leurs propres crit\u00e8res, m\u00eame pas des miens. \u00c0 l\u2019\u00e9cole de commerce o\u00f9 j\u2019ai subi mes \u00e9tudes, on nous apprenait \u00e7a\u00a0: qu\u2019un bon manager de l\u2019entreprise \u00ab\u00a0France\u00a0\u00bb, puisque c\u2019est ainsi qu\u2019ils se r\u00eavent, devrait \u00eatre capable : 1) d\u2019\u00e9couter les clients (aka le peuple) 2) d\u2019\u00eatre r\u00e9actif 3) de bien s\u2019entourer 4) de savoir d\u00e9l\u00e9guer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On mesure ce qu\u2019il en est de l\u2019\u00e9coute du milieu m\u00e9dical depuis deux ans, qu\u2019on a gaz\u00e9 \u00e0 bout portant quand il a r\u00e9clam\u00e9 un budget, des moyens et des lits. On sait ce qu\u2019il en a \u00e9t\u00e9 de la r\u00e9activit\u00e9 face \u00e0 la pand\u00e9mie \u2014 criminelle de lenteur \u2014 avec ce si judicieux changement de Ministre de la Sant\u00e9 (Buzyn) pile \u00e0 l\u2019\u00e9closion du virus \u00e0 cause d\u2019un type qui montrait sa bite triste sur une vid\u00e9o. Bien s\u2019entourer\u00a0? On sait ce qu\u2019il faut penser de l\u2019inutilit\u00e9 paroxystique des trois cents pantins de la R\u00e9publique en Moche qui si\u00e8gent \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e. Pourquoi continuer \u00e0 stigmatiser Macron\u00a0? Pourquoi \u00e9voquer son absence de charisme abyssale, son incapacit\u00e9 \u00e0 m\u00eame lire un prompteur, la nullit\u00e9 de sa vision et de l\u2019incarnation qu\u2019il en tire. Pourquoi discuter d\u2019une b\u00fbche, en v\u00e9rit\u00e9\u00a0? On la br\u00fble, c\u2019est tout.<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li><strong>Enjeux de focalisation<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, sur le plateau de la pand\u00e9mie, dans le suspense morbide du \u00ab\u00a0jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a va durer ?\u00a0\u00bb, dans la scansion des 500\u00a0morts par jour et des cadavres empaquet\u00e9s dans des sacs plastiques puis stock\u00e9s dans des chambres froides \u00e0 Rungis, tout relativisme, toute distanciation critique pos\u00e9e sur la trag\u00e9die en cours, passe pour une obsc\u00e9nit\u00e9. Le randonneur qui marche deux heures seul en for\u00eat reste un irresponsable. Celui qui vous parle \u00e0 90 cm est devenu un assassin. Les jeunes des cit\u00e9s qui jouent au foot la nuit postulent pour <em>Walking Dead<\/em>, saison 11.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce contexte, qui voudrait rappeler qu\u2019en toute rigueur, si l\u2019on s\u2019en tient aux chiffres et aux faits, le covid-19 ne tue qu\u2019une personne contamin\u00e9e sur 300 (l\u00e9talit\u00e9 r\u00e9elle = 0,3%)\u00a0? Que le taux <em>r\u00e9el<\/em>de contamin\u00e9s actifs tourne autour d\u2019une personne sur 35 en France\u00a0? Que m\u00eame en l\u00e9chant les poign\u00e9es de porte de votre immeuble, la probabilit\u00e9 que vous mourriez du coronavirus est donc d\u2019une chance sur 10\u00a0000 environ\u00a0? Qu\u2019en France, en mars 2020, il n\u2019y a pas eu plus de morts qu\u2019en mars 2018 (58 000 environ). Que tous ces chiffres qu\u2019on vous mart\u00e8le \u00e0 longueur de journ\u00e9e m\u00e9riteraient, \u00e0 tout le moins, une mise en perspective, des comparaisons, un minimum de recul.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas de dire que le covid-19 n\u2019est pas grave. Il ne s\u2019agit pas de faire un concours de mortalit\u00e9 compar\u00e9e en ricanant sur l\u2019importance inaper\u00e7ue des grippes saisonni\u00e8res (13 000 morts sur la saison 2017-2018) ou en pointant, narquois, l\u2019hyperfocalisation n\u00e9cessaire des mortes par f\u00e9minicide (126 en 2019) face aux morts invisibilis\u00e9s des cancers du cerveau, des suicides ou de la tuberculose en Afrique. Il s\u2019agit bien plut\u00f4t de se demander\u00a0: dans ce champ primordial des \u00ab\u00a0morts \u00e9vitables\u00a0\u00bb, pourquoi les d\u00e9c\u00e8s li\u00e9s au coronavirus sont-ils parvenus \u00e0 mobiliser l\u2019attention mondiale aussi magnifiquement\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi n\u2019y est-on pas parvenu avec les cancers d\u00fbs aux pesticides, par exemple, avec la pollution atmosph\u00e8rique qui fait 45 000 mots par an en France ou pire encore avec le r\u00e9chauffement climatique\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pour poser la question plus politiquement encore\u00a0: pourquoi ce d\u00e9compte si pr\u00e9cieux et cette attention port\u00e9e \u00e0 la vie, ne l\u2019active t-on pas pour les 30 000 migrants sauv\u00e9s par SOS M\u00e9diterran\u00e9e en deux ans puis les 8 000 (probables) qu\u2019on a laiss\u00e9 criminellement se noyer tout le temps que la France bloquait le navire \u00e0 quai en lui refusant un pavillon\u00a0?\u00a0 Quel effet produirait un compteur des noy\u00e9s chaque soir \u00e0 19h30 avec des images des canots qui coulent ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Abordons la r\u00e9alit\u00e9 autrement : le Covid-19 n\u2019est pas <em>en soi\u00a0<\/em>un \u00e9v\u00e9nement. Il ne l\u2019est pas <em>intrins\u00e8quement<\/em>.\u00a0On l\u2019a <em>construit\u00a0<\/em>ainsi. Il l\u2019est par le regroupement op\u00e9r\u00e9 des sympt\u00f4mes, dont Deleuze montrait \u00e0 propos du Sida que l\u2019histoire de la m\u00e9decine n\u2019est que \u00e7a\u00a0: une fa\u00e7on sp\u00e9cifique \u00e0 chaque \u00e9poque d\u2019isoler ou regrouper les sympt\u00f4mes et de faire \u00e9merger une pathologie. Sans cet agencement, les d\u00e9c\u00e8s, qui sont dans une \u00e9crasante majorit\u00e9 des cas des d\u00e9c\u00e8s multifactoriels, issus de comorbidit\u00e9s, seraient pass\u00e9s sous les radars dans les statistiques. On les aurait imput\u00e9s au diab\u00e8te, \u00e0 une pathologie cardiaque ou pulmonaire, dont ces morts sont AUSSI et surtout la cause (90% des d\u00e9c\u00e8s du covid en France avaient au moins une autre cause). Le covid est avant tout un pr\u00e9cipiteur. Un <em>nudge<\/em>qui frappe \u00e0 90% des patients d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9s (&gt; 65 ans), d\u00e9j\u00e0 fragiles, qu\u2019il ach\u00e8ve dans la solitude la plus f\u00e9roce.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 mes questions de visibilit\u00e9 massive, un philosophe comme Yves Citton sugg\u00e9rerait une r\u00e9ponse possible\u00a0: la cl\u00e9 est sans doute \u00e0 chercher dans nos \u00e9conomies de l\u2019attention. Dans la construction collective et \u00ab\u00a0virale\u00a0\u00bb \u2014 en partie m\u00e9diarchique, en partie gouvernementale et en partie populaire \u2014 de l\u2019attention \u00e0 cette vague de morts-ci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si bien que si l\u2019on a une conscience \u00e9cologique minimale, une attention au moins minime au massacre industriel de l\u2019\u00e9toffe vitale de for\u00eats, d\u2019oc\u00e9ans, d\u2019animaux, de sols fertiles, d\u2019air autrefois sain et d\u2019eau nagu\u00e8re pure dont nous sommes tiss\u00e9s, on ne peut s\u2019emp\u00eacher de poser la question, non qui tue, mais qui sauve\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comment r\u00e9ussir \u00e0 ouvrir, pour nos crises \u00e9cologiques globales, une telle fen\u00eatre d\u2019attention nationale et mondiale\u00a0? Un tel cadre de visibilit\u00e9 quotidien et suivi\u00a0? Une telle hyper-focalisation, si pr\u00e9cieuse et si furieusement efficace ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9j\u00e0\u00a0: comment y a t-on r\u00e9ussi ici\u00a0? Le Collectif <em>Malgr\u00e9 tout<\/em>, sous l\u2019\u00e9gide de Miguel Benasayag, donne une r\u00e9ponse qui m\u00e9rite qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. Il dit en substance\u00a0: c\u2019est l\u2019action disciplinaire de nous confiner qui a cr\u00e9\u00e9 cette visibilit\u00e9 cruciale \u00e0 la pand\u00e9mie. C\u2019est le pouvoir qui en confinant, rend tangible le probl\u00e8me, le fait exister, le rend perceptible. En bloquant nos d\u00e9placements, il cr\u00e9e les conditions d\u2019une visibilit\u00e9 optimale et exclusive\u00a0: une focale. Mais il s\u2019appuie pour \u00e7a, bien s\u00fbr, sur des faits, des probabilit\u00e9s, des menaces explicitables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette action disciplinante, il me semble qu\u2019elle a deux effets crois\u00e9s, au moins\u00a0: agir sur les esprits et agir sur les corps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Agir sur les esprits\u00a0:\u00a0<\/em>par un bombardement m\u00e9diatique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire r\u00e9cente. Une v\u00e9ritable pluie torrentielle d\u2019articles, de graphes, de sch\u00e9mas et de chiffres, un d\u00e9luge continu d\u2019hypoth\u00e8ses et d\u2019incertitudes, de possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9volution tragique et de potentialit\u00e9s de rem\u00e8des, laquelle rassure tout autant qu\u2019elle relance en continu les boucles d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 d\u2019une population trop confin\u00e9e pour a\u00e9rer son cortex\u00a0; une avalanche d\u2019infos, d\u2019entretiens, de t\u00e9moignages, de r\u00e9cits et de rituels, de mises en sc\u00e8ne, en images et en sons qui produit une bulle \u00ab\u00a0sp\u00e9culative\u00a0\u00bb d\u2019une infob\u00e9sit\u00e9 assez terrifiante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette bulle nous aveugle et \u00e7a nous englue. Elle gr\u00e9garise nos pens\u00e9es et nos perceptions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Agir sur les corps\u00a0: <\/em>par l\u2019activation d\u2019une pratique basique\u00a0: quarantaine, confinement, assignation de chacun \u00e0 son chez-soi, blocage des corps pour bloquer ce qui circule de corps en corps, comme toute vie\u00a0: ce fameux virus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est pour moi l\u00e0 qu\u2019il faut creuser. Car cette bulle d\u2019attention, cette mobilisation par la raison et l\u2019\u00e9motion, est abondamment utilis\u00e9e, par exemple, pour faire prendre conscience du r\u00e9chauffement climatique, sans produire beaucoup d\u2019effets. O\u00f9 est donc la diff\u00e9rence\u00a0? Pourquoi \u00e7a marche ici si bien\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La diff\u00e9rence est dans la neutralisation des corps. Leur mise en veille. L\u2019injonction qui leur est fait de ne plus bouger, ou si peu. Elle est dans <em>l\u2019exp\u00e9rience physique et donc \u00e9thologique du confinement.\u00a0<\/em>C\u2019est mon hypoth\u00e8se. Dans la discipline qu\u2019elle impose, oui, et les contraintes communes auxquelles elles nous assignent. Ces contraintes cr\u00e9ent un <em>ethos partag\u00e9<\/em>. Si rare aujourd\u2019hui tant nos vies sont individualis\u00e9es, nos comportements des mosa\u00efques, nos statuts in\u00e9gaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>(Je distingue ici, parce qu\u2019ils sortent, les soignantes, les \u00e9boueurs, les livreurs, les SDF, les caissi\u00e8res, bref toutes celles et ceux par qui ce confort tient encore et qui eux, n\u2019en disposent pas\u00a0: c\u2019est au contraire leur mise en danger actuelle qui prot\u00e8ge et m\u00e9nage la n\u00f4tre\u00a0!)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un affect commun donc\u00a0! Enfin\u00a0! Pour tous, partout, et m\u00eame mondialement. Cet affect commun dont Lordon montre bien qu\u2019aucune mobilisation politique ne peut s\u2019en passer si elle entend produire quelque effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019un seul coup, toutes nos habitudes \u2014 de d\u00e9placement, de consommation, de vie sociale, d\u2019activit\u00e9 professionnelle, de modes de relation\u2026 \u2014 sont dynamit\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on met de c\u00f4t\u00e9 ceux qui sont au front (une personne sur huit environ), les t\u00e9l\u00e9travailleurs harass\u00e9s, les m\u00e8res c\u00e9libataires assumant seules leurs enfants et \u00e9videmment les malades, il reste encore une moiti\u00e9 de la population environ pour qui le confinement r\u00e9ouvre une vraie disponibilit\u00e9. Doublement. Disponibles tout autant par le temps lib\u00e9r\u00e9 (pour ceux que la crise n\u2019angoisse pas) que par l\u2019inqui\u00e9tude hautement aiguillonnante qui pousse \u00e0 chercher, \u00e0 mieux comprendre et \u00e0 apprivoiser la menace. Disponibles aussi affectivement tant la fragilit\u00e9 toute neuve produite par la crise nous rend sensible et empathique aux autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que je vais dire est horrible\u00a0: mais le confinement des corps se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une fa\u00e7on optimale de remobiliser un temps de cerveau disponible sur une dur\u00e9e suffisamment longue pour produire des effets. Bien s\u00fbr, cette attention est limit\u00e9e, virtuelle et pervertie, mais elle est indiscutablement efficace. Ce qu\u2019il faudrait, c\u2019est activer et ouvrir cette capacit\u00e9 d\u2019attention et d\u2019empathie aux corps des autres pour tous les autres cas, si nombreux, o\u00f9 leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 est en jeu : vieillesse, maladie, migrations, accidents du travail, violences, harc\u00e8lement. Alors se d\u00e9ploierait une \u00e9cologie de l\u2019attention, \u00e0 vocation sociale, que le covid r\u00e9v\u00e8le ici sur un seul axe.<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify;\">\n<li>\u00a0<strong>Viralit\u00e9 psychique et cycles du contr\u00f4le<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trollons un peu\u00a0: au fond, pour 97% des gens, la charge virale du Covid se r\u00e9v\u00e8le moins physique que psychique. C\u2019est \u00e0 mes yeux une le\u00e7on \u00e9trange du confinement. Elle infecte infiniment moins nos corps qu\u2019elle n\u2019affecte nos psych\u00e9s. Active nos peurs multiples, nos paranos, nos anxi\u00e9t\u00e9s. Notre hypocondrie. Nos insurmontables angoisses. Et donc notre soif in\u00e9tanchable d\u2019en sortir, par les certitudes fragiles qu\u2019un flux tendu d\u2019infos est cens\u00e9 nous apporter. Alors \u00e7a compulse dur. Les audiences des sites d\u2019infos explosent. Ah cette construction hors sol et hors corps d\u2019une esp\u00e8ce de v\u00e9rit\u00e9 flottante sur les \u00e9v\u00e9nements, qui finit par pr\u00e9valoir sur le r\u00e9el\u00a0! La contagion des trouilles est devenue pulv\u00e9rulente. On la hume tous et toutes, fen\u00eatres pourtant ferm\u00e9es, dans nos solitudes connect\u00e9es dont les fils se touchent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Conjurez cette peur par une discipline ancienne et presque archa\u00efque\u00a0: la quarantaine \u2014 celle de la peste si bien d\u00e9crite par Foucault. Ajoutez-y le contr\u00f4le des populations, initi\u00e9e historiquement sous la variole\u00a0: biopolitique. Saupoudrez d\u2019une pinc\u00e9e de tracking t\u00e9l\u00e9phonique\u00a0: tra\u00e7abilit\u00e9. Puis secouez le shaker. Vous avez le poison et son antidote. Le pharmakon. Peurs puis r\u00e9assurances partielles, en boucle, cybern\u00e9tiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cycle du contr\u00f4le comme il y a un cycle de l\u2019eau\u00a0: orage de la contamination subite. Pluie des mesures et des ordonnances s\u2019abattant dans les corps. \u00c9vaporation de la peur par les chairs confin\u00e9es, qui alimentent en retour les cumulus d\u2019infos et les clouds de donn\u00e9es. Pluies num\u00e9riques \u00e0 nouveau, horizontales comme sous furvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce couplage entre l\u2019angoisse et ses conjurations imparfaites est un must du psychopouvoir. Une machine de guerre qui tourne toute seule \u00e0 plein r\u00e9gime parce que son carburant est en vous, in\u00e9puisable\u00a0: c\u2019est la peur de mourir \u2014 et de faire mourir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors la d\u00e9lation nous br\u00fble les l\u00e8vres. Chacun de nous est devenu menace, vecteur infectieux. Le voisin est une bombe biologique. La fronti\u00e8re qui excluait les migrants s\u2019est r\u00e9tr\u00e9cie fulguramment\u00a0: elle passe d\u00e9sormais par nos paliers, s\u00e9pare nos couples, passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos corps. L\u2019ob\u00e9issance s\u2019introjecte, elle devient ob\u00e9issance \u00e0 nous-m\u00eames, au flic-surmoi qui pousse sur le terreau de nos trouilles et dont le flic-\u00e9tat n\u2019est qu\u2019un engrais presque inutile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceux qui ragent contre la restriction hallucinante de nos libert\u00e9s en si peu de temps et de fa\u00e7on si abusive ont int\u00e9gralement raison. Sauf qu\u2019ils voient rarement que le contr\u00f4le est une demande sociale massive. Le gouvernement n\u2019aura m\u00eame pas besoin d\u2019imposer le port du masque ni cette appli d\u2019inter-d\u00e9lation cens\u00e9e tracer les porteurs du virus. Il n\u2019y pas de complot. Il n\u2019y a jamais que des strat\u00e9gies \u00e0 l\u2019arrache de gouvernements aux abois qui se raccrochent aux branches d\u2019un paternalisme qu\u2019on leur demande de fleurir, nous les enfants peureux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abJe ne suis ni philosophe ni sociologue. Pas plus un psy ou un savant.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7370","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7370"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7370\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7371,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7370\/revisions\/7371"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7370"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}