{"id":7418,"date":"2020-05-13T01:49:44","date_gmt":"2020-05-12T23:49:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7418"},"modified":"2020-05-10T07:51:15","modified_gmt":"2020-05-10T05:51:15","slug":"dans-une-couree-lilloise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/05\/13\/dans-une-couree-lilloise\/","title":{"rendered":"Dans une cour\u00e9e lilloise"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong>Habitat modeste mais mod\u00e8le en temps de confinement <\/strong><\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7415 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-83-282x300.jpg\" alt=\"\" width=\"389\" height=\"414\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-83-282x300.jpg 282w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/Lejourdapres-83.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 389px) 100vw, 389px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0De la rue, la cour\u00e9e est insoup\u00e7onnable. Qui dirait qu\u2019ils sont une cinquantaine \u00e0 \u00eatre confin\u00e9s derri\u00e8re la banale porte \u00e0 digicode, dans une forme de communaut\u00e9 joyeuse\u00a0? \u00c0 Lille (Nord), on compte encore dans les 200\u00a0cour\u00e9es, survivantes des destructions massives des habitats ouvriers insalubres men\u00e9es dans les ann\u00e9es 1970. Elles sont toutes sur le m\u00eame mod\u00e8le, des courettes \u00e0 cul-de-sac, avec une seule entr\u00e9e, o\u00f9 se blottissent des maisonnettes construites au c\u0153ur des \u00eelots. Bien planqu\u00e9es, cela fait leur charme aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un passage sombre, puis s\u2019\u00e9panouit la cour, une all\u00e9e plut\u00f4t, cent m\u00e8tres de long, cinq m\u00e8tres de large, bord\u00e9e de chaque c\u00f4t\u00e9 de ces maisons \u00e9troites, 25 aujourd\u2019hui, 28 autrefois. T\u00e9l\u00e9travail au soleil, l\u2019enfant de la voisine joue \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0, sabre laser en plastique de Star Wars mena\u00e7ant l\u2019air, et des grimpantes, cl\u00e9matites ou vignes, passent d\u2019une maison \u00e0 l\u2019autre, traversent la cour et lui donnent un air de beau jardin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici donc un \u00ab\u00a0stigmate identitaire\u00a0\u00bb de l\u2019ancienne m\u00e9tropole textile du Nord, comme le dit une \u00e9tude universitaire sur le sujet, sign\u00e9e de Philippe Guignet. Le vieil historien, bient\u00f4t 72\u00a0ans, reconna\u00eet que le mot est peut-\u00eatre un peu fort, inspir\u00e9 par le regard des hygi\u00e9nistes et philanthropes du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, mais il se dit <em>\u00ab\u00a0tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019on exalte les cour\u00e9es aujourd\u2019hui. C\u2019\u00e9taient des trous de mis\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/em> Le stigmate visit\u00e9 se porte plut\u00f4t bien, et sort son \u00e9pingle du jeu en cette p\u00e9riode de confinement, habitat populaire et dense, mais communautaire sans l\u2019\u00eatre trop.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un chat s\u2019installe en p\u00e8re peinard dans son abri, bricol\u00e9 en hauteur, une esp\u00e8ce de nid pour f\u00e9lin. Celui-l\u00e0 n\u2019est pas du genre chasseur, <em>\u00ab\u00a0un merle venait boulotter ses croquettes\u00a0\u00bb<\/em>, rit Anne, venue discuter sur le pas de sa porte. Avant, elle vivait en immeuble, elle a vu la diff\u00e9rence\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais tout le temps le nez dans mon boulot\u00a0\u00bb<\/em>, constate-t-elle. <em>\u00ab\u00a0Ici, quand je rentre, les voisins sont l\u00e0, on discute, si on en a envie.\u00a0\u00bb<\/em> Les soir\u00e9es filent ainsi. <em>\u00ab\u00a0Il faut accepter la promiscuit\u00e9 pour vivre ici, \u00eatre proche des autres, avec qui on n\u2019est pas forc\u00e9ment d\u2019accord, qui ne pensent pas pareil<\/em>, constate Antoine, urbaniste de m\u00e9tier. <em>C\u2019est une forme de contrat social.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le confinement emp\u00eache d\u00e9sormais les visites chez les uns et chez les autres, et plus personne de l\u2019ext\u00e9rieur n\u2019entre dans la cour. Pourtant, avec le printemps, c\u2019est normalement le temps des ap\u00e9ros avec les amis, o\u00f9 se joignent ceux de la cour\u00e9e au rythme des envies et des affinit\u00e9s. Chaque maison a sa table ou sa chaise sortie dehors. Au moins un m\u00e8tre les s\u00e9pare. <em>\u00ab\u00a0On fait gaffe aux distances de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, note J\u00e9r\u00e9my, son voisin. <em>\u00ab\u00a0D\u2019habitude, on est tous agglutin\u00e9s autour d\u2019un feu\u00a0\u00bb<\/em>, quand le froid tombe. Rive gauche, comme ils disent en se marrant, les maisonnettes ont deux \u00e9tages, un de plus que celles d\u2019en face, de la rive droite. Elles sont de toute fa\u00e7on petites, 20\u00a0m<sup>2<\/sup> au sol, et une seule pi\u00e8ce par \u00e9tage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette cour\u00e9e-l\u00e0, qui pr\u00e9f\u00e8re rester anonyme, la majorit\u00e9 des maisons sont habit\u00e9es par leurs propri\u00e9taires. C\u2019est un avantage, elles ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9nov\u00e9es avec soin. Quelques locataires, deux \u00e9tudiantes qui co-partagent et qui sont rentr\u00e9es se confiner chez leurs parents. Ces deux-l\u00e0 partagent peu la vie de groupe. Personne ne leur en veut. La cour\u00e9e, on la vit comme on le souhaite, chevill\u00e9e au corps, ou de fa\u00e7on plus distante. Devant la t\u00e9l\u00e9 sortie pour la finale de la Coupe du monde de foot. Ou chez soi, porte ferm\u00e9e et lumi\u00e8re allum\u00e9e au premier, pour signifier son envie de ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ces temps de coronavirus, \u00e0 20\u00a0heures pile, chaque soir, la cour\u00e9e danse, sur un morceau choisi par J\u00e9r\u00e9my. D\u00e9charge de stress. Certains viennent masqu\u00e9s \u00e0 ce rendez-vous, parce qu\u2019ils continuent \u00e0 travailler, ou ne viennent pas du tout, pour ne pas ramener le virus dans la cour\u00e9e. C\u2019est le cas de Julie* (son pr\u00e9nom a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9), \u00e9ducatrice sp\u00e9cialis\u00e9e aupr\u00e8s de jeunes plac\u00e9s et donc confin\u00e9s en internat. <em>\u00ab\u00a0Ils ne respectent pas toujours les distances de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, soupire-t-elle. Elle pose ce fardeau dans la discussion collective, qui devient plus s\u00e9rieuse\u00a0: les uns s\u2019inqui\u00e8tent pour leur intermittence, avec tous les spectacles annul\u00e9s en cascade, des heures qui ne seront jamais rattrap\u00e9es\u00a0; d\u2019autres subissent des pressions de leur employeur pour travailler \u00e0 distance malgr\u00e9 un arr\u00eat maladie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine, l\u2019un des plus anciens r\u00e9sidents, a commenc\u00e9 par louer en 2003, quand il \u00e9tait \u00e9tudiant. Quand le propri\u00e9taire de la cour\u00e9e a d\u00e9cid\u00e9 de tout vendre, il a rachet\u00e9 sa maison, dans les 50\u00a0000\u00a0euros, pour un 50\u00a0m<sup>2<\/sup>. Et bien s\u00fbr 1\/28<sup>e<\/sup> de la cour, propri\u00e9t\u00e9 et jouissance de tous. Maintenant, il y vit avec sa compagne et sa petite fille, deux ans et demi, yeux tr\u00e8s bleus et joues rouges, comme dans les livres d\u2019images. <em>\u00ab\u00a0L\u2019ancien propri\u00e9taire avait achet\u00e9 l\u2019ensemble lorsqu\u2019il \u00e9tait en \u00e9cole de m\u00e9decine\u00a0\u00bb<\/em>, se rappelle-t-il. Dans les ann\u00e9es 1980, quand les cour\u00e9es n\u2019\u00e9taient pas aux normes et ne valaient plus grand-chose. Il a r\u00e9nov\u00e9, install\u00e9 les toilettes dans les domiciles, abattu les sanitaires communs au milieu de la cour, les a remplac\u00e9s par des arbres, des robiniers, sous lesquels on boit le caf\u00e9 aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les cour\u00e9es ont toujours \u00e9t\u00e9 un placement immobilier. Leur nombre a explos\u00e9 au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, pour une population ouvri\u00e8re oblig\u00e9e de se loger au plus pr\u00e8s des manufactures textiles\u00a0: 120\u00a0cour\u00e9es en 1820, 882 en 1911, et dans le m\u00eame temps, Lille passe de 64\u00a0000 \u00e0 217\u00a0000\u00a0habitants, en plein boum de la r\u00e9volution industrielle. <em>\u00ab\u00a0Il y avait une grande p\u00e9nurie de foncier<\/em>, rappelle Philippe Guignet. <em>La petite bourgeoisie \u2013 boutiquiers, cabaretiers, agriculteurs\u00a0\u2013 a construit des demeures de fortune \u00e0 l\u2019arri\u00e8re des maisons, sur leurs jardins. C\u2019\u00e9tait une sp\u00e9culation immobili\u00e8re \u00e9hont\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em> Hygi\u00e8ne d\u00e9plorable, mauvaise \u00e9vacuation des eaux us\u00e9es, les \u00e9pid\u00e9mies de chol\u00e9ra s\u2019y complaisaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, une maison de cour\u00e9e r\u00e9nov\u00e9e peut se vendre jusqu\u2019\u00e0 150\u00a0000\u00a0euros, avec la flamb\u00e9e des prix de l\u2019immobilier \u00e0 Lille. <em>\u00ab\u00a0La cour\u00e9e s\u2019est bobo\u00efs\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, remarque Pascal, le mari d\u2019Anne. Avec une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 sociale, travailleurs sociaux, enseignants, artistes, et plus aucun ouvrier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00a0\u00ab\u00a0Ce sont les classes moyennes des secteurs public et culturel, qui ont encore des moyens \u00e9conomiques faibles, mais un capital culturel fort<\/em>, note Yoan Miot, g\u00e9ographe, membre du collectif Degeyter, qui a \u00e9dit\u00e9 un livre sur la sociologie de Lille. <em>Elles sont caract\u00e9ristiques de l\u2019embourgeoisement de Lille, de la premi\u00e8re vague de gentrification des quartiers populaires. Elles vont valoriser un mode de vie fond\u00e9 sur un esprit de village.\u00a0\u00bb<\/em> La cour\u00e9e, avec son espace partag\u00e9, correspond \u00e0 ces d\u00e9sirs, mais elle n\u2019est pas une forme id\u00e9ale en soi. <em>\u00ab\u00a0Les cour\u00e9es peuvent \u00eatre tr\u00e8s fortement dysfonctionnelles\u00a0\u00bb<\/em>, alerte-t-il, surtout dans des situations de pauvret\u00e9 et d\u2019insalubrit\u00e9, comme cela peut exister \u00e0 Roubaix, par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vincent Bougamont, directeur g\u00e9n\u00e9ral de La fabrique des quartiers, la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9tropolitaine de requalification de l\u2019habitat ancien, abonde\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Elle peut en effet d\u00e9cupler les conflits de voisinage. La cour\u00e9e offre une opportunit\u00e9, \u00e0 condition que les gens se mobilisent et aient conscience du bien commun.\u00a0\u00bb<\/em> Une certitude, la cour\u00e9e a su r\u00e9sister au passage des si\u00e8cles, et offre un cadre interm\u00e9diaire, entre individuel et collectif, qui va bien \u00e0 la crise. J\u00e9r\u00e9my r\u00e9sume, en un trait\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019enfer, ce n\u2019est pas les autres\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">mediapart<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Habitat modeste mais mod\u00e8le en temps de confinement<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7418","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7418","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7418"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7418\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7419,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7418\/revisions\/7419"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7418"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7418"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7418"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}