{"id":7589,"date":"2020-06-04T02:09:20","date_gmt":"2020-06-04T00:09:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7589"},"modified":"2020-06-03T09:10:52","modified_gmt":"2020-06-03T07:10:52","slug":"a-propos-des-attaques-contre-camelia-jordana","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/06\/04\/a-propos-des-attaques-contre-camelia-jordana\/","title":{"rendered":"A propos des attaques contre Cam\u00e9lia\u00a0Jordana"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: justify;\"><strong>La fabrique politique de la violence polici\u00e8re<\/strong><\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7585 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Stop5G-200606-300x267.jpg\" alt=\"\" width=\"461\" height=\"410\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Stop5G-200606-300x267.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Stop5G-200606.jpg 561w\" sizes=\"auto, (max-width: 461px) 100vw, 461px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><u><a href=\"https:\/\/bouamamas.wordpress.com\/2020\/05\/28\/la-fabrique-politique-de-la-violence-policiere-a-propos-des-attaques-contre-camelia-jordana\/\">https:\/\/bouamamas.wordpress.com\/2020\/05\/28\/la-fabriqu<\/a><\/u><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extraits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sc\u00e8ne politique et m\u00e9diatique fran\u00e7aise vient de vivre un nouvel acc\u00e8s de fi\u00e8vre id\u00e9ologique pour imposer le point de vue des dominants et de fr\u00e9n\u00e9sie collective pour silencier une parole critique. Cette fois-ci le d\u00e9clencheur est une d\u00e9claration de la chanteuse Cam\u00e9lia Jordana sur les violences polici\u00e8res lors de l\u2019\u00e9mission \u00ab\u00a0On n\u2019est pas couch\u00e9\u00a0\u00bb de France 2\u00a0du 23 mai 2020\u00a0: \u00ab\u00a0il y a des hommes et des femmes qui se font massacrer quotidiennement en France, tous les jours, pour nulle autre raison que leur couleur de peau\u00a0[\u2026] Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en s\u00e9curit\u00e9 face \u00e0 un flic, et j\u2019en fait partie. Aujourd\u2019hui j\u2019ai les cheveux d\u00e9fris\u00e9s. Quand j\u2019ai les cheveux fris\u00e9s je ne me sens pas en s\u00e9curit\u00e9 face \u00e0 un flic en France\u00a0[1].\u00a0\u00bb Depuis, les d\u00e9clarations fustigeant la chanteuse se sont multipli\u00e9es, les \u00ab\u00a0chroniqueurs\u00a0\u00bb et pseudo sp\u00e9cialistes s\u2019en sont donn\u00e9s \u00e0 c\u0153ur joie, l\u2019extr\u00eame-droite a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e sur tous les plateaux pour exprimer son indignation, un syndicat de police a port\u00e9 plainte, etc., et bien s\u00fbr nous avons eu droit \u00e0 une condamnation officielle du gouvernement par la bouche de son ministre de l\u2019int\u00e9rieur. Ce m\u00eame gouvernement n\u2019avait pas trouv\u00e9 n\u00e9cessaire de dire le moindre mot pour r\u00e9agir \u00e0 l\u2019incendie criminel d\u2019un campement Rom le 19\u00a0mai ou aux tags islamophobes sur les murs de la mosqu\u00e9e de Cholet deux jours plus tard. Quelle r\u00e9alit\u00e9 cette fi\u00e8vre m\u00e9diatique et politique tente-t-elle d\u2019invisibiliser\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les sympt\u00f4mes d\u2019un cancer politiquement fabriqu\u00e9\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9e par la chanteuse n\u2019est ni nouvelle, ni exag\u00e9r\u00e9e. Elle est d\u00e9sormais document\u00e9e par de nombreuses recherches et par autant de rapports d\u2019enqu\u00eates d\u2019associations de d\u00e9fense des droits humains. Elle a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de multiples r\u00e9voltes collectives des quartiers populaires depuis la fin de la d\u00e9cennie\u00a070 avec comme summum les r\u00e9voltes de novembre\u00a02005 qui voient 400\u00a0quartiers populaires de l\u2019hexagone devenir le th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements entre des jeunes et la police pendant 21\u00a0jours. Ces r\u00e9voltes \u00e9taient in\u00e9dites en France comme en Europe tant du fait de leur intensit\u00e9 que de leur dur\u00e9e. Les sociologues Marwan Mohammed et Laurent Mucchielli \u00e9crivaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 leur propos\u00a0: \u00ab\u00a0Quotidiennes, les interactions conflictuelles entre policiers et jeunes de ces quartiers repr\u00e9sentent pour ces derniers un condens\u00e9 et un r\u00e9sum\u00e9 de la violence sociale et politique qu\u2019ils ressentent\u00a0[2].\u00a0\u00bb Analysant ces r\u00e9voltes sur la ville de Saint-Denis une enqu\u00eate publi\u00e9e en\u00a02006 converge vers ce constat d\u2019exp\u00e9riences \u00ab\u00a0douloureuses\u00a0\u00bb avec la police\u00a0: \u00ab\u00a0Les rapports conflictuels avec la police sont tr\u00e8s pr\u00e9sents dans les r\u00e9cits qu\u2019ils peuvent faire de leur quotidien. Les r\u00e9cits des contr\u00f4les r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et des humiliations subies \u00e0 cette occasion sont omnipr\u00e9sents dans chacune de nos conversations. Cette tension entre les jeunes et la police appara\u00eet tr\u00e8s vite centrale dans le rapport de ces jeunes \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9\u00a0[3].\u00a0\u00bb Un rapport d\u2019Amnesty International publi\u00e9 en\u00a02005 qui se penche sur trente exemples de violences polici\u00e8res porte le titre \u00e9loquent suivant\u00a0: \u00ab\u00a0France\u00a0: Pour une v\u00e9ritable justice. Mettre fin \u00e0 l\u2019impunit\u00e9 de fait des agents de la force publique dans des cas de coups de feu, de morts en garde \u00e0 vue, de torture et autres mauvais traitements\u00a0[4].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin des initiatives militantes se sont attach\u00e9es \u00e0 quantifier le nombre de victimes de ces violences polici\u00e8res inscrites dans la longue dur\u00e9e. Le magazine \u00ab\u00a0Bastamag\u00a0\u00bb recense ainsi 676\u00a0morts en 43\u00a0ans \u00ab\u00a0\u00e0 la suite d\u2019interventions polici\u00e8res ou du fait d\u2019un agent des forces de l\u2019ordre\u00a0[5]\u00a0\u00bb. Enfin ces violences polici\u00e8res ne touchent pas indiff\u00e9remment tous les citoyens. La couleur de la peau, le lieu de r\u00e9sidence et l\u2019\u00e2ge sp\u00e9cifient les victimes. Un rapport de l\u2019ACAT\u00a0(Action des chr\u00e9tiens pour l\u2019abolition de la torture) portant sur la p\u00e9riode 2005\/2015 r\u00e9sume le profil des victimes comme suit\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019apr\u00e8s les donn\u00e9es recueillies par l\u2019ACAT, les membres de minorit\u00e9s visibles repr\u00e9sentent toujours une part importante des personnes victimes. C\u2019est particuli\u00e8rement le cas concernant les d\u00e9c\u00e8s. Sur les 26\u00a0d\u00e9c\u00e8s survenus dans le cadre d\u2019op\u00e9rations de police ou de gendarmerie et examin\u00e9s par l\u2019ACAT, au moins\u00a022 concernaient des personnes issues de minorit\u00e9s visibles\u00a0[6].\u00a0\u00bb Le m\u00eame rapport indique que 38% des victimes ont moins de 25\u00a0ans et 75% moins de 35ans. Si la violence subie par les Gilets Jaunes a permis de visibiliser l\u2019existence de ces pratiques scandaleuses, elle ne constitue que l\u2019extension de pratiques banalis\u00e9es que subissent les jeunes des quartiers populaires en g\u00e9n\u00e9ral et les Noirs et les Arabes en particulier. Tant sur le plan quantitatif que sur celui de la sp\u00e9cificit\u00e9 des victimes Cam\u00e9lia Jordana n\u2019a fait que rappeler une r\u00e9alit\u00e9 av\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ces violences polici\u00e8res directes, il convient d\u2019ajouter d\u2019autres pratiques destructrices \u00a0\u00ab\u00a0indirectes\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire ne se traduisant pas par l\u2019usage de la force physique. Du tutoiement au contr\u00f4le au faci\u00e8s \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition en passant par l\u2019amende abusive, du harc\u00e8lement \u00e0 l\u2019humiliation en passant par l\u2019injure raciste et\/ou sexiste, cette violence atmosph\u00e9rique est une des dimensions de la socialisation des jeunes des quartiers populaires. Elle caract\u00e9rise leur quotidiennet\u00e9. Elle marque durablement leur rapport au monde et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Elle s\u2019int\u00e8gre dans leur subjectivit\u00e9. Elle d\u00e9termine leurs r\u00e9actions. Elle produit un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 lors des interactions\u00a0[et m\u00eame lors du simple croisement] avec les repr\u00e9sentants des \u00ab\u00a0forces de l\u2019ordre\u00a0\u00bb. Ces pratiques sont, tout autant document\u00e9es que les violences polici\u00e8res directes. Comme le souligne le sociologue Didier Lapeyronnie cette exp\u00e9rience particuli\u00e8re du rapport \u00e0 la police est d\u00e9crite massivement dans de nombreuses enqu\u00eates\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La police et plus g\u00e9n\u00e9ralement les institutions r\u00e9pressives exercent une forte pression sur leur existence quotidienne, non pour les prot\u00e9ger, mais pour r\u00e9primer leur mode de vie, ou les tenir enferm\u00e9s dans le ghetto. Comme un peu partout dans les cit\u00e9s de banlieue en France, les contr\u00f4les d\u2019identit\u00e9 r\u00e9p\u00e9titifs et arbitraires cr\u00e9ent une forte tension. Le tutoiement syst\u00e9matique, les insultes et les menaces parfois, l\u2019attitude g\u00e9n\u00e9rale des policiers, les contr\u00f4les au faci\u00e8s, les descentes brutales en grand nombre et en force engendrent une tension quasi permanente. L\u2019ensemble des jeunes du quartier, qu\u2019ils soient ou non impliqu\u00e9s dans la d\u00e9linquance, a une image extr\u00eamement n\u00e9gative de la police, si ce n\u2019est violemment hostile. La police incarne un pouvoir arbitraire, brutal et cynique. Dans tous les t\u00e9moignages aussi, les policiers sont accus\u00e9s de tenir des propos racistes.<\/em>[7]<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette \u00ab\u00a0atmosph\u00e8re\u00a0\u00bb qui fait partie de la quotidiennet\u00e9 des quartiers populaires est largement sous-estim\u00e9e par ceux qui n\u2019y habitent pas\u00a0[ou qui n\u2019y ont jamais habit\u00e9] et en cons\u00e9quence ne l\u2019ont pas subie dans leur chair et dans leur \u00e2me. Il s\u2019agit bien de \u00ab\u00a0chair\u00a0\u00bb\u00a0[c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019atteinte au corps] et d\u2019\u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb\u00a0[c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019atteinte \u00e0 l\u2019image de soi]. Le tutoiement\u00a0[sans assentiment bien s\u00fbr] par exemple que l\u2019on ne peut, bien entendu, pas r\u00e9duire \u00e0 une dimension linguistique est per\u00e7u pour ce qu\u2019il est r\u00e9ellement\u00a0: un processus d\u2019inf\u00e9riorisation et de rappel d\u2019une place assign\u00e9e. Le sociologue Alex Albert qui a travaill\u00e9 sur les fonctions du tutoiement dans les relations de travail \u00e0 partir du concept de \u00ab\u00a0domination rapproch\u00e9e\u00a0[8]\u00a0\u00bb rappelle sur cet aspect l\u2019\u00e9tat des recherches\u00a0: \u00ab\u00a0Les enqu\u00eates ethnographiques soulignent que les policiers et les gendarmes font du tutoiement le marqueur d\u2019un rapport de forces leur \u00e9tant favorable, et l\u2019utilisent notamment en interrogatoire comme outil de pression et symbole de \u00ab\u00a0domination\u00a0\u00bb\u00a0(Jobard, 2002\u00a0; Gauthier, 2010)\u00a0[9].\u00a0\u00bb La palpation dite de \u00ab\u00a0s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb est pour sa part une atteinte au corps et \u00e0 la dignit\u00e9 des personnes. Constatant la banalisation et la g\u00e9n\u00e9ralisation de cette pratique le d\u00e9fenseur des droits souligne\u00a0: \u00ab\u00a0Le D\u00e9fenseur des droits rappelle que la palpation de s\u00e9curit\u00e9 pratiqu\u00e9e de fa\u00e7on syst\u00e9matique au cours d\u2019un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9\u00a0[\u2026] constitue une atteinte \u00e0 la dignit\u00e9 humaine disproportionn\u00e9e par rapport au but \u00e0 atteindre\u00a0[10].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes bien devant une pression signifiant une volont\u00e9 d\u2019imposer une emprise physique et psychique par la force. Nous pourrions ajouter d\u2019autres dimensions signifiant cette \u00ab\u00a0violence atmosph\u00e9rique\u00a0[11]\u00a0\u00bb\u00a0: \u00e9quipements de guerre lors des patrouilles de certains corps de police dans les quartiers populaires, op\u00e9rations \u00ab\u00a0coup de poing\u00a0\u00bb sur le mod\u00e8le du raid militaire d\u2019occupation d\u2019un territoire, etc. Cette pression est r\u00e9currente et on ne peut pas y \u00e9chapper. Un seul exemple quantitatif suffit \u00e0 illustrer l\u2019ampleur de cette violence atmosph\u00e9rique\u00a0: Les jeunes hommes <em>\u00ab\u00a0per\u00e7us comme noirs ou arabes\u00a0\u00bb<\/em> ont <em>\u00ab\u00a0une probabilit\u00e9 20\u00a0fois plus \u00e9lev\u00e9e que les autres d\u2019\u00eatre contr\u00f4l\u00e9s<\/em>\u00a0[12]<em>\u00a0\u00bb <\/em>d\u00e9montre une \u00e9tude du d\u00e9fenseur des droits publi\u00e9e en\u00a02016. Aucune compr\u00e9hension des attitudes et comportements des jeunes h\u00e9ritiers de l\u2019immigration des quartiers populaires\u00a0[Fuite sans raison \u00e0 l\u2019approche de la police, attitudes r\u00e9actives de d\u00e9fi pour signifier le refus de la place assign\u00e9e, tutoiement de la police pour r\u00e9tablir symboliquement une relation \u00e9galitaire, etc.] n\u2019est possible si l\u2019on occulte cette \u00ab\u00a0atmosph\u00e8re\u00a0\u00bb. Ces attitudes et comportements sont \u00e0 la fois des fuites d\u2019un risque et d\u2019un danger r\u00e9el\u00a0[dont t\u00e9moigne le nombre de crimes policiers de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies] et une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019humiliation ou une r\u00e9affirmation de la dignit\u00e9 menac\u00e9e. A juste titre l\u2019association Human Rights Watch titre un de ses rapports\u00a0sur les contr\u00f4les au faci\u00e8s en France\u00a0: \u00ab\u00a0La base de l\u2019humiliation\u00a0[13]\u00a0\u00bb. L\u2019image choquante de lyc\u00e9ens contraints par la police de s\u2019agenouiller les mains sur la t\u00eate en d\u00e9cembre\u00a02018 a, \u00e0 juste titre, suscit\u00e9 une indignation publique importante. Une telle situation n\u2019a \u00e9t\u00e9 possible que parce que l\u2019habitude d\u2019humilier est d\u00e9j\u00e0 ancienne et multiforme dans les quartiers populaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cam\u00e9lia Jordana n\u2019a fait que rappeler une r\u00e9alit\u00e9 ind\u00e9niable, document\u00e9e et d\u00e9nonc\u00e9e depuis longtemps. L\u2019ampleur du d\u00e9ni de cette r\u00e9alit\u00e9 constitue une violence suppl\u00e9mentaire. Il participe de la fabrique politique de la violence polici\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La fabrique politique de la violence polici\u00e8re\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le constat \u00e9tant pos\u00e9, les sympt\u00f4mes \u00e9tant relev\u00e9s, il reste \u00e0 poser un diagnostic. Sans \u00eatre exhaustif plusieurs dimensions m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre soulign\u00e9es en raison de leur convergence vers la production et la reproduction d\u2019un syst\u00e8me. Nous ne sommes pas en pr\u00e9sence d\u2019un projet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 machiav\u00e9lique des gouvernements de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies mais d\u2019une fabrique historique et pragmatique\u00a0[dans laquelle interviennent des h\u00e9ritages de culture institutionnelle li\u00e9s \u00e0 l\u2019histoire longue de l\u2019institution polici\u00e8re, des strat\u00e9gies d\u2019acteurs sp\u00e9cifiques comme l\u2019extr\u00eame-droite et sa strat\u00e9gie d\u2019infiltration de la police, des choix \u00e9lectoralistes pour flatter une \u00ab\u00a0demande s\u00e9curitaire\u00a0\u00bb issue de la massification de la paup\u00e9risation et de la pr\u00e9carisation, etc.] d\u2019un syst\u00e8me de violences polici\u00e8res tellement ancr\u00e9 et banalis\u00e9 qu\u2019il dispose d\u00e9sormais d\u2019une certaine autonomie y compris vis-\u00e0-vis du pouvoir politique comme plus globalement du champ politique\u00a0[Comme en t\u00e9moigne par exemple le pouvoir de pression des syndicats de policiers].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un h\u00e9ritage du temps long<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019occasion des comm\u00e9morations de la victoire contre le nazisme, le ministre de l\u2019int\u00e9rieur Christophe Castaner rend hommage \u00e0 la police comme suit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Partout en France, des policiers ont pris le maquis. Partout en France, des policiers ont guett\u00e9 l\u2019ennemi, traqu\u00e9 la haine, combattu l\u2019oppression. Partout en France, des policiers ont fait le choix de la r\u00e9sistance.\u00a0\u00bb Une telle pr\u00e9sentation de la r\u00e9alit\u00e9 historique est partielle et partiale. Elle occulte la collaboration massive de l\u2019institution polici\u00e8re \u00e0 la r\u00e9pression p\u00e9tainiste et nazie, ainsi que la collaboration \u00e0 la d\u00e9portation. \u00ab\u00a0<\/em>Si des policiers se sont engag\u00e9s dans la R\u00e9sistance, c\u2019est en d\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 leur hi\u00e9rarchie et \u00e0 la politique du gouvernement. [\u2026]\u00a0Ce que l\u2019on peut dire, c\u2019est qu\u2019une minorit\u00e9 de policiers s\u2019est engag\u00e9e dans la R\u00e9sistance, comme dans l\u2019ensemble de la population. Mais cette minorit\u00e9 de policiers s\u2019est aussi heurt\u00e9e \u00e0 une culture professionnelle qui est celle de l\u2019ob\u00e9issance\u00a0[14]\u00a0\u00bb corrige l\u2019historien Christian Chevandier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9 Raymond Gur\u00eame, un des acteurs de la r\u00e9sistance Tsigane rappelle d\u00e8s les premi\u00e8res lignes de l\u2019avant-propos de son livre de m\u00e9moire que \u00ab\u00a0ce sont des fonctionnaires fran\u00e7ais qui encadraient les camps d\u2019internement pour \u00ab\u00a0nomades\u00a0\u00bb, aucun Allemand n\u2019\u00e9tait en vue\u00a0\u00bb et explique sa volont\u00e9 de t\u00e9moigner comme suit\u00a0: \u00ab\u00a0Soixante-dix ans apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements, je parle ici, pour saluer la m\u00e9moire de ceux que la France a broy\u00e9s et oubli\u00e9s\u00a0[15].\u00a0\u00bb Maurice Rajsfus, lui aussi t\u00e9moin de l\u2019\u00e9poque confirme les m\u00eames pratiques pour la d\u00e9portation des Juifs comme en t\u00e9moigne les titres sans ambigu\u00eft\u00e9 de deux de ses livres\u00a0[16]. Une telle participation massive n\u2019a d\u00e9bouch\u00e9e que sur des mesures minoritaires de sanction \u00e0 la Lib\u00e9ration. L\u2019historien Jean-Marc Berli\u00e8re donne les indications quantitatives suivantes pour la pr\u00e9fecture de Paris\u00a0[celle dont les agents ont ex\u00e9cut\u00e9s les rafles sinistres]\u00a0: 20% d\u2019agents sanctionn\u00e9s soit 3939\u00a0policiers et seulement 770\u00a0r\u00e9vocations\u00a0[17]. L\u2019institution polici\u00e8re sort globalement identique de la p\u00e9riode. Les habitudes, les repr\u00e9sentations, les routines, les pratiques, etc., peuvent ais\u00e9ment se reproduire sur cette base mat\u00e9rielle et humaine en s\u2019adaptant au nouveau rapport de forces id\u00e9ologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un tel h\u00e9ritage sera constitutif d\u2019une pr\u00e9disposition \u00e0 ob\u00e9ir pendant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie c\u2019est-\u00e0-dire pendant une s\u00e9quence institutionnelle qui banalise la surveillance et le contr\u00f4le au faci\u00e8s d\u2019une part et la torture et la r\u00e9pression \u00e0 grande \u00e9chelle d\u2019autre part. Le politologue Emmanuel Blanchard\u00a0[18] a restitu\u00e9 dans son excellent ouvrage le rapport particulier entre la police et les \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais Musulmans d\u2019Alg\u00e9rie\u00a0\u00bb\u00a0(FMA)\u00a0: recr\u00e9ation de structures polici\u00e8res sp\u00e9cifiques en ao\u00fbt\u00a01953\u00a0[elles avaient \u00e9t\u00e9 dissoutes \u00e0 la lib\u00e9ration] c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une police d\u2019exception d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Brigades des Agressions et Violences\u00a0\u00bb\u00a0[BAV], pratique r\u00e9guli\u00e8re de rafles et de bouclages des territoires o\u00f9 r\u00e9sident les FMA, fichage sp\u00e9cifique, arrestations pr\u00e9ventives, contr\u00f4les au faci\u00e8s, couvre-feux r\u00e9serv\u00e9 uniquement aux FMA en\u00a01958 puis en\u00a01961, etc. D\u00e9crivant ces pratiques polici\u00e8res, l\u2019historien Jean-Marc Berli\u00e8re rappelle\u00a0: \u00ab\u00a0Tandis que les Compagnies d\u2019intervention, dites \u00ab\u00a0de district\u00a0\u00bb accomplissaient leurs missions de maintien de l\u2019ordre avec une \u00ab\u00a0brutalit\u00e9 erratique\u00a0\u00bb et une violence qui pr\u00e9sentent une constante des policiers de la Pr\u00e9fecture de police\u00a0[\u2026] la Police municipale dans la tradition de l\u2019Occupation, met en \u0153uvre tout un travail de police \u00ab\u00a0pr\u00e9ventive\u00a0\u00bb\u00a0[19].\u00a0\u00bb Si on ne peut, bien s\u00fbr, confondre la situation de l\u2019\u00e9poque et celle d\u2019aujourd\u2019hui, force est de constater l\u2019existence de similitudes importantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces \u00e9l\u00e9ments de continuit\u00e9 des pratiques polici\u00e8res de l\u2019\u00e9poque coloniale \u00e0 aujourd\u2019hui s\u2019expliquent par la continuit\u00e9 de la structure institutionnelle qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 remise en cause au moment des ind\u00e9pendances. Ils s\u2019expliquent \u00e9galement par la continuit\u00e9 des personnels. En effet la fin de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie signifie \u00e9galement le retour dans l\u2019hexagone des policiers et CRS d\u2019Alg\u00e9rie. Plus globalement des milliers d\u2019agents ont \u00e9t\u00e9 affect\u00e9s dans la colonie pour des dur\u00e9es variables pendant l\u2019ensemble de la guerre. Soulignons \u00e9galement qu\u2019\u00e0 partir de la d\u00e9cennie\u00a050 l\u2019institution polici\u00e8re est le lieu d\u2019une hausse importante du recrutement li\u00e9e aux d\u00e9parts \u00e0 la retraite. De nombreux appel\u00e9s de retour d\u2019Alg\u00e9rie se reconvertiront ainsi dans la police. Enfin m\u00eame les agents n\u2019ayant jamais mis les pieds en Alg\u00e9rie ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 la guerre qui s\u2019est, on l\u2019oublie trop souvent, \u00e9galement d\u00e9roul\u00e9e dans l\u2019hexagone. \u00ab\u00a0A cette \u00e9poque, explique la sociologue Fran\u00e7oise de Barros, une part importante des nouveaux gardiens de la paix parisiens, eux-m\u00eames en nette augmentation, sont susceptibles d\u2019avoir une exp\u00e9rience non pas tant de l\u2019Alg\u00e9rie que de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance et donc de ses violences extr\u00eames\u00a0[20]\u00a0\u00bb. La long\u00e9vit\u00e9 professionnelle d\u2019un Papon indique que la continuit\u00e9 est identique pour la hi\u00e9rarchie. La continuit\u00e9 des pratiques a une base mat\u00e9rielle, structurelle et culturelle qui irrigue l\u2019ensemble de l\u2019institution, certes de mani\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9e selon les r\u00e9gions mais de mani\u00e8re pr\u00e9gnante dans les grandes agglom\u00e9rations. La \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb professionnelles, le rapport \u00e0 certaines populations, les habitus, la conception du m\u00e9tier et des objectifs de la profession, les contenus de formation, etc., ne peuvent pas ne pas \u00eatre influenc\u00e9s par cette \u00ab\u00a0m\u00e9moire incorpor\u00e9e\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire, explique le sociologue et anthropologue Didier Fassin, par l\u2019inscription \u00ab\u00a0de l\u2019histoire\u00a0[\u2026] dans les interstices de la vie quotidienne, dans les discours et les actes, dans les repr\u00e9sentations et les pratiques\u00a0[21]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Contr\u00f4ler les \u00ab\u00a0classes dangereuses\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La fabrique politique de la violence polici\u00e8re<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7589","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7589","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7589"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7589\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7590,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7589\/revisions\/7590"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7589"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7589"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7589"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}