{"id":7774,"date":"2020-07-01T02:35:18","date_gmt":"2020-07-01T00:35:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7774"},"modified":"2020-06-30T06:36:35","modified_gmt":"2020-06-30T04:36:35","slug":"pour-une-ecologie-sans-transition","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/07\/01\/pour-une-ecologie-sans-transition\/","title":{"rendered":"Pour une \u00e9cologie sans transition"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: left;\"><strong>Un document de \u00ab\u00a0D\u00e9sob\u00e9issance \u00c9colo Paris\u00a0\u00bb<\/strong><\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-7771 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Lejourdapres-14-223x300.jpg\" alt=\"\" width=\"372\" height=\"500\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Lejourdapres-14-223x300.jpg 223w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/Lejourdapres-14.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 372px) 100vw, 372px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00ab\u00a0Les go\u00e9lands \u00e0 l\u2019attaque\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur la couverture du livre publi\u00e9 par le groupe D\u00e9sob\u00e9issance Ecolo Paris (DEP) aux \u00e9ditions Divergences, la belle image d\u2019un go\u00e9land est particuli\u00e8rement bienvenue\u00a0: qui n\u2019a pas en m\u00e9moire l\u2019attaque d\u2019un drone policier par un exemplaire de cette esp\u00e8ce que la civilisation qui tue les mers a tout fait pour transformer en rats d\u2019\u00e9gout\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous ne d\u00e9fendons pas la nature, nous sommes la nature qui se d\u00e9fend\u00a0\u00bb\u00a0: en voyant la vid\u00e9o de notre h\u00e9ros ail\u00e9 bousillant l\u2019\u0153il du Big Brother pr\u00e9fectoral, on a pens\u00e9 \u00e0 ce slogan de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui semble comme le sous-texte de l\u2019avant-propos du livre. Opposant l\u2019\u00e9cologie, \u00ab\u00a0art d\u2019habiter et de d\u00e9fendre les milieux vivants\u00a0\u00bb \u00e0 une \u00ab\u00a0\u00e9cologie qui se pr\u00e9sente comme un gouvernement de la nature et de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, DEP les d\u00e9clare incompatibles. Nous ne voulons plus, ajoute-t-il, \u00ab\u00a0d\u2019une \u00e9cologie qui ne se reconna\u00eet pas d\u2019ennemis et serre la main \u00e0 tout le monde\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit de combattre un ravage \u00ab\u00a0processus actif, agressif, men\u00e9 par un sujet identifiable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En politique, pour les plus vieux d\u2019entre nous, le terme de \u00ab\u00a0transition\u00a0\u00bb \u00e9voque des id\u00e9es pourrissant aujourd\u2019hui dans les poubelles de l\u2019histoire. En 1938, Trotski avait fond\u00e9 la IV<sup>e<\/sup> Internationale sur un<em> Programme de transition<\/em>\u00a0[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nb112-1\">1<\/a><\/u>]<em>. <\/em>A la veille de la Deuxi\u00e8me guerre mondiale, partant d\u2019une pr\u00e9misse juste\u00a0: \u00ab\u00a0la civilisation humaine tout enti\u00e8re est menac\u00e9e d\u2019\u00eatre emport\u00e9e dans une catastrophe\u00a0\u00bb, il aboutissait \u00e0 cette conclusion\u00a0: \u00ab\u00a0Tout d\u00e9pend du prol\u00e9tariat, c\u2019est-\u00e0-dire au premier chef de son avant-garde r\u00e9volutionnaire. La crise historique de l\u2019humanit\u00e9 se r\u00e9duit \u00e0 la crise de la direction r\u00e9volutionnaire.\u00a0\u00bb Par l\u00e0, il fournissait un sch\u00e9ma de pens\u00e9e auquel il serait fait recours en bien d\u2019autres circonstances, y compris chez des forces tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de son courant\u00a0: le fond du probl\u00e8me, ce sont les mauvais dirigeants. Partant d\u2019un tel diagnostic, il n\u2019est pas \u00e9tonnant que son programme ait vis\u00e9 non pas \u00e0 abolir le capitalisme mais \u00e0 le mettre sous contr\u00f4le ouvrier \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire sous contr\u00f4le du parti, ce qui n\u2019est pas sans ressembler comme deux gouttes d\u2019eau au stalinisme\u00a0: tragi-com\u00e9die des \u00ab\u00a0avant-gardes\u00a0\u00bb autoproclam\u00e9es qui finissent par reproduire ce qu\u2019elles sont cens\u00e9es combattre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire, DEP proclame\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les dirigeants ont conscience des dangers \u00e9cologiques depuis une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, mais ils n\u2019ont rien fait. Cela devrait suffire \u00e0 montrer que le probl\u00e8me n\u2019est pas un manque de \u00ab\u00a0prise de d\u00e9cision courageuse\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0bonne volont\u00e9\u00a0\u00bb politique. Les gouvernements et les grandes entreprises sont tout aussi coinc\u00e9s que nous, parce qu\u2019ils font partie du probl\u00e8me. Mais nous, nous ne sommes pas coinc\u00e9\u00b7es de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019eux\u00a0: nous sommes coinc\u00e9\u00b7es <em>\u00e0 travers leur monde<\/em>, \u00e0 travers l\u2019\u00e9conomie et les syst\u00e8mes sociaux qu\u2019ils ont mis en place autour des \u00e9nergies fossiles, de la voiture, et maintenant du num\u00e9rique, un monde dont nous sommes aujourd\u2019hui d\u00e9pendant\u00b7es. Nous avons pourtant une marge de man\u0153uvre, dans la mesure o\u00f9 nous parvenons collectivement \u00e0 amoindrir notre d\u00e9pendance \u00e0 ce qui ravage la plan\u00e8te. C\u2019est pourquoi une \u00e9cologie sans transition est une \u00e9cologie de <em>rupture<\/em>\u00a0: il s\u2019agit de rompre avec nos d\u00e9pendances les plus destructrices, mais de rompre par des actes collectifs, solidaires, et de r\u00e9volte. Rompre pour bloquer les avanc\u00e9es du ravage le plus vite possible, et rompre pour avoir les mains libres et pouvoir configurer nos propres usages du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc une d\u00e9marche en rupture avec l\u2019id\u00e9ologie des avant-gardes que propose DEP, une s\u00e9rie de \u00ab\u00a0prospections\u00a0\u00bb, de propositions strat\u00e9giques pour tisser des alliances possibles contre diff\u00e9rentes formes du ravage\u00a0: capitaliste, coloniale et patriarcale. Le premier mouvement, dont les bonnes feuilles qui suivent donnent une id\u00e9e, sera de rompre avec la morale \u00e9cologique pour construire une \u00e9cologie \u00ab\u00a0sensible, populaire et offensive qui puisse non seule convaincre mais <em>faire envie<\/em>\u00a0\u00bb. C\u2019est pourquoi le dernier chapitre offre non pas un programme de transitions, non point une s\u00e9rie de mesures qui toutes radicales qu\u2019elles pourraient para\u00eetre, seraient susceptibles d\u2019\u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par des gouvernants, mais des \u00ab\u00a0pistes r\u00e9elles ou r\u00eav\u00e9es\u00a0\u00bb, bribes de po\u00e8mes, bouts de roman, textes se jouant de la fronti\u00e8re entre l\u2019art et la politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut discuter les propositions de ce livre, par exemple en son chapitre 9, qui peuvent parfois para\u00eetre un peu creuses (\u00ab\u00a0se r\u00e9approprier nos corps\u00a0\u00bb) ou tenir plus des bons rapports entre voisins (\u00ab\u00a0gardons les enfants de nos proches\u00a0\u00bb) que de cette construction d\u2019un r\u00e9seau de r\u00e9sistances autonomes auquel il appelle, mais il est ind\u00e9niable qu\u2019il est port\u00e9 par une r\u00e9flexion et un souffle dont, en ces temps toujours plus irrespirables, nous avons besoin. Ecrit dans une langue qui, tout en prenant les chose \u00e0 la racine, reste accessible m\u00eame quand on n\u2019a lu ni Spinoza ni Deleuze, ni m\u00eame fait Normale Sup, on comprendra que ce bouquin est un outil tr\u00e8s utile face aux ravages qui viennent, et dont la Crise Covid, avec sa mise en r\u00e9sidence surveill\u00e9e de la moiti\u00e9 de la plan\u00e8te, ne nous a donn\u00e9 qu\u2019un faible avant-go\u00fbt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S.Q.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Bonnes feuilles<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Les plus gros consommateurs sont les producteurs<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rappelons rapidement qui sont les v\u00e9ritables \u00ab\u00a0\u202fconsommateurs\u202f\u00a0\u00bb. Ceux qui consomment le plus, on l\u2019oublie trop souvent, sont les grands producteurs, les grandes entreprises\u00a0: pr\u00e9cis\u00e9ment ceux qui nous poussent \u00e0 la consommation. Car pour <em>produire<\/em> des marchandises, il faut bien <em>consommer<\/em>. La production d\u2019un meuble Ikea n\u00e9cessite la consommation de bois, d\u2019essence pour les machines-outils, d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 pour les spots publicitaires, de tonnes de papiers pour les prospectus, etc. Ce qui fait d\u2019Ikea un consommateur bien plus vorace que les simples acheteurs de meubles Ikea.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une m\u00eame logique, quel impact puis-je avoir en prenant des douches courtes, quand 90\u202f% de l\u2019eau est en r\u00e9alit\u00e9 utilis\u00e9e par l\u2019industrie et l\u2019agriculture \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale\u00a0? \u00c0 quoi bon se mettre au z\u00e9ro d\u00e9chet, quand les d\u00e9chets m\u00e9nagers repr\u00e9sentent 10\u202f% seulement de la masse totale des d\u00e9chets produits\u00a0? Certes, ces pratiques font sens du point de vue de l\u2019\u00e9thique personnelle \u2013 mais il ne faut pas se mentir sur l\u2019impact infime de ces petits gestes, m\u00eame s\u2019ils \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s. Notre id\u00e9e n\u2019est pas d\u2019opposer st\u00e9rilement \u00ab\u00a0\u202fgestes individuels\u202f\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u202factions collectives\u202f\u00a0\u00bb, qui pourraient aller de pair dans une optique o\u00f9 l\u2019on exp\u00e9rimenterait d\u2019autres mani\u00e8res d\u2019exister tout en travaillant \u00e0 interrompre le ravage \u00e9cologique. Il s\u2019agit de d\u00e9monter un discours qui nous appelle \u00e0 faire chacun\u00b7e de notre mieux isol\u00e9ment, alors que notre force se situe pr\u00e9cis\u00e9ment dans les combats collectifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un rapport du cabinet de conseil Carbone4 montre\u00a0[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nb112-2\">2<\/a><\/u>] qu\u2019avec tous les efforts du monde, des individus restreignant drastiquement leur consommation, mangeant v\u00e9g\u00e9tarien et local, ne se d\u00e9pla\u00e7ant qu\u2019\u00e0 v\u00e9lo ou en covoiturage, achetant tout d\u2019occasion, ne r\u00e9duiraient que de 25\u202f% leur empreinte carbone. Ce calcul met en \u00e9vidence qu\u2019une bonne part de l\u2019empreinte carbone n\u2019est pas modifiable individuellement, parce qu\u2019elle d\u00e9pend des activit\u00e9s de production, mais aussi des services et du fonctionnement m\u00eame de l\u2019\u00c9tat et des collectivit\u00e9s. Pr\u00e9cisons au passage que le fait d\u2019adopter un comportement h\u00e9ro\u00efque de r\u00e9duction de sa consommation n\u2019int\u00e9resse que ceux qui ont le luxe d\u2019avoir une grosse empreinte carbone, et le loisir de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 comment la r\u00e9duire. Ajoutons enfin que ce chiffre de 25\u202f% est une abstraction critiquable puisque les auteur\u00b7rices de l\u2019\u00e9tude pr\u00e9cisent qu\u2019ils ne consid\u00e8rent que \u00ab\u00a0\u202fl\u2019empreinte carbone d\u2019un \u00ab\u00a0\u202fFran\u00e7ais moyen\u202f\u00a0\u00bb [qui serait] \u00e9gale \u00e0 l\u2019empreinte carbone du pays divis\u00e9e par le nombre d\u2019habitants\u202f\u00a0\u00bb, faisant donc abstraction de tous les rapports \u00e9conomiques de hi\u00e9rarchie \u00e9voqu\u00e9s plus haut (dans ces 25\u202f%, de quelle part le \u00ab\u00a0\u202fFran\u00e7ais moyen\u202f\u00a0\u00bb est-il vraiment responsable\u00a0?).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La marge de \u00ab\u00a0\u202fchoix\u202f\u00a0\u00bb du consommateur est donc extr\u00eamement r\u00e9duite. Consacrerait-il toute sa vie de consommateur \u00e0 moins consommer que cela ne changerait pas grand-chose \u00e0 l\u2019affaire. L\u00e0 o\u00f9 le consommateur se prive d\u2019une dizaine de trajets en avion dans sa vie, des actions collectives bloquant la construction ou le fonctionnement d\u2019un a\u00e9roport emp\u00eachent des milliers de trajets en avion d\u2019avoir lieu. Mais bloquer les flux et l\u2019\u00e9conomie, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment <em>ne pas agir en consommateur<\/em>. Pourquoi veut-on alors que nous agissions en consommateurs\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Qui a invent\u00e9 les surconsommateurs\u00a0? Les surproducteurs<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019invention de la figure et des comportements du consommateur correspond \u00e0 une p\u00e9riode bien pr\u00e9cise de l\u2019histoire \u00e9conomique. Sans avoir l\u2019ambition d\u2019en faire une analyse d\u00e9taill\u00e9e, pointons-en rapidement les grandes lignes. Il y a d\u2019abord une cause <em>\u00e9conomique<\/em> \u00e0 l\u2019invention du consommateur\u00a0: la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9couler un surplus de marchandises. Ce besoin d\u2019\u00e9couler la surproduction et de trouver des d\u00e9bouch\u00e9s est une contrainte inh\u00e9rente au mode de production capitaliste\u00a0: pour cr\u00e9er de la valeur, il faut produire des marchandises et que celles-ci soient achet\u00e9es. Puisque le mode de production capitaliste carbure \u00e0 la croissance \u2013 chaque investissement \u00e9tant fait pour r\u00e9aliser un profit \u2013 il produit toujours plus de marchandises, peu importe la demande. Si la demande ne suit pas, il faut donc la cr\u00e9er\u00a0: c\u2019est l\u00e0 qu\u2019interviennent la publicit\u00e9, les hausses de salaire, la baisse du temps de travail, les politiques fordistes et keyn\u00e9siennes qui lib\u00e8rent du temps et de l\u2019argent afin de renforcer le potentiel du consommateur et d\u2019\u00e9couler le surplus de marchandises produites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a aussi une cause <em>politique<\/em> \u00e0 l\u2019invention du consommateur<em>. <\/em>Les luttes sociales et le spectre du communisme ont forc\u00e9 les \u00c9tats et les capitalistes, au cours du xxe\u202fsi\u00e8cle, \u00e0 faire des \u00ab\u00a0\u202fconcessions\u202f\u00a0\u00bb au mouvement ouvrier (baisse du temps de travail et syst\u00e8mes de protection sociale). L\u2019invention du consommateur a donc r\u00e9pondu \u00e0 un besoin de contr\u00f4le politique\u00a0: que le temps de loisir ne soit pas occup\u00e9 inutilement par le fait d\u2019\u00eatre heureux\u00b7ses et improductif\u00b7ves, ou par l\u2019organisation collective d\u2019un monde meilleur, mais par des activit\u00e9s consommatrices. Aujourd\u2019hui, priv\u00e9\u00b7es de nos solidarit\u00e9s par l\u2019atomisation du travail, de l\u2019urbanisation et des logements qui structurellement emp\u00eachent toute vie commune, nous sommes condamn\u00e9\u00b7es \u00e0 la solitude et \u00e0 l\u2019ennui. Pour beaucoup, la seule \u00e9chappatoire consiste \u00e0 consommer fr\u00e9n\u00e9tiquement des fragments de la vie des autres <em>via<\/em> des s\u00e9ries Netflix ou des photos sur Instagram dont le visionnage, lorsqu\u2019il prend la forme d\u2019une fuite du r\u00e9el, n\u2019est qu\u2019un ersatz de bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>L\u2019\u00e9v\u00e9nement anthropoc\u00e8ne<\/em>\u00a0[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nb112-3\">3<\/a><\/u>], les chercheurs J-B. Fressoz et C. Bonneuil montrent que la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et l\u2019<em>American way of life<\/em> ont enti\u00e8rement \u00e9t\u00e9 produits par des dispositifs mat\u00e9riels et institutionnels au tournant des xixe et xxe\u202fsi\u00e8cles. Afin d\u2019\u00e9couler le surplus de marchandises des usines tayloriennes, on voit fleurir des marques sur les produits \u2013 qui acqui\u00e8rent ainsi une dimension publicitaire\u00a0-, on encourage la vente par correspondance, on fait pousser partout des supermarch\u00e9s et des <em>self-services. <\/em>La publicit\u00e9, succ\u00e9dant \u00e0 la r\u00e9clame, fait l\u2019apologie de la consommation comme mode de vie, marqueur de normalit\u00e9 et de statut social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le m\u00eame temps, la consommation de masse sert explicitement \u00e0 discipliner les travailleurs et les travailleuses dans les usines\u00a0: pour contrer l\u2019absent\u00e9isme, Henry Ford cr\u00e9e la \u00ab\u00a0\u202fjourn\u00e9e \u00e0 5\u202fdollars\u202f\u00a0\u00bb, et les grandes entreprises comme Ford, General Motors et General Electric mettent en place le \u00ab\u00a0\u202fcr\u00e9dit \u00e0 la consommation\u202f\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0\u202fAchetez maintenant et payez plus tard\u202f\u00a0\u00bb) pour inciter leurs salari\u00e9\u00b7es \u00e0 acqu\u00e9rir les biens de consommation que ces entreprises produisent. La r\u00e9paration, le recyclage et la sobri\u00e9t\u00e9 sont pr\u00e9sent\u00e9s comme n\u00e9fastes pour l\u2019\u00e9conomie nationale, tandis que la consommation ostentatoire, la mode, l\u2019obsolescence programm\u00e9e deviennent des pratiques respectables. Les syndicats finissent par trahir leurs id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires et se contentent de revendiquer l\u2019indexation des salaires sur les prix pour augmenter la consommation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dira-t-on que les gens \u00ab\u00a0\u202fsurconsomment\u202f\u00a0\u00bb des trajets en voiture\u00a0? La centralit\u00e9 de la voiture individuelle dans l\u2019urbanisme contemporain a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e partout au d\u00e9but du xxe\u202fsi\u00e8cle par des grandes compagnies et par les \u00c9tats, malgr\u00e9 de fortes r\u00e9sistances, alors que le tramway \u00e9tait un mode de transport en commun tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9. Dira-t-on que les gens \u00ab\u00a0\u202fsurconsomment\u202f\u00a0\u00bb du chauffage, de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, des machines domestiques, depuis leurs maisons p\u00e9riurbaines\u00a0? Tout cela est le fruit de politiques publiques et du lobbying d\u2019entreprises qui ont pouss\u00e9 activement les gens \u00e0 devenir des petits propri\u00e9taires de lotissements de banlieue aliment\u00e9s au tout-\u00e9lectrique. Dira-t-on que l\u2019humanit\u00e9 et les consommateurs ont \u00e9t\u00e9 bien mal avis\u00e9s le jour o\u00f9 ils se sont assembl\u00e9s d\u00e9mocratiquement pour \u00ab\u00a0\u202fchoisir\u202f\u00a0\u00bb le p\u00e9trole comme carburant du capitalisme\u00a0? Le choix des \u00e9nergies fossiles, et en particulier celui du p\u00e9trole, a \u00e9t\u00e9 le fait des capitalistes occidentaux qui l\u2019ont impos\u00e9 \u00e0 toute la plan\u00e8te. Aujourd\u2019hui, les classes dirigeantes des ex-\u00ab\u00a0pays \u00e9mergents\u202f\u00a0\u00bb leur ont largement embo\u00eet\u00e9 le pas et le leadership mondial du ravage \u00e9cologique reviendra certainement \u00e0 la Chine au xxie\u202fsi\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Tuer le consommateur pour r\u00e9duire nos d\u00e9pendances <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut donc absoudre en grande partie le consommateur de sa responsabilit\u00e9 dans la crise \u00e9cologique. Il n\u2019en faut pas moins le condamner \u00e0 mort, pour d\u2019autres raisons. En effet, \u00ab\u00a0\u202fconsommateur\u202f\u00a0\u00bb est le nom du carcan qui nous tient, et que nous avons \u00e0 briser\u00a0; pas le nom d\u2019une personne en chair et en os, mais celui d\u2019une <em>fonction \u00e9conomique<\/em>, d\u2019un ensemble de contraintes qui p\u00e8sent sur les individus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019une part, le consommateur est produit et contraint <em>de l\u2019ext\u00e9rieur<\/em>. Il ne suffit pas, pour se lib\u00e9rer du consommateur, de s\u2019attaquer \u00e0 la publicit\u00e9, de d\u00e9noncer les manipulations des grandes entreprises ou de modifier sa propre consommation apr\u00e8s un examen de conscience. Car la consommation est avant tout une contrainte <em>mat\u00e9rielle<\/em>, une contrainte de subsistance\u00a0: c\u2019est notre <em>d\u00e9pendance<\/em> aux supermarch\u00e9s, aux sites de vente en ligne, \u00e0 la voiture, aux \u00e9crans. Une d\u00e9pendance dont on ne peut pas se d\u00e9barrasser d\u2019un claquement de doigts car cette d\u00e9pendance est en m\u00eame temps le cordon ombilical qui nous relie \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, qui nous permet d\u2019avoir un travail, un logement, de quoi se nourrir, se soigner, de quoi communiquer avec ses proches et ses ami\u00b7es. Nous sommes <em>individuellement<\/em> r\u00e9duit\u00b7es \u00e0 \u00eatre des consommateurs avant tout parce que nous n\u2019avons aucune prise <em>collective<\/em> sur nos conditions d\u2019existence. Nous ne savons plus produire par nous-m\u00eame de quoi nous v\u00eatir, de quoi nous nourrir, de quoi nous abriter, nous ne savons plus nous entraider, nous soutenir dans les coups durs, ni prendre soin des personnes \u00e2g\u00e9es et des malades. Nous ne savons plus car nous n\u2019avons \u00ab\u00a0\u202fplus le temps\u202f\u00a0\u00bb, puisque nous sommes constamment ali\u00e9n\u00e9\u00b7es par le travail et dans les activit\u00e9s de consommation. La consommation est une habitude contract\u00e9e dans cette situation de d\u00e9possession et d\u2019isolement\u00a0; une solution de facilit\u00e9 quand toutes les autres voies ont \u00e9t\u00e9 rendues historiquement impraticables. C\u2019est de cette habitude et de cette impasse historique qu\u2019il faut tenter de sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, le consommateur nous tient aussi <em>de l\u2019int\u00e9rieur<\/em>, lorsque nous sommes incapables de concevoir l\u2019action \u00e9cologique autrement que comme un acte de consommation\u00a0: consommer moins, consommer mieux, ou m\u00eame voter \u2013 ce qui, dans nos d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, se r\u00e9duit \u00e0 un acte de consommation politique. Or, en consommant des biens ou des offres politiques, on ne transforme pas le cadre \u00e9conomique qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la cause de notre d\u00e9pendance et du ravage \u00e9cologique. En somme, un\u00b7e \u00e9cologiste n\u2019est pas tellement quelqu\u2019un\u00b7e qui doit arr\u00eater de consommer mais quelqu\u2019un\u00b7e qui doit arr\u00eater d\u2019<em>agir en consommateur.<\/em> On ne cessera pas d\u2019\u00eatre des consommateurs, \u00e0 moins de transformer nos conditions d\u2019existence, nos lieux d\u2019habitation, nos mani\u00e8res de r\u00e9pondre \u00e0 nos besoins de base. Ceci ne peut \u00eatre qu\u2019une aventure collective et politique, ce qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec une somme d\u2019\u00e9cogestes individuels. Un grand chantier s\u2019ouvre devant nous\u00a0: non pas celui des grands projets industriels, ni celui des supermarch\u00e9s bio, mais celui de la r\u00e9invention d\u2019une vie commune libre et \u00e9cologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 chaque fois que nous sommes des consommateurs, nous perdons. Nous perdons l\u2019occasion d\u2019\u00eatre moins d\u00e9pendant\u00b7es de l\u2019\u00e9conomie, et plus ma\u00eetre\u00b7sses de nos conditions d\u2019existence. Il suffit de porter les yeux sur le consommateur, m\u00eame \u00ab\u00a0\u202f\u00e9colo\u202f\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u202f\u00e9quitable\u202f\u00a0\u00bb, pour voir qu\u2019il n\u2019a rien de vivant, et que sa satisfaction est illusoire. Le consommateur est cet \u00eatre en nous, mortellement ennuy\u00e9, qui comble son insatisfaction en tra\u00eenant les pieds devant les vitrines, ou en tra\u00eenant le doigt sur son \u00e9cran\u00a0; un \u00eatre maladif et solitaire, qui peut devenir agressif si on le contrarie dans son malheur. Il est la figure de la sous-vie \u00e0 laquelle nous sommes contraint\u00b7es quand toutes nos possibilit\u00e9s de subsistance et de loisir se r\u00e9duisent \u00e0 un choix entre des offres pr\u00e9sent\u00e9es sur un \u00e9tal. \u00catre \u00e9cologiste, ce n\u2019est donc pas le choix <em>individuel<\/em> d\u2019am\u00e9nager marginalement sa consommation, mais un travail <em>collectif<\/em> pour nous d\u00e9barrasser de ce qui nous tient attach\u00e9\u00b7es au ravage \u00e9cologique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>lundi.am<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Notes<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nh112-1\">1<\/a><\/u>]\u00a0<u><a href=\"https:\/\/www.marxists.org\/francais\/trotsky\/livres\/trans\/tran1.html\">https:\/\/www.marxists.org\/francais\/trotsky\/livres\/trans\/tran1.html<\/a><\/u><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nh112-2\">2<\/a><\/u>]\u00a0Carbone 4, \u00ab\u00a0\u202fFaire sa part\u00a0? Pouvoir et responsabilit\u00e9 des individus, des entreprises et de l\u2019\u00c9tat face \u00e0 l\u2019urgence climatique\u202f\u00a0\u00bb, 2019.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">[<u><a href=\"https:\/\/lundi.am\/Pour-une-ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Paris#nh112-3\">3<\/a><\/u>]\u00a0C. Bonneuil &amp; J-B. Fressoz, <em>L\u2019\u00c9v\u00e9nement anthropoc\u00e8ne\u00a0: La Terre, l\u2019histoire et nous<\/em>, Seuil, 2013.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un document de \u00ab\u00a0D\u00e9sob\u00e9issance \u00c9colo Paris\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7774","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7774","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7774"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7774\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7775,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7774\/revisions\/7775"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7774"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7774"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7774"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}