{"id":7926,"date":"2020-08-26T02:19:18","date_gmt":"2020-08-26T00:19:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7926"},"modified":"2020-08-19T06:20:05","modified_gmt":"2020-08-19T04:20:05","slug":"sans-visage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/08\/26\/sans-visage\/","title":{"rendered":"Sans visage"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: left;\"><strong>Tu attendais le monde d\u2019apr\u00e8s, impatiemment. <\/strong><\/h2>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu l\u2019as appel\u00e9 de tes v\u0153ux. Tu as multipli\u00e9 les tribunes. Tu l\u2019as r\u00eav\u00e9, ce monde. Regarde-le, il est l\u00e0, sous tes pieds.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu attendais le monde d\u2019apr\u00e8s, impatiemment. Tu l\u2019as appel\u00e9 de tes v\u0153ux. Tu as multipli\u00e9 les tribunes. Tu l\u2019as r\u00eav\u00e9, ce monde. Regarde-le, il est l\u00e0, sous tes pieds. Regarde autour, regarde-toi\u00a0: tu l\u2019habites d\u00e9j\u00e0, le constitues, m\u00eame. Car tu l\u2019as \u00e9pous\u00e9 sans broncher, peut-\u00eatre sans t\u2019en rendre compte tout \u00e0 fait, r\u00e9aliser vraiment, un soir de beuverie ou de grande anxi\u00e9t\u00e9. Tu ne sais plus bien, tu \u00e9tais comme groggy, et puis, trop de choses se sont pass\u00e9es depuis. Mais ce monde tu lui appartiens d\u00e9sormais. Tu lui appartiens pleinement, tu ne pourrais pas lui \u00e9chapper. Tu n\u2019as rien vu venir, rien pu \u00e9viter. Non\u00a0: ce monde, tu l\u2019as voulu plus que tout. Il faut bien vivre. Regarde ce que tu es devenu\u00a0: un fant\u00f4me dans les rues de la ville, \u00e9cras\u00e9 par la chaleur, fuyant les hommes autant que le soleil, affol\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de fr\u00f4ler des \u00e9paules inconnues quand tu marches sur le trottoir. Tu fulmines quand on te colle \u00e0 la caisse. Un fant\u00f4me oui, mais un fant\u00f4me en vie, te dis-tu. C\u2019est \u00e9tabli, tu ne sors plus sans ton masque. Parmi les autres, tu te caches le visage. Et en retour, tu attends d\u2019eux qu\u2019ils fassent de m\u00eame. Tu es une personne responsable. Hors de chez toi tu ne pr\u00e9sentes plus qu\u2019une face recouverte, sans expression. Une fa\u00e7ade sans sourire. Tu ne per\u00e7ois plus des autres que leurs yeux grands ouverts parfois, pliss\u00e9s plus souvent, \u00e9blouis par la lumi\u00e8re. Lorsque les yeux sont cach\u00e9s derri\u00e8re des lunettes de soleil, tu ne per\u00e7ois plus rien. Cela te convient, tu t\u2019y es fait. On peut m\u00eame dire que tu t\u2019es dr\u00f4lement vite habitu\u00e9. Tu te r\u00e9jouis de ta capacit\u00e9 d\u2019adaptation. Tu as su int\u00e9grer le monde d\u2019apr\u00e8s avec une facilit\u00e9 exemplaire. As-tu remarqu\u00e9 qu\u2019avec un morceau de tissu sur la bouche, le p\u00e9rim\u00e8tre de ta vue est r\u00e9duit\u00a0? Tu pourrais t\u2019en amuser. Tu es incroyablement ajust\u00e9 \u00e0 la situation. Tu es un homme moderne. L\u2019autre jour, \u00e0 un croisement, tu n\u2019as pas vu un enfant arriver sur ta droite. Tu lui as \u00e9cras\u00e9 les pieds. Tu n\u2019as pas os\u00e9 lui frotter le dos ou lui tapoter la t\u00eate pour le r\u00e9conforter. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, c\u2019est aupr\u00e8s de son p\u00e8re que tu t\u2019es excus\u00e9, sans m\u00eame penser \u00e0 regarder l\u2019enfant. Car sans que tu puisses te l\u2019expliquer, il n\u2019existait pas tout \u00e0 fait, le petit. Tu t\u2019es adress\u00e9 au masque qui se trouvait \u00e0 ta hauteur pour plus de commodit\u00e9. L\u2019incident ne te tracasse pas outre mesure\u00a0car tu ne vas pas te mentir, tout cela n\u2019a pas d\u2019importance. Et de toute fa\u00e7on, les enfants ne sont pas contagieux. Tu le vois bien, tu es pr\u00eat \u00e0 tout pour conna\u00eetre \u00e0 nouveau un peu de tranquillit\u00e9. D\u00e9sormais c\u2019est cela, \u00eatre responsable, ce n\u2019est pas autre chose, m\u00eame. Tu es pr\u00eat \u00e0 tout supporter pour \u00e9viter la menace. Tout plut\u00f4t que l\u2019autre\u00a0: sa peau, sa sueur, sa salive. Tout plut\u00f4t que les corps humains. Aussi, souvent, tu te laves les mains. Par pr\u00e9caution. Tu as bien compris les mesures \u00e0 suivre pour plus de s\u00e9curit\u00e9. Tu as bien compris comme tu dois d\u00e9sormais te laver de l\u2019autre. Tu le fais \u00e0 toute occasion. Tu te laves les mains quand tu rentres dans un magasin, tu te laves les mains quand tu rentres dans une administration, tu te laves les mains quand tu t\u2019engouffres un transport en commun, tu te laves les mains quand tu rentres dans une \u00e9glise. Et autant que possible tu le fais en sortant. Tout cela, tu le veux. Tu le d\u00e9sires ardemment. Ici, tu n\u2019as plus acc\u00e8s aux parcs mais cela te convient. Tu sais que c\u2019est n\u00e9cessaire. Il faut avant tout \u00e9viter les inconscients. On te l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9\u00a0: tu dois te prot\u00e9ger. Et te prot\u00e9ger, c\u2019est prot\u00e9ger les autres, hein. Dans le monde d\u2019apr\u00e8s, tu te caches par altruisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Regarde bien. Arr\u00eate-toi de marcher quelques secondes. Dans le m\u00e9tro l\u00e8ve les yeux de ton journal aux chiffres alarmants et\/ou seuils in\u00e9dits deuxi\u00e8me vague ne sont pas bons et vois la vie que tu t\u2019es faite. Regarde un peu celle des autres qui est la tienne. Regarde autour de toi, ces yeux assis, baiss\u00e9s, mi-clos, riv\u00e9s sur leur t\u00e9l\u00e9phone. Vous avez peur. Comme tu as peur. Ta peur, regarde-la dans les yeux des autres et qui sont ta menace. D\u00e9sormais au fond, tu ne te sens bien que chez toi. Tu ne te sens v\u00e9ritablement soulag\u00e9 que dans ton logement, quel que soit son \u00e9tat. Tu veux bien tout plut\u00f4t que des corps \u00e9trangers. Tu ne supportes plus que ta solitude, au mieux ne tol\u00e8res que la vie en famille. Jamais tu ne t\u2019es senti autant en s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019avec celui avec qui tu dors et la chair de ta chair. Au-del\u00e0, point de salut. Peu importe que tes proches soient en r\u00e9alit\u00e9 des vecteurs potentiels au m\u00eame titre que les autres\u00a0: ils ne sont pas les autres et c\u2019est toute la diff\u00e9rence. \u00c0 pr\u00e9sent le monde se divise en deux cat\u00e9gories\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y a les tiens, et de l\u2019autre le danger. Oh, il ne faut rien exag\u00e9rer\u00a0: tu n\u2019es pas tomb\u00e9 dans la psychose. D\u2019ailleurs tu ne fais aucune remarque aux gens que tu croises et qui par inadvertance, b\u00eatise ou folie se pr\u00e9senteraient \u00e0 toi nus, c\u2019est \u00e0 dire sans masque. Ils sont libres apr\u00e8s tout. Tu ne te f\u00e2ches pas, tu es la tol\u00e9rance m\u00eame. Tu es juste conscient des risques qu\u2019ils te font courir. Hyper conscient, m\u00eame. Car oui, la maladie est toujours l\u00e0. C\u2019est tr\u00e8s exactement cela\u00a0: tu n\u2019es pas malade, mais la maladie est toujours pr\u00e9sente, dans l\u2019air que tu respires. Tu n\u2019es pas une personne fragile. Peu importe, tu ne dois pas sous-estimer le p\u00e9ril. Et surtout, il te faut prot\u00e9ger les autres. Hein. Il n\u2019y a pas de rationalit\u00e9 qui tienne. Tu as m\u00eame envie de dire\u00a0: \u00e0 bas la raison. Car tu crains. Tu crains pour la vie. Ce dont tu es certain, c\u2019est que tu ne veux pas mourir. Jamais. Mourir, jamais. Pas toi pas tes proches jamais pas mourir. Alors, \u00e0 cause de la mort que tu respires, tu es comme terroris\u00e9 en sourdine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Regarde-toi, qu\u2019es-tu devenu\u00a0? Tu as accept\u00e9 de ne pas aller voir ton p\u00e8re d\u00e9p\u00e9rir, seul dans sa chambre d\u2019EHPAD. Pour sa s\u00e9curit\u00e9. Quand il est mort, tu as accept\u00e9 de ne pas l\u2019enterrer. Pour sa s\u00e9curit\u00e9. Ta m\u00e8re cependant, tu peux te r\u00e9jouir qu\u2019elle ait surv\u00e9cu. Pour cela, tu as renonc\u00e9 \u00e0 envoyer tes enfants la voir. Tu as fait ce qu\u2019il fallait, tu sais que rien ne vaut la vie. Tu es hyper-responsable et t\u2019en r\u00e9jouis. D\u00e9sormais que tu es conscient de tes devoirs, la vie est devenue une source in\u00e9puisable de r\u00e9jouissance. Dans le village o\u00f9 tu vis, dans ton immeuble, le petit gar\u00e7on n\u2019a plus le droit d\u2019aller rendre visite aux tr\u00e8s vieux voisin, celui qui vit seul depuis que sa femme est morte. Lui qui \u00e9tait sa seule compagnie, qui s\u2019entendait si bien avec\u00a0: il ne va m\u00eame plus lui parler \u00e0 travers la fen\u00eatre. Il l\u2019a sans doute oubli\u00e9. La vie d\u2019abord. Ici, apr\u00e8s 20h, tu n\u2019as plus le droit d\u2019acheter de l\u2019alcool. Tu es d\u2019accord. C\u2019est pour le bien de la collectivit\u00e9. L\u00e0, si tu veux consommer de l\u2019alcool, tu dois manger en m\u00eame temps. Tu ne protestes pas\u00a0: la mesure est juste. Tu n\u2019incrimines pas les gouvernants. Comme tout le monde tu penses qu\u2019ils sont nuls mais tu ne cherches pas vraiment \u00e0 imaginer d\u2019autres mani\u00e8res de lutter contre la menace. D\u2019autres solutions \u00e0 la mort. Tu ne souhaites pas des protections cibl\u00e9es, pas plus que la mise en place d\u2019un service national d\u00e9di\u00e9 aux personnes fragiles, tu ne te contenterais pas d\u2019horaires am\u00e9nag\u00e9s. Dans cette histoire, vous \u00eates tous dans le m\u00eame bateau. La menace est un risque universel. La menace universelle un risque et vice versa. Bient\u00f4t, tu le vois venir, vous n\u2019aurez plus le droit de boire du tout. La sant\u00e9 avant tout. Bient\u00f4t aussi, tu devras prendre le vaccin, comme tout le monde. Ce sera une mesure de bon aloi. Puis dans la foul\u00e9e, tous les autres vaccins. De bon sens. Apr\u00e8s tout, te dis-tu, la grippe et la gastro sont des maladies invasives mortelles r\u00e9currentes, universelles de surcro\u00eet, plus graves qu\u2019on ne le pense. Comment as-tu pu vivre si longtemps sans nous en prot\u00e9ger collectivement davantage\u00a0? Tu \u00e9tais insouciant. Tu \u00e9tais comme un enfant. Les menaces en r\u00e9alit\u00e9 sont innombrables. Tu mesures ta chance d\u2019\u00eatre pass\u00e9 dans ce monde-ci, d&rsquo;avoir surv\u00e9cu jusque l\u00e0. La protection de tous est ta priorit\u00e9. Finis de rire. Tu ne te perds plus en conjectures sur les changements sociaux n\u00e9cessaires \u00e0 une existence meilleure. C&rsquo;est maintenant de vie et de mort, qu&rsquo;il s&rsquo;agit. Tu ne remets plus en cause la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 tout bout de champ\u00a0: avec cette crise tu as su aller \u00e0 l\u2019essentiel. Tu en es ressorti plus fort. Tu es m\u00eame devenu tr\u00e8s compr\u00e9hensif. Pour le moment, tu acceptes que ceci soit permis et cela non. Tu acceptes les contradictions car tu les sais temporaires. Regarde, tu es devenu une personne adulte et responsable, tu es la patience m\u00eame, tu peux \u00eatre fier de toi. Tu sais que nous sommes encore en transition et que viendra le moment o\u00f9 toutes les folies d\u2019autrefois seront interdites pour de bon. Alors, va pour les vaccins, va pour les masques en tout lieu et toute la journ\u00e9e, va pour les gants s&rsquo;il le faut, va pour l\u2019indiff\u00e9rence. Va pour la s\u00e9curit\u00e9 autant que n\u00e9cessaire. Tu as regard\u00e9 et tu es pr\u00eat\u00a0: ce monde d\u2019apr\u00e8s, tu le d\u00e9sires plus que tout. Car le monde o\u00f9 tu as saut\u00e9 \u00e0 pieds joints ou bien l&rsquo;on t&rsquo;a pouss\u00e9 tu ne sais plus, c\u2019est celui du progr\u00e8s in\u00e9luctable. En sifflotant sous ton masque, rassur\u00e9, serein et la bouche humide, tu te dis\u00a0: le progr\u00e8s, c\u2019est la sant\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Blog de Maud Assila<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu attendais le monde d\u2019apr\u00e8s, impatiemment.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7926","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7926"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7927,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926\/revisions\/7927"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}