{"id":7938,"date":"2020-09-01T02:41:59","date_gmt":"2020-09-01T00:41:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=7938"},"modified":"2020-08-19T08:42:54","modified_gmt":"2020-08-19T06:42:54","slug":"notes-sur-une-fausse-fin-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/09\/01\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/","title":{"rendered":"Notes sur une fausse fin du monde"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: left;\"><strong>Une \u00e9pid\u00e9mie est un processus naturel relativement banal. <\/strong><\/h2>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut certes en mourir, mais pas plus que de mille autres causes. Ce fait ne suffit donc pas \u00e0 en faire un \u00e9v\u00e9nement, dont la port\u00e9e d\u00e9pend de la mani\u00e8re dont il est per\u00e7u, des r\u00e9ponses auxquelles il donne lieu, des raisons ou d\u00e9raisons qui les motivent. La crise sanitaire mondiale de 2020 repr\u00e9sente moins une n\u00e9m\u00e9sis de la Nature frappant des soci\u00e9t\u00e9s inconscientes, que la r\u00e9v\u00e9lation, et l\u2019intensification, de certains de leurs aspects et tendances. C\u2019est par ailleurs le cas de toutes les Grandes Peurs connues \u00e0 travers les si\u00e8cles\u00a0: l\u2019An Mil, la jacquerie de 1789, la guerre atomique dans les ann\u00e9es 1950\u2026 \u00c0 chaque fois, il y a bien entendu des faits r\u00e9els \u00e0 la base de ces acc\u00e8s d\u2019angoisse et de panique, mais ces derniers et leurs effets ob\u00e9issent \u00e0 des logiques propres, souvent sans commune mesure avec les donn\u00e9es objectives. C\u2019est ainsi que dans de telles crises nous sommes confront\u00e9s avant tout \u00e0 nous-m\u00eames, c\u2019est-\u00e0-dire aux soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles nous vivons et que nos actions reproduisent, \u00e0 leurs rapports de propri\u00e9t\u00e9 et de pouvoir, \u00e0 leurs id\u00e9ologies et croyances\u00a0: tout ce qui constitue, suivant la tradition dialectique, la seconde nature, qui pour l\u2019esp\u00e8ce humaine remplace la premi\u00e8re, sur laquelle les hommes projettent leurs propres fant\u00f4mes tout en craignant qu\u2019elle ne revienne les hanter dans la p\u00e9nombre de l\u2019horreur mythique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut ainsi supposer que le v\u00e9ritable \u00e9v\u00e9nement ne soit pas tant l\u2019\u00e9pid\u00e9mie que le consensus des autorit\u00e9s politiques et sanitaires, des institutions \u00e9tatiques et supranationales, des experts et des communicateurs, autour d\u2019un confinement mondial que Marco D\u2019Eramo d\u00e9finit dans la <em>New Left Review<\/em> comme \u00ab\u00a0<em>une exp\u00e9rience in\u00e9dite de disciplinement social<\/em>\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref1\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftn1\">[1]<\/a>. Mise \u00e0 l\u2019\u0153uvre avec enthousiasme par les d\u00e9cideurs et approuv\u00e9e ou subie passivement par les populations, cette exp\u00e9rience constitue peut-\u00eatre l\u2019aspect v\u00e9ritablement in\u00e9dit de cette crise, le fait qui est destin\u00e9 \u00e0 avoir des implications durables et profondes. Il ne para\u00eet donc pas ill\u00e9gitime de se demander ce que ce ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9v\u00e8le du monde actuel. Giorgio Agamben a tent\u00e9 de le faire au d\u00e9but de la crise, dans une s\u00e9rie d\u2019interventions qui ont pour la plupart suscit\u00e9 des critiques, parfois r\u00e9fl\u00e9chies, mais le plus souvent irrit\u00e9es et agressives, de la part de la \u00ab\u00a0gauche\u00a0\u00bb intellectuelle<a name=\"_ftnref2\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftn2\">[2]<\/a>. Il ne s\u2019agit pas de dire qu\u2019il n\u2019y a rien de discutable dans les positions du philosophe\u00a0; mais les r\u00e9actions presque unanimement hostiles et irrit\u00e9es indiquent peut-\u00eatre que ces positions, en d\u00e9pit de leurs insuffisances \u00e9ventuelles, touchent quelque chose de r\u00e9el et difficilement tol\u00e9rable \u2013 quelque chose qui est intrins\u00e8que aux implications intellectuelles et morales de la crise actuelle, et dont il est pr\u00e9f\u00e9rable d\u2019exorciser l\u2019aura mortif\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que signifie donc le confinement mondial, depuis le point de vue de la critique de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Un point de vue r\u00e9pandu, bien repr\u00e9sent\u00e9 par Marco D\u2019Eramo, ou par l\u2019article de Tommaso di Francesco dans <em>il manifesto <\/em>du 29 avril 2020, rel\u00e8ve la contradiction entre les exigences de l\u2019\u00e9conomie et la suspension de la production et de la consommation pour des raisons sanitaires, en insistant sur l\u2019indiff\u00e9rence du capital envers les millions de travailleurs qui ont rapidement repris, ou n\u2019ont jamais cess\u00e9, le travail dans des conditions qui d\u00e9rogent aux exigences sanitaires invoqu\u00e9es pour justifier le confinement. Cette lecture est incontestablement pertinente\u00a0: on peut sans doute affirmer qu\u2019une des coordonn\u00e9es de cette crise est la pr\u00e9sence, dans les usines, dans les champs, dans les h\u00f4pitaux ou dans les transports, d\u2019un travail souterrain et souvent invisible, auquel ne sont pas appliqu\u00e9es les mesures d\u2019\u00e9mergence acclam\u00e9es comme une d\u00e9fense de la sant\u00e9. D\u2019Eramo constate ainsi la dimension de classe du confinement\u00a0: peuvent \u00ab\u00a0rester \u00e0 la maison\u00a0\u00bb plus ou moins confortablement et t\u00e9l\u00e9travailler seulement certaines couches professionnelles et sociales, alors que le travail subalterne, concentr\u00e9 dans les secteurs des transports, de la nourriture, de l\u2019\u00e9nergie et des t\u00e9l\u00e9communications continue \u00e0 voyager et travailler en \u00e9tant exclu de certaines mesures de distanciation (car, mis \u00e0 part le travail, tout le reste \u00e9tait interdit aussi pour ces travailleurs). La r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie est donc surd\u00e9termin\u00e9e par le statut de quasi clandestinit\u00e9 et de refoulement qui frappe le travail, surtout le travail manuel et d\u2019ex\u00e9cution, dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela est incontestable, mais il ne semble pas suffisant, sur la base de ces consid\u00e9rations, d\u2019opposer l\u2019\u00e9conomie \u00e0 la sant\u00e9, comme on le r\u00e9p\u00e8te de mani\u00e8re assez sommaire. Le capital n\u2019est pas seulement soif de profit, mais surtout destruction de l\u2019autonomie de la force de travail. La mise \u00e0 l\u2019arr\u00eat de millions de travailleurs cause certes une perte de profits, mais n\u2019affaiblit pas le pouvoir du capital, qui s\u2019exerce depuis toujours en faisant travailler et en emp\u00eachant de travailler\u00a0: les travailleurs inclus dans la production sont subsum\u00e9s sous le capital, mais ceux qui en sont exclus sont asservis \u00e0 la condition originaire du prol\u00e9tariat qui est l\u2019absence ou la pr\u00e9carit\u00e9 de d\u00e9bouch\u00e9s pour sa propre force de travail. Ainsi, les travailleurs (relativement) exclus du confinement subissent sur leur propre corps la domination du capital en tant que commandement direct, mais ceux qui sont inclus dans le confinement et donc exclus du travail subissent une autre forme de la m\u00eame domination, qui est l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der aux conditions de leur propre reproduction sociale. La perte (temporaire) de profit est compens\u00e9e largement par le bond en avant dans la reproduction des conditions de subordination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le probl\u00e8me est que la connotation de classe du confinement ne consiste pas seulement dans son application s\u00e9lective, qui favorise seulement les privil\u00e9gi\u00e9s\u00a0: c\u2019est la forme m\u00eame de ces mesures, c\u2019est-\u00e0-dire le confinement en tant que tel, qui exprime le refoulement du travail, et en g\u00e9n\u00e9ral de tous les secteurs vuln\u00e9rables de la soci\u00e9t\u00e9, de la perception des pouvoirs publics et de l\u2019id\u00e9ologie dominante. Imposer sur une longue dur\u00e9e l\u2019arr\u00eat de la production, des interactions sociales et de la mobilit\u00e9 au nom de l\u2019urgence sanitaire signifie perturber des secteurs productifs tout entiers (et donc leurs millions de salari\u00e9s, plus que leurs propri\u00e9taires et actionnaires), d\u00e9truire les conditions de subsistance de larges zones et populations, et d\u00e9structurer la vie quotidienne des couches sociales les plus fragiles. Il n\u2019en va pas seulement de la renonciation \u00e0 des plaisirs frivoles et massifi\u00e9s, \u00e0 la <em>movida<\/em> et \u00e0 l\u2019ap\u00e9ritif, comme le r\u00e9p\u00e8te le m\u00e9lange douteux de populisme et snobisme qui est devenu le nouveau consensus moral reliant gouvernants, m\u00e9dias et opinion publique \u00e9clair\u00e9e\u00a0: il en va au contraire du d\u00e9luge de licenciements d\u00e9j\u00e0 en acte, du massacre des contrats pr\u00e9caires et \u00e0 temps d\u00e9termin\u00e9, de la faim de familles enti\u00e8res et de communaut\u00e9s qui vivent du travail discontinu ou irr\u00e9gulier, de la rar\u00e9faction des services essentiels, en particulier pour les personnes \u00e2g\u00e9es, les sans-abri, les r\u00e9fugi\u00e9s\u2026 Il en va de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale de la d\u00e9stabilisation de tout le tissu vital dans lequel consiste l\u2019existence des gens ordinaires\u00a0: en font partie, en plus du travail subordonn\u00e9, les loisirs marchandis\u00e9s, les voyages <em>low cost<\/em>, la consommation de masse\u2026 qui sont tous, bien entendu, des formes d\u2019ali\u00e9nation, mais qui composent la normalit\u00e9 des exploit\u00e9s et des expropri\u00e9s (c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une certaine mani\u00e8re de la plupart d\u2019entre nous), chair et sang indissociablement li\u00e9s aux fant\u00f4mes de la marchandise et du loisir. Il est donc impossible de ne pas consid\u00e9rer comme inqui\u00e9tant le fait que toutes ces r\u00e9alit\u00e9s sociales et vitales soient tout d\u2019un coup apparues sans signification aux yeux des autorit\u00e9s et des populations gouvern\u00e9es elles-m\u00eames, et qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 possible d\u2019en briser la consistance en peu de semaines, dans le consentement ou la passivit\u00e9 presque g\u00e9n\u00e9rales, \u00e0 travers une articulation imposante entre brutalit\u00e9 polici\u00e8re, <em>storytelling<\/em> m\u00e9diatique obsessif et usage dogmatique de l\u2019expertise scientifique comme principe d\u2019autorit\u00e9. Dans tout cela il n\u2019y a rien qui soit susceptible de contredire ou suspendre la logique du capital, qui vit pr\u00e9cis\u00e9ment en asservissant la force de travail et en la rendant en m\u00eame temps invisible et immat\u00e9rielle. Le paradigme du confinement mondial n\u2019est rien d\u2019autre que la mat\u00e9rialisation de l\u2019inconscient du capital\u00a0: exercer un commandement instantan\u00e9 et illimit\u00e9 sur une force de travail d\u00e9soss\u00e9e et atomis\u00e9e, qu\u2019on peut mobiliser et immobiliser \u00e0 loisir, qui mange, dort, se d\u00e9place seulement dans les limites et les temps qui lui sont impartis, r\u00e9duite \u00e0 la survie biologique, aux gestes prescrits et \u00e0 la r\u00e9ponse m\u00e9canique aux stimuli, alors que les improductifs et les inutiles sont laiss\u00e9s mourir aux marges, isol\u00e9s dans les cellules, les maisons de retraite, et les rues d\u00e9sertes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les critiques d\u2019Agamben stigmatisent sa vision apocalyptique d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9vor\u00e9e par ses propres proc\u00e9dures de contr\u00f4le totalitaires. Mais ils oublient de se demander si cette image, avant et davantage que dans Agamben, n\u2019agit pas en premi\u00e8re instance dans les discours et les actes des autorit\u00e9s qui ont voulu le confinement et des couches sociales qui l\u2019ont accept\u00e9. Depuis des d\u00e9cennies, l\u2019id\u00e9ologie dominante r\u00e9p\u00e8te que la soci\u00e9t\u00e9 est un flux d\u2019informations, que la politique est communication et spectacle, que l\u2019intelligence artificielle peut remplacer l\u2019humain, que la richesse est produite par l\u2019analyse de donn\u00e9es et de signes, que le travail est immat\u00e9riel et que les plateformes digitales et les <em>start-ups<\/em> sont le futur de l\u2019industrie et des services\u00a0: comment s\u2019\u00e9tonner alors que, face \u00e0 une situation d\u2019urgence, l\u2019\u00e9paisseur des rapports sociaux ait pes\u00e9 moins qu\u2019une plume et qu\u2019on ait cru possible \u00e9teindre et rallumer le monde comme si l\u2019on disposait d\u2019un interrupteur\u00a0? Si un imaginaire hallucin\u00e9 est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette crise, ce n\u2019est pas celui d\u2019Agamben, mais celui du discours id\u00e9ologique du pouvoir politique, \u00e9conomique et m\u00e9diatique, des \u00ab\u00a0analystes symboliques\u00a0\u00bb du secteur tertiaire avanc\u00e9, des classes moyennes \u00e0 la fois productrices, consommatrices et victimes de l\u2019industrie culturelle et de ses mythologies\u00a0: tout ce qui est v\u00e9hicul\u00e9 chaque jour par les pages de <em>Repubblica<\/em>, du\u00a0<em>Economist<\/em>, du <em>Monde<\/em> et qui compose la perception du monde de <em>spin doctors<\/em>, d\u00e9cideurs et gouvern\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si telles sont les bases sociales et mentales du confinement, immanentes \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s structur\u00e9es par le capital, par les s\u00e9parations et refoulements qui lui sont caract\u00e9ristiques et par l\u2019imaginaire qu\u2019il r\u00e9pand, les d\u00e9cisions particuli\u00e8res des \u00c9tats ont toutefois \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9es par des crit\u00e8res plus prosa\u00efques\u00a0: par exemple, la duret\u00e9 et le caract\u00e8re spectaculaire des mesures en Italie, en Espagne et en France ont servi, entre autres choses, comme un moyen de pression pour faire accepter \u00e0 l\u2019Allemagne la socialisation des co\u00fbts de la relance. Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019une vague de panique r\u00e9elle a d\u00e9termin\u00e9 le passage \u00e0 l\u2019acte d\u2019autorit\u00e9s plus ou moins r\u00e9ticentes, et il serait na\u00eff de croire qu\u2019une telle panique ne venait pas largement d\u2019en bas : la Grande Fermeture a \u00e9t\u00e9 massivement volontaire, comme la servitude selon La Bo\u00e9tie, ce qui ne signifie pas que le pouvoir constitu\u00e9 n\u2019ait jou\u00e9 aucun r\u00f4le dans la fixation d\u2019une telle volont\u00e9. D\u2019o\u00f9 vient donc une telle peur\u00a0? Qu\u2019est-ce qui a \u00e9t\u00e9 choisi, contre tout le reste, par ceux qui ont accept\u00e9 et mis en \u0153uvre le confinement\u00a0? De quoi, enfin, avons-nous eu peur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 que, dans cette crise, agit puissamment la panique face \u00e0 la mort, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment une telle valeur attribu\u00e9e \u00e0 la vie qu\u2019elle rend intol\u00e9rable le bilan d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie, qui dans le pass\u00e9 faisait partie des risques acceptables. Une fois de plus, Agamben s\u2019est attir\u00e9 des r\u00e9actions scandalis\u00e9es en stigmatisant les cons\u00e9quences intellectuelles et morales de ce qui lui apparait comme un refoulement de la mort. Mais il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le seul \u00e0 attirer l\u2019attention sur cet aspect. L\u2019\u00e9conomiste fran\u00e7ais Pierre Veltz a mis en garde contre le passage de la valeur de la vie \u00e0 la croyance que la mort en tant que telle soit \u00e9vitable<a name=\"_ftnref3\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftn3\">[3]<\/a>. Mais il y a autre chose. La panique qui s\u2019est d\u00e9cha\u00een\u00e9e face \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, et l\u2019acceptation du confinement le plus total et prolong\u00e9 possible, montrent que la vie \u00e0 conserver \u00e0 tout prix n\u2019a plus aucun contenu d\u00e9terminable, car pour la prot\u00e9ger nous sommes pr\u00eats \u00e0 renoncer \u00e0 tout ce qui en compose le tissu contradictoire, et ce jusqu\u2019au simple bien-\u00eatre physique provoqu\u00e9 par une promenade. L\u2019id\u00e9e de vie compatible avec une existence d\u2019isolement, de surveillance perp\u00e9tuelle et de peur est \u00e9trangement abstraite et rabougrie\u00a0: cette vie n\u2019est ni un temps \u00e0 habiter et user, ni la capacit\u00e9 de s\u00e9journer devant la puissance du n\u00e9gatif, mais seulement intangibilit\u00e9 et abri, le pr\u00e9sent \u00e9ternel et vide de la fuite perp\u00e9tuelle face \u00e0 un danger qui finit par co\u00efncider avec nous-m\u00eames et notre pr\u00e9sence dans le monde. Il n\u2019y a en effet qu\u2019une mani\u00e8re d\u2019accomplir le vain exorcisme de la mort en tant que telle\u00a0: supprimer la vie elle-m\u00eame en tant que consommation et d\u00e9pense de l\u2019existence qui nous est octroy\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si tel est l\u2019<em>ethos<\/em> que la crise \u00e9pid\u00e9mique r\u00e9v\u00e8le, on ne peut pas ne pas remarquer qu\u2019il est enti\u00e8rement coh\u00e9rent avec la perception d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e du r\u00e9el qui constitue la logique culturelle du capitalisme tardif. Mais il\u00a0est coh\u00e9rent aussi avec le paradigme moral et politique de la victime, judicieusement critiqu\u00e9 par Daniele Giglioli<a name=\"_ftnref4\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftn4\">[4]<\/a>, et aujourd\u2019hui encore dominant dans les circuits de production et de distribution des opinions et de l\u2019\u00e9thicit\u00e9. En tant que malades potentiels, nous sommes tous des victimes, car rien n\u2019est plus passif, ali\u00e9n\u00e9 de sa puissance d\u2019agir, qu\u2019un corps infect\u00e9 par un mal invisible. Et, si le geste moral par excellence est celui d\u2019instaurer un cordon sanitaire pour prot\u00e9ger les corps souffrants, comment \u00e9viter d\u2019en conclure que rien ne compte davantage qu\u2019\u00e9viter la douleur et la mort, et que le bonheur et la justice consistent dans la conservation d\u2019un \u00e9tat d\u2019\u00e9quilibre et d\u2019absence de perturbations\u00a0? Il est significatif que ce soit dans un tel repos hom\u00e9ostatique que Freud voyait le but de la pulsion de mort. La valeur de la vie absolutis\u00e9e se renverse dans le triomphe de la mort dans la vie\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la chambre noire de l\u2019id\u00e9ologie, le refoulement des vies prol\u00e9taris\u00e9es est pr\u00e9sent\u00e9 comme suspension des exigences de l\u2019\u00e9conomie, la radicalisation des in\u00e9galit\u00e9s comme lutte commune de l\u2019Homme contre le virus et la condition de mort vivante comme affirmation de la vie. Celles-ci me paraissent \u00eatre les coordonn\u00e9es morales r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, qui semblent anticip\u00e9es par les derniers vers de Franco Fortini\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous qui ne voulez rien de plus \/ que dispara\u00eetre\u00a0\/ et vous d\u00e9faire<\/em> \u00bb. Une lutte difficile contre la fatigue est n\u00e9cessaire pour adresser, une fois de plus, aux ombres qui glissent vers la dissolution l\u2019appel qui cl\u00f4t le po\u00e8me : \u00ab\u00a0<em>Arr\u00eatez-vous \/ il y eut un instant du bien<\/em>\u00a0\u00bb<a name=\"_ftnref5\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftn5\"><strong>[5]<\/strong><\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Andrea Cavazzini<\/strong>*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>* <\/em>Andrea Cavazzini est un philosophe italien qui a enseign\u00e9 pendant longtemps \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Li\u00e8ge et enseigne actuellement en France. Cet article a \u00e9t\u00e9 traduit de l\u2019Italien par Fabio Bruschi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a name=\"_ftn1\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftnref1\">[1]<\/a> M. D\u2019Eramo, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/II122\/articles\/marco-d-eramo-the-philosopher-s-epidemic\">The philosopher\u2019s epidemic<\/a>\u00a0\u00bb, <em>New Left Review<\/em>, 122, mars-avril 2020.<br \/>\n<a name=\"_ftn2\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftnref2\">[2]<\/a> Le premier texte d\u2019Agamben, \u00ab\u00a0L\u2019invenzione di un\u2019epidemia\u00a0\u00bb est paru sur <em>il manifesto<\/em> du 26 f\u00e9vrier 2020. L\u2019ensemble de ses interventions ult\u00e9rieures est disponible sur le site <em>lundimatin<\/em>.<br \/>\n<a name=\"_ftn3\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftnref3\">[3]<\/a> P. Veltz, <a href=\"https:\/\/www.boulevard-exterieur.com\/Covid-19-meme-en-temps-de-crise-un-peu-de-recul-ne-nuit-pas.html\"><em>M\u00eame en temps de crise un peu de recul ne nuit pas<\/em><\/a>, Boulevard ext\u00e9rieur, 2 avril 2020.<br \/>\n<a name=\"_ftn4\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftnref4\">[4]<\/a> D. Giglioli, <em>Critique de la victime<\/em>, Paris, Hermann, 2019.<br \/>\n<a name=\"_ftn5\"><\/a><a href=\"https:\/\/pour.press\/notes-sur-une-fausse-fin-du-monde\/#_ftnref5\">[5]<\/a> Ce texte a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 principalement par la version italienne du confinement. Il est possible d\u2019\u00e9tendre la pertinence de ces remarques \u00e0 la situation de la plupart des pays europ\u00e9ens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>pour.press<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9pid\u00e9mie est un processus naturel relativement banal.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7938","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7938","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7938"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7938\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7939,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7938\/revisions\/7939"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7938"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7938"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7938"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}