{"id":8179,"date":"2020-11-12T02:16:56","date_gmt":"2020-11-12T01:16:56","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=8179"},"modified":"2020-11-08T09:19:30","modified_gmt":"2020-11-08T08:19:30","slug":"les-cinq-dilemmes-de-la-crise-ecologique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2020\/11\/12\/les-cinq-dilemmes-de-la-crise-ecologique\/","title":{"rendered":"Les cinq dilemmes de la crise\u00a0\u00e9cologique"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: left;\"><strong>Un livre\u00a0: <em>L\u2019urgence \u00e9cologique vue du Sud<\/em><\/strong><\/h2>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/www.syllepse.net\/l-urgence-ecologique-vue-du-sud-_r_21_i_827.html\">https:\/\/www.syllepse.net\/l-urgence-ecologique-vue-du-sud-_r_21_i_827.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Extraits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Sortir par le haut des cinq dilemmes de la crise environnementale implique de la consid\u00e9rer d\u2019urgence comme un enjeu central\u00a0: <\/strong>de prendre acte du fait que les populations les plus vuln\u00e9rables ne sont pas n\u00e9cessairement celles qui lui donnent priorit\u00e9\u2009; de faire valoir la dette \u00e9cologique des (pays)\u00a0riches \u00e0 l\u2019\u00e9gard des (pays)\u00a0pauvres\u00a0; de rejeter le <strong><em>business as usual<\/em><\/strong>, m\u00eame \u00ab\u00a0verdi\u00a0\u00bb\u2009; et d\u2019opter r\u00e9solument pour un changement de paradigme, sans snober les conditions sociales et politiques d\u2019une transition r\u00e9gul\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La pand\u00e9mie de coronavirus est venue tout diff\u00e9rer, tout \u00e9clipser et tout r\u00e9v\u00e9ler. C\u2019est peu de l\u2019\u00e9crire. Paradoxalement, elle a \u00e0 la fois masqu\u00e9 et d\u00e9masqu\u00e9 cette crise \u00e9cologique qui la pr\u00e9c\u00e8de, qui la d\u00e9passe et qui la suit. Masqu\u00e9, en cela qu\u2019elle l\u2019a d\u2019abord sortie de l\u2019agenda, mise en retrait des \u00ab\u00a0urgences\u00a0\u00bb, proscrite des \u00ab\u00a0soins intensifs\u00a0\u00bb, pour ensuite lui privil\u00e9gier un \u00ab\u00a0d\u00e9confinement\u00a0\u00bb synonyme de \u00ab\u00a0retour \u00e0 la normale\u00a0\u00bb, voire de \u00ab\u00a0revanche\u00a0\u00bb productiviste et consum\u00e9riste. D\u00e9masqu\u00e9, en cela qu\u2019en creusant les in\u00e9galit\u00e9s et en r\u00e9v\u00e9lant, en amont et en aval du drame sanitaire, les liens \u00e9troits que nos fa\u00e7ons d\u2019habiter la Terre nouent entre sant\u00e9 et environnement, elle a remobilis\u00e9 les \u00e9nergies de celles et ceux qui souhaitent\u00a0\u2013 auraient souhait\u00e9\u00a0\u2013 relancer la machine sur d\u2019autres bases, socialement plus justes et \u00e9cologiquement plus durables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On en est l\u00e0. Face \u00e0 ce m\u00eame d\u00e9fi que scientifiques et militants \u00e9cologistes nous resservent depuis un demi-si\u00e8cle. Adapter, r\u00e9former d\u2019urgence\u00a0\u2013 aujourd\u2019hui plus que jamais\u00a0\u2013 le mode de production des grandes industries et le niveau de consommation des populations les plus riches. Mieux, les astreindre, les changer. Sous peine d\u2019hypoth\u00e9quer le sort des g\u00e9n\u00e9rations futures en aggravant celui des actuelles, dont les composantes les plus vuln\u00e9rables p\u00e2tissent d\u00e9j\u00e0, dans leur chair, de la d\u00e9gradation syst\u00e9matique et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de l\u2019environnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 nos yeux, cinq controverses brident encore et toujours les \u00e9nergies transformatrices, cinq dilemmes dont il faudra sortir par le haut. Centrale ou marginale, la crise \u00e9cologique\u00a0? Concern\u00e9 ou indiff\u00e9rent, le Sud\u00a0? Communes ou diff\u00e9renci\u00e9es, les responsabilit\u00e9s\u00a0? Gris ou vert, le capitalisme\u00a0? R\u00e9form\u00e9 ou transform\u00e9, le paradigme\u00a0? Les \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse qui suivent s\u2019inspirent librement des positionnements critiques d\u2019intellectuels et d\u2019activistes de la cause \u00e9cologique, d\u2019Asie, d\u2019Afrique et d\u2019Am\u00e9rique latine, partenaires du Centre tricontinental, dont plusieurs signent les articles qui composent cet <em>Alternatives Sud<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Centrale ou marginale, la crise \u00e9cologique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ampleur du d\u00e9sastre \u00e9cologique, chiffr\u00e9e \u00e0 l\u2019envi, sid\u00e8re. Il ne se passe pas un mois sans qu\u2019un nouveau rapport, universitaire ou onusien, plus alarmant que le pr\u00e9c\u00e9dent, vienne \u00e9tayer la tendance. Il ne se passe pas un jour sans que le d\u00e9compte morbide de ses effets (autant de milliers de d\u00e9c\u00e8s dus \u00e0 la pollution de l\u2019air, \u00e0 la contamination de l\u2019eau, \u00e0 l\u2019amoncellement de d\u00e9chets, \u00e0 la pulv\u00e9risation des cultures\u2026\u00a0; autant de milliers de d\u00e9plac\u00e9s dus aux feux de for\u00eats, aux s\u00e9cheresses, aux inondations, aux affaissements\u2026) vienne alourdir celui de la veille. Annonc\u00e9s de longue date, en hausse depuis des lustres \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, ces impacts et bien d\u2019autres caus\u00e9s par les \u00e9cocides et la d\u00e9pr\u00e9dation de la biodiversit\u00e9 confirment au quotidien la gravit\u00e9 de la crise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u00f4t\u00e9 d\u00e9forestation par exemple, dont le CETRI\u00a0(2008) analysait le rythme et les principales causes (l\u2019expansion dans les pays du Sud de l\u2019agrobusiness d\u2019exportation) il y a d\u00e9j\u00e0 une douzaine d\u2019ann\u00e9es, les derniers chiffres laissent pantois. Selon le Global Forest Watch, le couvert forestier mondial aurait recul\u00e9 de 240\u00a0000\u00a0km\u00b2 en\u00a02019, la superficie du Royaume-Uni. Il s\u2019agit l\u00e0 de la troisi\u00e8me perte la plus \u00e9lev\u00e9e depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle, apr\u00e8s\u00a02016 et\u202f2017 (<em>Le Monde<\/em>, 3\u202fjuin 2020). C\u00f4t\u00e9 \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre, une nouvelle \u00e9tude internationale publi\u00e9e le 4\u202fmai 2020 (<a href=\"http:\/\/www.pnas.org\/\">www.pnas.org<\/a>) indique que la trajectoire actuelle menace directement, d\u2019ici \u00e0 cinquante ans, les conditions d\u2019existence d\u2019un tiers de la population mondiale. Les tendances en mati\u00e8re de plastification des oc\u00e9ans, de toxification du vivant, de disparition des esp\u00e8ces\u2026 sont \u00e0 l\u2019avenant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant. Contre vents et mar\u00e9es\u00a0\u2013 au sens propre et figur\u00e9\u00a0\u2013, d\u2019importants secteurs continuent \u00e0 n\u00e9gliger la catastrophe en cours. Au mieux, \u00e0 la relativiser, \u00e0 la d\u00e9dramatiser, voire \u00e0 la minimiser. Au pire, \u00e0 l\u2019ignorer, \u00e0 la d\u00e9nier, voire \u00e0 la r\u00e9futer. Ne parlons pas ici des opinions publiques, surtout en pays pauvres, \u00e0 la sensibilit\u00e9 environnementale nettement moins affirm\u00e9e qu\u2019elle ne peut l\u2019\u00eatre dans les beaux quartiers \u00ab\u00a0\u00e9co-conscients\u2009\u00a0\u00bb des pays riches. Mais plut\u00f4t de ces secteurs de pouvoir\u00a0\u2013 industriels transnationaux, milieux d\u2019affaires, politiques conservateurs, \u00e9conomistes lib\u00e9raux\u2026\u00a0\u2013 qui refusent de reconsid\u00e9rer la logique de leur mod\u00e8le de croissance et d\u2019accumulation au vu de ses impasses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Impasses qu\u2019ils feignent m\u00eame de m\u00e9conna\u00eetre, \u00e0 en croire le philosophe et sociologue des sciences Bruno Latour\u00a0(2017), attentif d\u00e8s le si\u00e8cle pass\u00e9 \u00e0 la question des limites environnementales de la modernit\u00e9 globalis\u00e9e. Pour lui, le d\u00e9ni de la crise \u00e9cologique, le d\u00e9mant\u00e8lement des \u00c9tats-providence, la mondialisation d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e et l\u2019aggravation des disparit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153uvre depuis les ann\u00e9es\u00a01980 participent d\u2019un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne, pour ne pas dire d\u2019\u00ab\u00a0<em>une m\u00eame strat\u00e9gie\u00a0<\/em>\u00bb de puissants aux abois. Au risque\u00a0\u2013 que Latour endosse\u00a0\u2013 d\u2019assimiler cette strat\u00e9gie \u00e0 un \u00ab\u00a0<em>complot\u00a0<\/em>\u00bb de la ploutocratie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Les \u00e9lites ont \u00e9t\u00e9 si bien convaincues qu\u2019il n\u2019y aurait pas de vie future pour tout le monde<\/em>, \u00e9crit-il, <em>qu\u2019elles ont d\u00e9cid\u00e9 de se d\u00e9barrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarit\u00e9\u00a0\u2013 c\u2019est la d\u00e9r\u00e9gulation\u00a0; qu\u2019il fallait construire une sorte de forteresse dor\u00e9e pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s\u2019en tirer\u00a0\u2013 c\u2019est l\u2019explosion des in\u00e9galit\u00e9s\u00a0; et que pour dissimuler l\u2019\u00e9go\u00efsme crasse d\u2019une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace \u00e0 l\u2019origine de cette fuite \u00e9perdue\u00a0\u2013 c\u2019est la d\u00e9n\u00e9gation de la mutation climatique\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(Latour,\u00a02017).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le raisonnement s\u2019appuie, entre autres exemples, sur l\u2019\u00e9pisode de la soci\u00e9t\u00e9 ExxonMobil qui, d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01990, \u00ab\u00a0<em>en pleine connaissance de cause\u00a0<\/em>\u00bb (elle a alors \u00e0 son actif d\u2019avoir publi\u00e9 plusieurs articles scientifiques de qualit\u00e9 sur les p\u00e9rils du changement climatique), d\u00e9cide d\u2019investir copieusement tant dans l\u2019extraction p\u00e9troli\u00e8re d\u00e9brid\u00e9e que dans une campagne acharn\u00e9e visant \u00e0 prouver l\u2019\u00ab\u00a0<em>inexistence de la menace\u00a0<\/em>\u00bb environnementale. L\u00e0 aussi, l\u2019actualit\u00e9 est remplie d\u2019autres cas de figure o\u00f9 les multinationales les plus en vue, aveugles aux r\u00e9alit\u00e9s, assument leur fuite en avant. Ou la masquent, comme ces logiciels, chez Volkswagen et ailleurs, visant \u00e0 r\u00e9duire frauduleusement les \u00e9missions polluantes lors des tests d\u2019homologation de nouveaux moteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9cologie divise, c\u2019est un fait. Pierre Charbonnier, auteur d<em>\u2019Une histoire environnementale des id\u00e9es politiques,<\/em> le rappelle \u00e0 bon escient. \u00ab\u00a0<em>L\u2019appel \u00e0 une \u00e9cologie de la communion universelle\u00a0<\/em>\u00bb comme \u00ab\u00a0<em>mission qui transcende les int\u00e9r\u00eats individuels, les choix id\u00e9ologiques, les langages politiques\u00a0<\/em>\u00bb est d\u2019autant plus \u00ab\u00a0<em>incantatoire\u00a0<\/em>\u00bb et \u00ab\u00a0<em>contre-productif\u00a0<\/em>\u00bb, que \u00ab\u00a0<em>les lignes de fracture, multiples et prolif\u00e9rantes, sont omnipr\u00e9sentes\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(2020). Elles s\u00e9parent les acteurs qui ont attach\u00e9 leur destin \u00e0 l\u2019\u00e9conomie des \u00e9nergies fossiles et de l\u2019extraction agro-industrielle des populations qui en font les frais. Elles s\u00e9parent aussi ceux qui peuvent se permettre le choix d\u2019un mode de vie plus sain de ceux\u00a0\u2013 \u00ab\u00a0les premiers de corv\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 qui souhaitent hausser le niveau de la leur. La question de la centralit\u00e9 de l\u2019urgence verte va jusqu\u2019\u00e0 diviser les mouvements qui luttent pour un changement de paradigme. Nous y reviendrons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Concern\u00e9 ou indiff\u00e9rent, le Sud\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les multiples indices et rapports qui mesurent et documentent la crise \u00e9cologique et climatique l\u2019attestent \u00e0 l\u2019unisson. Elle frappe d\u2019abord les r\u00e9gions et les populations les plus vuln\u00e9rables et affecte les contr\u00e9es du Sud bien davantage que les contr\u00e9es du Nord. Preuve l\u00e0 aussi que, sans r\u00e9orientation politique d\u2019ampleur, l\u2019arros\u00e9 n\u2019est pas l\u2019arroseur. Et que ceux\u00a0\u2013 endroits du globe ou groupes sociaux\u00a0\u2013 qui profitent le moins du productivisme pr\u00e9dateur et du consum\u00e9risme dispendieux \u00e0 l\u2019origine des d\u00e9s\u00e9quilibres environnementaux sont ceux qui en p\u00e2tissent le plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel que soit le classement consid\u00e9r\u00e9\u00a0\u2013 celui des risques sanitaires, des habitats menac\u00e9s, de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 alimentaire, de la pollution de l\u2019eau, de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 climatique, etc.\u00a0\u2013, les pays pauvres trustent syst\u00e9matiquement les premi\u00e8res places. Et lorsqu\u2019il s\u2019agit de hi\u00e9rarchiser les cat\u00e9gories de population affect\u00e9es, ce sont in\u00e9vitablement les plus domin\u00e9es socialement\u00a0\u2013 les indig\u00e8nes, les ruraux, les femmes, les paysans, le secteur informel\u2026\u00a0\u2013 qui apparaissent en t\u00eate de course, avec de confortables marges d\u2019avance. Pendant ce temps-l\u00e0, en Belgique par exemple, dont les seules quantit\u00e9s de soja import\u00e9es du Sud (destin\u00e9es au b\u00e9tail pour l\u2019essentiel) n\u00e9cessiteraient l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du territoire national si elles devaient \u00eatre produites sur place (Greenpeace,\u00a02019), force est de constater que l\u2019adaptation \u00e0 la crise \u00e9cologique et au r\u00e9chauffement climatique a surtout consist\u00e9 pour l\u2019heure, chez nombre de citoyens ais\u00e9s, en l\u2019installation de\u2026 piscines priv\u00e9es et de panneaux solaires subsidi\u00e9s par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour autant, les plus concern\u00e9s sont-ils les plus concern\u00e9s\u00a0? En clair, les populations les plus expos\u00e9es aux effets d\u00e9vastateurs des d\u00e9s\u00e9quilibres environnementaux sont-elles les plus pr\u00e9occup\u00e9es par \u00ab\u00a0le futur de la plan\u00e8te\u00a0\u00bb, le sort des \u00ab\u00a0petits oiseaux\u00a0\u00bb et les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre\u00a0? \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, non (lire notamment l\u2019article \u00ab\u00a0L\u2019urgence \u00e9cologique, un r\u00e9cit occidentalo-centr\u00e9\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9conomiste camerounais Thierry Amougou dans cet ouvrage). Le constat renvoie tant au vieux d\u00e9bat marxiste sur la \u00ab\u00a0conscience\u00a0\u00bb que les classes sociales subalternes peuvent avoir ou non de leurs \u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats objectifs\u00a0\u00bb, qu\u2019au caract\u00e8re secondaire des consid\u00e9rations (d\u2019apparence) \u00ab\u00a0post-mat\u00e9rialistes\u00a0\u00bb lorsque le \u00ab\u00a0mat\u00e9riel\u00a0\u00bb n\u2019est pas assur\u00e9. Comment s\u2019\u00e9mouvoir de \u00ab\u00a0la fin du monde\u00a0\u00bb quand \u00ab\u00a0la fin du mois\u00a0\u00bb, de la semaine, de la journ\u00e9e requiert toutes les \u00e9nergies mentales et physiques\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En Asie, en Am\u00e9rique latine et en Afrique moins qu\u2019ailleurs, l\u2019\u00e9cologie politique\u00a0\u2013 comme courant de pens\u00e9e qui entend red\u00e9finir les enjeux mobilisateurs\u00a0\u2013 n\u2019a encore r\u00e9ussi \u00e0 convaincre de l\u2019int\u00e9gration avantageuse de \u00ab\u00a0la question sociale\u00a0\u00bb dans \u00ab\u00a0la nouvelle question socio-environnementale\u00bb. Et encore moins du d\u00e9passement de la \u00ab\u00a0question coloniale\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0postcoloniale\u00a0\u00bb par l\u2019imposition universelle de nouvelles normes \u00e9cologiques et climatiques. Des standards en provenance du Nord, souvent per\u00e7us au Sud comme une forme d\u2019\u00ab\u00a0imp\u00e9rialisme vert\u00a0\u00bb, de \u00e9ni\u00e8me d\u00e9classement des \u00e9conomies p\u00e9riph\u00e9riques au nom d\u2019un principe civilisationnel sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la plupart des pays du Sud, \u00ab\u00a0<em>la pauvret\u00e9 reste la pire des pollutions\u00a0<\/em>\u00bb, pour exhumer une fois encore l\u2019extrait le plus connu du discours de l\u2019ex-cheffe du gouvernement indien, Indira Gandhi, \u00e0 Stockholm en mars\u00a01972\u00a0(!), lors de la Conf\u00e9rence des Nations unies sur l\u2019environnement, premi\u00e8re de ce nom. \u00ab\u00a0<em>Les pays riches peuvent regarder le d\u00e9veloppement comme la cause de la destruction de l\u2019environnement, mais pour nous c\u2019est un des premiers moyens d\u2019am\u00e9liorer l\u2019environnement de la vie\u00a0<\/em>[\u2026]<em>. Comment peut-on dire \u00e0 ceux qui vivent dans des villages et des bidonvilles de pr\u00e9server les oc\u00e9ans, les rivi\u00e8res et l\u2019air pur, quand leurs propres vies sont contamin\u00e9es \u00e0 la source\u00a0?\u00a0<\/em>\u00bb (Indira Gandhi cit\u00e9e dans Aykut et Dahan,\u00a02015).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la pr\u00e9occupation climatique d\u2019une partie des opinions publiques occidentales est la bienvenue face au d\u00e9calage entre les actes \u00e0 poser et la frilosit\u00e9 des d\u00e9cideurs, ce volontarisme ne doit pas nous amener \u00e0 projeter notre sentiment d\u2019urgence \u00e9cologique sur le reste du monde, r\u00e9expliquait en\u00a02019 Fran\u00e7ois Polet, charg\u00e9 d\u2019\u00e9tude au CETRI. \u00ab\u00a0<em>La fixation sur l\u2019enjeu climatique est le privil\u00e8ge de groupes lib\u00e9r\u00e9s d\u2019urgences vitales. En termes de rapports Nord-Sud comme en termes de classes sociales, il faut tenir compte des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques et des horizons temporels de chacun. Et combattre la tendance qui envisage l\u2019\u00e9l\u00e9vation des niveaux de vie des populations asiatiques, africaines et latino-am\u00e9ricaines sous le seul angle de leur impact carbone\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(Polet,\u00a02019).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dit autrement, le go\u00fbt pour la \u00ab\u00a0simplicit\u00e9 volontaire\u00a0\u00bb de nantis \u00e0 la fibre postmat\u00e9rialiste n\u2019a pas lieu de s\u2019imposer sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la \u00ab\u00a0simplicit\u00e9 involontaire\u00a0\u00bb de pauvres\u2026 \u00e0 la fibre mat\u00e9rialiste. La contribution de Thierry Amougou, plus loin dans cet <em>Alternatives Sud,<\/em> abonde dans le m\u00eame sens\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le privil\u00e8ge de \u201cpenser climat\u201d et de se mobiliser pour lui est in\u00e9galement r\u00e9parti entre le Nord et le Sud. Il suppose d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019emprise des carences du quotidien. Entre les \u00e9missions d\u2019opulence des uns et les \u00e9missions de survie des autres, l\u2019urgence environnementale est celle des favoris\u00e9s et pas de ses premi\u00e8res victimes. Ventre affam\u00e9 n\u2019a point d\u2019oreilles pour l\u2019\u00e9cologie\u00a0!\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela \u00e9tant, prendre conscience du fait que d\u2019importants segments des secteurs populaires des pays pauvres ont de bonnes raisons de ne pas s\u2019inqui\u00e9ter au premier chef de l\u2019urgence de la question environnementale ne doit pas masquer une autre facette des r\u00e9alit\u00e9s du Sud de la plan\u00e8te. Celle des luttes socio-environnementales, certes minoritaires mais effectives, qui s\u2019y m\u00e8nent de toutes parts (lire dans cet ouvrage les articles de Gabriela Merlinsky pour l\u2019Am\u00e9rique latine, d\u2019Hamza Hamouchene pour l\u2019Afrique du Nord et de Brototi Roy pour l\u2019Inde). Elles opposent le plus souvent des communaut\u00e9s locales au capitalisme transnational. Des populations affect\u00e9es dans leurs territoires aux \u00ab\u00a0m\u00e9gaprojets\u00a0\u00bb d\u2019investisseurs ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019ils soient miniers, agro-industriels, \u00e9nerg\u00e9tiques, routiers, portuaires, touristiques\u2026, ces \u00ab\u00a0m\u00e9gaprojets\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 du nom que leur donnent les mouvements indig\u00e8nes en Am\u00e9rique latine\u00a0\u2013 rel\u00e8vent pour la plupart de cette m\u00eame pouss\u00e9e \u00ab\u00a0extractiviste\u00a0\u00bb qui, depuis le d\u00e9but du si\u00e8cle, a r\u00e9actualis\u00e9 le destin \u00ab\u00a0pourvoyeurs de ressources\u00a0\u00bb sans valeur ajout\u00e9e de nombre de pays \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9riques\u00a0\u00bb. Pla\u00e7ant m\u00eame plusieurs d\u2019entre eux, pourtant peu industrialis\u00e9s, en situation de \u00ab\u00a0<em>d\u00e9sindustralisation pr\u00e9coce\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(CETRI,\u00a02019), de \u00ab\u00a0<em>reprimarisation\u00a0<\/em>\u00bb. Et renfor\u00e7ant dans le m\u00eame mouvement la d\u00e9pendance structurelle et subordonn\u00e9e de ces \u00e9conomies \u00e0 celles des grandes puissances, y compris \u00e9mergentes, telle la Chine\u00a0(Thomas,\u00a02020).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mouvements socio-environnementaux sont constitu\u00e9s des habitants des \u00ab\u00a0nouvelles fronti\u00e8res\u00a0\u00bb de ce mod\u00e8le pr\u00e9dateur qui les spolient plus qu\u2019ils ne les d\u00e9veloppent. Un mod\u00e8le d\u2019\u00ab\u00a0accumulation\u00a0\u00bb qui proc\u00e8de non plus seulement \u00ab\u00a0<em>par exploitation du travail et de la nature\u00a0<\/em>\u00bb, mais aussi \u00ab\u00a0<em>par d\u00e9possession\u00a0<\/em>\u00bb (Harvey,\u00a02010), par \u00ab\u00a0<em>appropriation privative des biens communs\u00a0<\/em>\u00bb, des sols et des sous-sols, des eaux, des for\u00eats, des ressources naturelles, du mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique, de la biodiversit\u00e9, des savoir-faire locaux, du patrimoine public\u2026 Les face-\u00e0-face entre intervenants et autochtones donnent ainsi lieu \u00e0 une liste sans fin d\u2019affrontements socio-environnementaux ou, pour reprendre l\u2019appellation conceptualis\u00e9e par l\u2019<em>Atlas mondial pour la justice environnementale <\/em>qui les r\u00e9pertorie et les documente, de \u00ab\u00a0<em>conflits de distribution \u00e9cologique\u00a0<\/em>\u00bb\u00a0(<a href=\"http:\/\/www.ejatlas.org\/\">www.ejatlas.org<\/a>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, les premi\u00e8res motivations des opposants africains, asiatiques et latino-am\u00e9ricains aux \u00ab\u00a0m\u00e9gaprojets\u00a0\u00bb puisent sans doute plus dans le registre de la r\u00e9cup\u00e9ration en souverainet\u00e9 sur des ressources et des territoires, \u00e0 des fins \u00e9conomiques, voire existentielles, que dans les convictions socioculturelles ou biophysiques d\u2019une \u00ab\u00a0\u00e9cologie populaire\u00a0\u00bb ou d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9cologisme des pauvres\u00a0\u00bb dont les travaux de l\u2019\u00e9conomiste Joan Mart\u00ednez Alier\u00a0(2014) font l\u2019hypoth\u00e8se. Pour autant, ces \u00ab\u00a0conflits de distribution\u00a0\u00bb naissent bien d\u2019une r\u00e9partition injuste et d\u2019un acc\u00e8s in\u00e9quitable \u00e0 des biens (ressources naturelles) et \u00e0 des maux (pollutions diverses) environnementaux, qui participent de la crise \u00e9cologique mondiale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019elles soient mayas guat\u00e9malt\u00e8ques en r\u00e9bellion contre une multinationale d\u2019extraction de nickel, activistes anti-bauxite \u00e0 Kashipur dans l\u2019\u00c9tat d\u2019Odisha en Inde ou encore alg\u00e9riennes du Sahara en bute \u00e0 la fracturation hydraulique pour le pompage du gaz, les populations mobilis\u00e9es, qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0mouvements pour la justice environnementale\u00a0\u00bb par les intellectuels et militants \u00e9cologistes du Sud qui tentent (dans les pages qui suivent) de les relayer et de les articuler, apparaissent comme les victimes non consentantes\u00a0\u2013 doublement concern\u00e9es donc\u00a0\u2013 d\u2019un m\u00eame sch\u00e9ma de production, d\u2019\u00e9change et de consommation, destructeur aux \u00e9chelles locales et plan\u00e9taire\u00a0(Svampa,\u00a02020).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Communes ou diff\u00e9renci\u00e9es, les responsabilit\u00e9s\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un livre\u00a0: L\u2019urgence \u00e9cologique vue du Sud<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8179","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8179","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8179"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8179\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8180,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8179\/revisions\/8180"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8179"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8179"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8179"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}