{"id":8641,"date":"2021-01-24T02:29:51","date_gmt":"2021-01-24T01:29:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=8641"},"modified":"2021-01-23T10:31:59","modified_gmt":"2021-01-23T09:31:59","slug":"violences-policieres-genealogie-dune-violence-detat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2021\/01\/24\/violences-policieres-genealogie-dune-violence-detat\/","title":{"rendered":"Violences polici\u00e8res, g\u00e9n\u00e9alogie d\u2019une violence d\u2019\u00c9tat"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: left;\"><strong>Un livre de Michel Kokoreff<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-8640 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Distanciel-210123-300x226.jpg\" alt=\"\" width=\"486\" height=\"366\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Distanciel-210123-300x226.jpg 300w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Distanciel-210123.jpg 626w\" sizes=\"auto, (max-width: 486px) 100vw, 486px\" \/><\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que le d\u00e9go\u00fbt de la police semble gagner chaque jour un peu plus de voix dans la population fran\u00e7aise, le sociologue Michel Kokoreff vient de publier <em>Violences polici\u00e8res. G\u00e9n\u00e9alogie d\u2019une violence d\u2019Etat<\/em> aux \u00e9ditions Textuel. Pour celles et ceux, notamment parmi nos confr\u00e8res m\u00e9diatiques, qui s\u2019\u00e9chinent \u00e0 d\u00e9noncer quelques \u00ab\u00a0pommes pourries\u00a0\u00bb exceptionnellement responsables de regrettables \u00ab\u00a0bavures\u00a0\u00bb, cet ouvrage permet au contraire de recontextualiser et d\u2019historiciser le travail policier. Du massacre de S\u00e9tif, aux \u00e9meutes de 2005 en passant par les manifestations des Gilets jaunes, le sociologue identifie des continuit\u00e9s et des ruptures dans les pratiques polici\u00e8res. Il revient sur cet ouvrage, sa construction, ses choix d\u2019archives et les questions politiques qu\u2019il soul\u00e8ve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/insoumisduboutdumonde.jimdofree.com\/2020\/12\/23\/violences-polici%C3%A8res-g%C3%A9n%C3%A9alogie-d-une-violence-d-%C3%A9tat\/\">https:\/\/insoumisduboutdumonde.jimdofree.com\/2<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>extraits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>lundimatin\u00a0:<\/strong><strong> Tu fais dans ce livre une histoire s\u00e9rielle, ou tu choisis des s\u00e9ries d\u2019histoires br\u00e8ves que tu r\u00e9inscris dans une histoire longue des pratiques polici\u00e8res. Cette m\u00e9thode, elle pose toujours un probl\u00e8me sur le choix archivistique et sur ce qu\u2019on s\u00e9lectionne comme \u00e9tant significatif d\u2019un \u00e9tat de fait. Toi, tu repars de 1945, de la Guerre d\u2019Alg\u00e9rie et puis de la gestion sur le territoire fran\u00e7ais des immigr\u00e9s, des \u00e9l\u00e9ments qui marquent une premi\u00e8re rupture, une esp\u00e8ce de rupture fondamentale dans le d\u00e9roulement du travail de police. Est-ce que tu peux expliquer pourquoi commencer cette chronologie en 1945 \u00e0 S\u00e9tif\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Michel Kokoreff\u00a0:<\/strong> Il s\u2019agit de proposer une g\u00e9n\u00e9alogie des violences polici\u00e8res, c\u2019est-\u00e0-dire au sens de Foucault une \u00ab\u00a0histoire du pr\u00e9sent\u00a0\u00bb, son inscription dans un processus long. Bien s\u00fbr, d\u2019autres choix ou cadres temporels \u00e9taient possibles. J\u2019aurais pu repartir de 1938 et de la distinction entre les juifs \u00e9trangers et les juifs nationaux par l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais, du 23\u00a0avril 1941 qui voit la naissance de la police nationale, suivie en 1944 de la cr\u00e9ation des CRS, pour se dissocier de cette police de Vichy, qui \u00e9craseront les gr\u00e8ves des mineurs en 1947-48, suscitant le fameux slogan \u00ab\u00a0CRS-SS\u00a0\u00bb, repris en 68&#8230; \u00c0 la Lib\u00e9ration, l\u2019institution polici\u00e8re, telle qu\u2019elle fonctionne toujours, est en place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 8\u00a0mai 1945 est doublement symbolique. On c\u00e9l\u00e8bre la victoire des alli\u00e9s, mais c\u2019est aussi \u00e0 cette occasion en Alg\u00e9rie qu\u2019apparaissent des drapeaux alg\u00e9riens et des slogans ind\u00e9pendantistes qui provoquent un massacre \u00e0 S\u00e9tif et dans d\u2019autres villes. Cet \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9figure le 14\u00a0juillet 1953 et le \u00ab\u00a0novembre rouge\u00a0\u00bb d\u2019ao\u00fbt 1954, avec une s\u00e9rie d\u2019offensives organis\u00e9es par le FLN, qui marque elle-m\u00eame le point de d\u00e9part de cette guerre longtemps rest\u00e9e \u00ab\u00a0sans nom\u00a0\u00bb que fut la Guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Cette date marque donc un basculement. Ce n\u2019est pas un hasard si cette s\u00e9quence a marqu\u00e9 toute une g\u00e9n\u00e9ration sociale et militante dans les ann\u00e9es 1960. Exhum\u00e9e et inscrite dans les m\u00e9moires militantes, j\u2019en ai souvent entendu parler dans mes enqu\u00eates dans les quartiers populaires et de l\u2019immigration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s, j\u2019essaye de montrer dans ce livre ce que j\u2019appellerai les \u00ab\u00a0continuit\u00e9s discontinues\u00a0\u00bb de la violence d\u2019Etat depuis l\u2019apr\u00e8s-guerre. On retrouve dans les divers \u00e9pisodes abord\u00e9s les m\u00eames logiques &#8211; des \u00ab\u00a0massacres d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression d\u2019Alain Dewerpe\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb1\">1<\/a>], aux violences ordinaires dans les quartiers populaires \u00e0 l\u2019origine de toutes les \u00e9meutes depuis les ann\u00e9es 1970, des op\u00e9rations militaires dans les zads \u00e0 la r\u00e9volte des Gilets jaunes. D\u2019abord, une strat\u00e9gie du d\u00e9ni. Le d\u00e9ni historique qui fait qu\u2019aucun manuel d\u2019histoire de lyc\u00e9e ou de coll\u00e8ge n\u2019\u00e9voque S\u00e9tif, ni le 17\u00a0octobre 61, ni mars et mai 67 en Guadeloupe, etc. C\u2019est \u00e0 peine si la police de Vichy et son r\u00f4le aux c\u00f4t\u00e9s des nazis est \u00e9voqu\u00e9e\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb2\">2<\/a>]. Ca ne fait pas partie du roman national\u00a0! Le d\u00e9ni concerne aussi le nombre des personnes tu\u00e9es par l\u2019arm\u00e9e et\/ou la police toujours minimis\u00e9. Un exemple, au soir du 17\u00a0octobre 1961, l\u2019inf\u00e2me Papon annonce 2 morts. Il est loin du compte, alors qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, ce sont des centaines de personnes qui ont \u00e9t\u00e9 abattues, jet\u00e9es \u00e0 la Seine. On ne parle pas plus des centaines de bless\u00e9s en 68, des bombes au phosphore utilis\u00e9es par la police, des sept morts en juin. C\u2019est encore le d\u00e9ni qui consiste \u00e0 inverser la responsabilit\u00e9 sur les militants, \u00e0 les pr\u00e9senter comme des \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb portant atteinte \u00e0 la s\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et \u00e0 faire des policiers les premi\u00e8res victimes \u00e0 prot\u00e9ger \u2013 la protection \u00e9tant une obsession de l\u2019institution polici\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 nos jours, un trait r\u00e9current de son histoire r\u00e9cente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, commencer par-l\u00e0, ce n\u2019est pas simplement reprendre une histoire (post-)coloniale qui ne passe pas, c\u2019est restituer une historicit\u00e9 <em>plurielle<\/em> \u2013 ou <em>s\u00e9rielle<\/em> comme tu dis. Cela consiste, plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 retrouver et d\u00e9cortiquer trois logiques qui se recouvrent\u00a0: des pratiques polici\u00e8res particuli\u00e8rement violentes faisant usage de la force de fa\u00e7on \u00ab\u00a0disproportionn\u00e9e\u00a0\u00bb\u00a0; favoris\u00e9es et couvertes par la hi\u00e9rarchie (des pr\u00e9fets et ministres de l\u2019Int\u00e9rieur au sommet de l\u2019Etat)\u00a0; b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une totale impunit\u00e9, une sorte de \u00ab\u00a0permis de tuer\u00a0\u00bb. Compte tenu du rapport tr\u00e8s singulier de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise aux pages sombres de son histoire (\u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019Allemagne ou des \u00c9tats-Unis), la cons\u00e9quence, c\u2019est que cette histoire est invisible, peu ou mal connue, sorti de quelques cercles ferm\u00e9s. Il me semble que notre r\u00f4le en tant que chercheurs est de conjurer cet oubli, de restituer l\u2019\u00e9paisseur du temps pr\u00e9sent par-del\u00e0 les effets d\u2019actualit\u00e9. Pas par simple \u00e9rudition, mais pour r\u00e9inscrire l\u2019histoire des violences polici\u00e8res dans une critique de la violence d\u2019\u00c9tat, de ses institutions, afin \u00ab\u00a0de les critiquer et de les attaquer de telle mani\u00e8re que la violence politique qui s\u2019exer\u00e7ait obscur\u00e9ment en elles soit d\u00e9masqu\u00e9e et qu\u2019on puisse lutter contre elles\u00a0\u00bb\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb3\">3<\/a>].<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La police s\u2019est aussi structur\u00e9e dans des quartiers urbains de grandes agglom\u00e9rations industrialis\u00e9es comme \u00e9tant une institution de r\u00e9gulation de la force de travail lorsque celle-ci avait tendance \u00e0 trop contester. La police s\u2019est aussi form\u00e9e l\u00e0 et dans des \u00e9pisodes r\u00e9volutionnaires, 1830, 1848, etc., et commencer la g\u00e9n\u00e9alogie de la police dans une filiation coloniale et postcoloniale, \u00e7a tend \u00e0 assombrir une autre filiation de la police constitu\u00e9e pour r\u00e9guler et marquer une nouvelle classe jug\u00e9e dangereuse. Pourquoi cet oubli archivistique\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est pas un oubli, c\u2019est un choix. C\u2019est vrai, je ne pars pas du premier XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ni du second, oubliant la (les) Commune(s)\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb4\">4<\/a>] et ses milliers de morts. Bien s\u00fbr, le prol\u00e9tariat des usines et des mines a souvent d\u00fb affronter les fusillades des r\u00e9giments de ligne, aux charges de cavalerie sabre au clair et aux canonnades contre les barricades. M\u00eame l\u2019ancien ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, Pierre Joxe, le dit\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb5\">5<\/a>]\u00a0! Cependant, les forces r\u00e9pressives n\u2019\u00e9taient pas les m\u00eames. Mais pour abonder dans ton sens, je citerai volontiers le beau livre d\u2019Anne Steiner\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb6\">6<\/a>]. Il montre comment, entre 1908 et 1910, des manifestations violentes rassemblant des milliers de participants que le sentiment d\u2019injustice et d\u2019impuissance face \u00e0 la r\u00e9pression transforme en \u00e9meutiers et en criminels d\u00e8s lors qu\u2019ils entonnent \u00ab\u00a0Vive le 17<sup>e<\/sup>\u00a0\u00bb, par allusion aux soldats du 17<sup>e<\/sup> r\u00e9gime d\u2019infanterie qui, en 1907, avaient refus\u00e9 de tirer sur des viticulteurs insurg\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, si cet arri\u00e8re-plan historique met en sc\u00e8ne d\u2019autres forces r\u00e9pressives que la seule \u00ab\u00a0police\u00a0\u00bb, telle qu\u2019elle est organis\u00e9e et utilis\u00e9e depuis 1941, il me semble qu\u2019il est d\u00e9sormais bien connu \u2013 \u00e0 la diff\u00e9rence de l\u2019histoire qui m\u2019int\u00e9resse et qui ne passe pas justement. De plus, il s\u2019agit d\u2019un livre d\u2019intervention non pas sur LA police, mais sur les violences ill\u00e9gitimes et autres ill\u00e9galismes politiques qu\u2019elle commet, donc avec un objet relativement \u00ab\u00a0calibr\u00e9\u00a0\u00bb, comme on dit. \u00c0 l\u2019inverse, on m\u2019a reproch\u00e9 d\u2019avoir un point de vue \u00ab\u00a0biais\u00e9\u00a0\u00bb et de ne pas parler de la violence subie par les policiers, des \u00ab\u00a0casseurs\u00a0\u00bb et des <em>Black Bloc<\/em> aux guet-apens dans les cit\u00e9s Je ferai la m\u00eame r\u00e9ponse, m\u00eame si le processus d\u2019escalade r\u00e9ciproque suscite beaucoup d\u2019interrogations \u2013 y compris du point de vue d\u2019une critique antiautoritaire de la violence de rue. Enfin, c\u2019est une histoire vivante, dont les t\u00e9moins vivent parfois encore et dont les rebonds actuels sont nombreux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne pas vouloir trop embrasser, c\u2019est aussi mettre au centre la dimension factuelle de la violence de la police. Comprendre ce qui travaille le pr\u00e9sent, \u00e9tudier les m\u00e9canismes de sa construction \u2013 au risque de me mettre \u00e0 dos tout le monde\u00a0: des historiens qui consid\u00e9reront que ce n\u2019est pas un travail d\u2019histoire, des sociologues qui me reprocheront de ne pas parler assez de stratification sociale ou du jeu des acteurs, des militants qui auront un sentiment de d\u00e9possession au profit du point de vue de l\u2019institution polici\u00e8re et des policiers\u00a0-, c\u2019est s\u2019en tenir aux faits, aux archives, aux r\u00e9cits\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb7\">7<\/a>]. Il m\u2019a sembl\u00e9 important de restituer longuement ces t\u00e9moignages d\u2019une violence extr\u00eame de la police, parfois les propos de policiers d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, d\u2019avoir un regard assez factuel sur ce qui a pu se passer. D\u2019o\u00f9 le c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb. Que ce petit livre puisse \u00eatre lu par les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations et rafraichisse la m\u00e9moire des plus anciennes en proposant une synth\u00e8se des connaissances me para\u00eet utile face aux d\u00e9n\u00e9gations sans fin et au \u00ab\u00a0r\u00e9gime de post-v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (pour reprendre Hanna Arendt) dont elles participent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Lorsque tu \u00e9voques l\u2019\u00e9crasement des soul\u00e8vements ouvriers, quelle diff\u00e9renciation fais-tu entre la police et l\u2019arm\u00e9e\u00a0? Lorsque Cl\u00e9menceau r\u00e9prime les gr\u00e8ves de mineurs, c\u2019est avec l\u2019arm\u00e9e. Et pendant les Gilets jaunes, on est arriv\u00e9 \u00e0 ce moment apr\u00e8s l\u2019acte 3 ou l\u2019arm\u00e9e a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e m\u00eame si elle n\u2019a pas eu un r\u00f4le \u00e0 proprement parler de \u00ab\u00a0maintien de l\u2019ordre\u00a0\u00bb. A ce moment pr\u00e9cis, on n\u2019est plus vraiment du c\u00f4t\u00e9 du maintien de l\u2019ordre. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus du tout, non\u00a0! On est dans une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9crasement de la contestation passant par les escadrons de CRS et de gendarmes mobiles, mais aussi les BAC et d\u2019autres unit\u00e9s non-form\u00e9es au maintien de l\u2019ordre, sans parler de l\u2019exhumation des voltigeurs en BRAVs, ou encore de l\u2019affaire Benalla dans le r\u00f4le d\u2019officier de r\u00e9serve tendance barbouze. D\u00e9j\u00e0, pendant les guerres de d\u00e9colonisation et d\u2019ind\u00e9pendance, comme en Alg\u00e9rie, on attribue \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des pouvoirs de police\u00a0; il y a porosit\u00e9. En 1968, il y a ce voyage secret de De Gaulle \u00e0 Baden-Baden pour voir le commandant Massu. Le militaire a toujours \u00e9t\u00e9 un foyer d\u2019exp\u00e9rimentation de technologies appliqu\u00e9es ensuite dans l\u2019ensemble de nos soci\u00e9t\u00e9s, comme l\u2019a montr\u00e9 Paul Virilio. Mais ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est la tendance \u00e0 la <em>militarisation<\/em> de la police, \u00e0 la fois dans son apparence, son \u00e9quipement et son armement de plus en plus sophistiqu\u00e9s, le souci de protection des forces de l\u2019ordre, les dispositifs de quadrillage de l\u2019espace urbain, voire l\u2019usage de blind\u00e9s comme \u00e0 Notre-Dame-Des-Landes, ou lors des Gilets jaunes sur les Champs Elys\u00e9es. On n\u2019est plus dans des missions de \u00ab\u00a0pr\u00e9servation de l\u2019ordre public\u00a0\u00bb, on est dans autre chose qui rel\u00e8ve de logiques militaires. Il n\u2019y a pas plus d\u2019adversaires mais des ennemis \u2013 mieux\u00a0: un <em>ennemi quelconque<\/em>, n\u2019importe qui pouvant se prendre un tir de LBD ou une grenade en pleine t\u00eate (comme Manu le 16\u00a0novembre 2019 Place d\u2019Italie et tant d\u2019autres) ou se faire arr\u00eater (comme on l\u2019a encore vu samedi 12\u00a0d\u00e9cembre lors de la Marche des libert\u00e9s).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La banalisation des armes \u00e0 <em>l\u00e9talit\u00e9 r\u00e9duite<\/em> (mais mortelles) illustre cette rupture. Fond\u00e9 sur la doctrine du z\u00e9ro mort, \u00ab\u00a0le maintien de l\u2019ordre \u00e0 la fran\u00e7aise\u00a0\u00bb a pu subir un temps ce que l\u2019on a appel\u00e9 le \u00ab\u00a0syndrome Malik Oussekine\u00a0\u00bb entre 1986 et 2014, marqu\u00e9 par la mort de R\u00e9mi Fraisse \u00e0 Sivens. Or, l\u2019actualit\u00e9 nous montre que ce \u00ab\u00a0syndrome\u00a0\u00bb n\u2019est plus. Le discours guerrier, viriliste, de Sarkozy, puis de ses successeurs en aura \u00e9t\u00e9 la traduction. Sur le terrain, on l\u2019a vu dans toutes les manifs depuis 2016. Il ne s\u2019agit plus de maintenir \u00e0 distance les foules mais d\u2019une mise en contact direct avec les manifestants (ou journalistes\u00a0!) en vue \u00ab\u00a0d\u2019interpellations cibl\u00e9es\u00a0\u00bb &#8211; alors qu\u2019il ne se passe rien. On a encore assist\u00e9 \u00e0 ces sc\u00e8nes ce m\u00eame 12\u00a0d\u00e9cembre, dernier, avec un harc\u00e8lement syst\u00e9matique et violent du cort\u00e8ge par des charges r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, des interpellations al\u00e9atoires dans le tas semant la panique. \u00c0 nouveau, il s\u2019agit de dissuader de revenir, comme le recommande la hi\u00e9rarchie\u00a0: \u00ab\u00a0Allez-y franchement, n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 percuter. \u00c7a fera r\u00e9fl\u00e9chir les suivants\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fond, ce qui est \u00e9trange historiquement, c\u2019est que le maintien de l\u2019ordre visait \u00e0 se d\u00e9tacher de la r\u00e9pression arm\u00e9e, et aujourd\u2019hui la transformation des strat\u00e9gies et des tactiques de maintien de l\u2019ordre font d\u00e9river le champ policier de la \u00ab\u00a0pr\u00e9servation de l\u2019ordre\u00a0\u00bb &#8211; si ambigu\u00eb soit sa d\u00e9finition &#8211; \u00e0 l\u2019escalade et \u00e0 la guerre. Bien s\u00fbr, on peut consid\u00e9rer que le vers est dans le fruit et que la police est par d\u00e9finition fascisto\u00efde\u00a0; \u00ab\u00a0si l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas fasciste, sa police peut le devenir\u00a0\u00bb, disait Sartre. Reste que cette tendance \u00e0 la militarisation est quelque chose de nouveau en France et partout visible, tant dans les rangs des forces de l\u2019ordre et de la police en tenue \u2014 qui n\u2019a plus rien de \u00ab\u00a0gardiens de la paix\u00a0\u00bb \u2014 que dans les brigades de la RATP ou de la SNCF, par exemple, dans la m\u00eame exaltation d\u2019une <em>hexis<\/em> viriliste. Le sociologue Dominique Monjardet\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb8\">8<\/a>] l\u2019avait tr\u00e8s bien montr\u00e9\u00a0: substituer une police d\u2019\u00c9tat \u00e0 une police de service public, urbaine, au service de la population, imposer que la police c\u2019est l\u2019\u00c9tat qui se d\u00e9fend, dans le m\u00e9pris des col\u00e8res qui grondent, c\u2019est rendre in\u00e9vitables aussi bien les \u00e9meutes que les violences polici\u00e8res. C\u2019est un cercle vicieux, une sorte de pi\u00e8ge difficile \u00e0 contourner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Dans ton livre tu parles d\u2019une triple radicalisation de l\u2019institution polici\u00e8re, par le bas, par le haut et par le milieu est-ce que tu peux expliquer en quoi est-ce qu\u2019elle consiste\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette g\u00e9n\u00e9alogie conduit \u00e0 mettre en relief une triple logique. Une logique \u00ab\u00a0par le haut\u00a0\u00bb qui passe non seulement par cette militarisation du maintien de l\u2019ordre d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e, mais par une politique de r\u00e9pression tous azimuts articulant police, justice et prison. Oublions la th\u00e8se comportementaliste des \u00ab\u00a0pommes pourries\u00a0\u00bb &#8211; sym\u00e9trique inverse de la peur des \u00ab\u00a0foules haineuses\u00a0\u00bb. Si les flics sont excessivement violents et font n\u2019importe quoi, c\u2019est qu\u2019ils en re\u00e7oivent l\u2019ordre dans le cadre d\u2019une strat\u00e9gie guerri\u00e8re d\u00e9cid\u00e9e en haut lieu. Apr\u00e8s avoir fait ses classes \u00e0 Bordeaux, la mutation du pr\u00e9fet Lallement \u00e0 Paris aura \u00e9t\u00e9 symptomatique \u00e0 cet \u00e9gard. Elle a \u00e9t\u00e9 la validation de cette \u00ab\u00a0strat\u00e9gie offensive\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans d\u2019autres villes comme Bordeaux ou Nantes, conduisant \u00e0 rendre impossible toute manifestation et \u00e0 multiplier les bless\u00e9.e.s et les mutil\u00e9.e.s\u00a0; ce qui, en retour, ne peut qu\u2019amplifier la col\u00e8re et la rage des foules dans les cort\u00e8ges, des gestes d\u2019auto-d\u00e9fense et des tactiques offensives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a ensuite une logique \u00ab\u00a0par le bas\u00a0\u00bb qui am\u00e8ne \u00e0 consid\u00e9rer la sp\u00e9cificit\u00e9 du m\u00e9tier de policier. Le travail de police repose sur le principe \u00ab\u00a0d\u2019inversion hi\u00e9rarchique\u00a0\u00bb, pour suivre encore Monjardet. Ce m\u00e9canisme, qui vient doubler la descente des ordres et consignes et la remont\u00e9e de l\u2019information, consiste en la n\u00e9cessit\u00e9, tout au long de la hi\u00e9rarchie et de bas en haut, de filtrer, classer, formater un certain nombre de d\u00e9cisions initiales pour qu\u2019elles rentrent dans les codes et les cadres de l\u2019organisation (et si ce n\u2019est pas le cas, il y a des sanctions disciplinaires sous le regard de l\u2019IGPN). Ce qui implique donc une autonomie d\u2019action d\u2019ordinaire des effectifs de s\u00e9curit\u00e9 publique et des services de police judiciaire dont les actes s\u2019imposent \u00e0 leur hi\u00e9rarchie. Ce pouvoir discr\u00e9tionnaire inh\u00e9rent \u00e0 toute police ne concernerait pas les forces de l\u2019ordre qui se caract\u00e9riseraient par un professionnalisme disciplin\u00e9, des techniques et une id\u00e9ologie bas\u00e9e sur l\u2019ob\u00e9issance traduisant le r\u00f4le de l\u2019encadrement. Or, ce qu\u2019on peut observer notamment depuis 2016, c\u2019est la banalisation de situations de grande violence engendr\u00e9es par des initiatives personnelles couvertes par les grad\u00e9s et l\u2019institution. Je pense, entre autres exemples, au tabassage en r\u00e8gle des Gilets jaunes dans un fast-food en d\u00e9cembre 2018, ou en janvier 2019 avec ce fonctionnaire sortant son arme de service \u00e0 la suite de l\u2019envoi d\u2019une grenade explosive \u00e0 bout pourtant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre les deux, il y a une logique du \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb, les pressions exerc\u00e9es par les syndicats de police. Force est de constater une radicalisation du paysage syndical policier, qui est pass\u00e9e en une trentaine d\u2019ann\u00e9es d\u2019une gauche plut\u00f4t social-d\u00e9mocrate, rose, voire rouge (\u00e0 l\u2019image de la FASP) \u00e0 une droite extr\u00eame proche du RN actuel, avec en position dominante Alliance annon\u00e7ant 40\u00a0000 adh\u00e9rents sur 140\u00a0000 fonctionnaires de police. Je ne reviens pas sur les raisons de leur syndicalisation encore massive (pr\u00e8s de 70\u00a0%) qui tiennent \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 son r\u00f4le dans l\u2019avanc\u00e9e des carri\u00e8res (ou sanctions disciplinaires). Mais le fait est que l\u2019on assiste depuis les \u00ab\u00a0ann\u00e9es Sarkozy\u00a0\u00bb \u00e0 une quasi cogestion du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur et des syndicats majoritaires. Leur conflit implique la fragilit\u00e9 \u2013 voire le d\u00e9part &#8211; du premier et le renforcement des seconds. Dans ce contexte, les discours et pratiques de haine raciale se sont banalis\u00e9s, la tentation de \u00ab\u00a0se faire justice soi-m\u00eame\u00a0\u00bb est port\u00e9e par toute une \u00e9conomie morale soutenant une sorte de justice immanente\u00a0[<a href=\"https:\/\/lundi.am\/Repartir-Ordonner-Tuer-Une-genealogie-des-violences-policieres-Entretien-avec?fbclid=IwAR1LUAU83j5kVmW12pxg5nglGd-L6F_51plJMI-nHkoL9eFkwv-Xmpl6j1Y#nb9\">9<\/a>]. Masqu\u00e9s, sans RIO visible, portant des insignes fascistes, manifestant sur la voie publique en uniforme de fa\u00e7on lancinante, ces unit\u00e9s \u00e9chappent au contr\u00f4le et sont capables du pire \u2013 on l\u2019a assez vu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces trois logiques qui s\u2019emboitent permettent de comprendre ce durcissement des violences polici\u00e8res et le d\u00e9ni d\u2019\u00c9tat dans une situation paradoxale o\u00f9 ce n\u2019est plus le politique qui dirige la police qui \u00ab\u00a0tient\u00a0\u00bb litt\u00e9ralement le politique.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un livre de Michel Kokoreff<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8641","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8641","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8641"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8641\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8643,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8641\/revisions\/8643"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8641"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8641"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8641"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}