{"id":9385,"date":"2021-05-01T02:59:41","date_gmt":"2021-05-01T00:59:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/?p=9385"},"modified":"2021-04-28T14:42:06","modified_gmt":"2021-04-28T12:42:06","slug":"35-ans-apres-la-catastrophe-de-tchernobyl","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/2021\/05\/01\/35-ans-apres-la-catastrophe-de-tchernobyl\/","title":{"rendered":"35 ans apr\u00e8s la catastrophe de Tchernobyl"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: left;\"><strong>Contre le r\u00e9visionnisme, un travail de m\u00e9moire est indispensable <\/strong><\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-9374 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Positif-210424-215x300.jpg\" alt=\"\" width=\"306\" height=\"427\" srcset=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Positif-210424-215x300.jpg 215w, https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Positif-210424.jpg 500w\" sizes=\"auto, (max-width: 306px) 100vw, 306px\" \/><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 26 septembre 2019, un violent incendie d\u00e9vaste l\u2019usine Lubrizol, \u00e0 Rouen. Dans les jours qui suivent, de nombreuses personnes d\u00e9noncent les informations donn\u00e9es par les autorit\u00e9s sur l\u2019extension et l\u2019impact des panaches de fum\u00e9e. Certains intervenants font alors le rapprochement avec la fa\u00e7on dont les services officiels fran\u00e7ais avaient g\u00e9r\u00e9 l\u2019impact des retomb\u00e9es radioactives de Tchernobyl : \u00ab <em>On nous refait le coup de Tchernobyl ! \u00bb, \u00ab C\u2019est comme le nuage de Tchernobyl qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 aux fronti\u00e8res de la France ! \u00bb <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9ponse \u00e0 ces \u00e9vocations, plusieurs articles sont venus d\u00e9fendre la m\u00eame th\u00e8se : en 1986, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises n\u2019ont pas menti ; le \u00ab Mensonge de Tchernobyl \u00bb n\u2019est qu\u2019un mythe. Certains articles p\u00eachent par une connaissance trop superficielle du dossier, d\u2019autres sont plus lourds d\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9es, ainsi celui r\u00e9dig\u00e9 par G\u00e9raldine Woessner et publi\u00e9 sur lepoint.fr, sous le titre \u00ab <em>L&rsquo;increvable mythe du \u00ab nuage de Tchernobyl <\/em>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le proc\u00e9d\u00e9 utilis\u00e9 est simple : 1\/ premi\u00e8re \u00e9tape : r\u00e9duire le \u00ab Mensonge de Tchernobyl \u00bb \u00e0 une composante unique : les autorit\u00e9s ou leur service sp\u00e9cialis\u00e9 le SCPRI, auraient affirm\u00e9 que le nuage de Tchernobyl s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 aux fronti\u00e8res de l\u2019Hexagone ; 2\/ deuxi\u00e8me \u00e9tape : produire les communiqu\u00e9s officiels et extraits d\u2019articles de presse qui prouvent le contraire ; 3\/ troisi\u00e8me \u00e9tape : conclure en cons\u00e9quence qu\u2019il n\u2019y a pas eu mensonge : ce n\u2019est qu\u2019un mythe construit par des anti-nucl\u00e9aires ou des adeptes de la th\u00e9orie du complot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La \u00ab d\u00e9monstration \u00bb constitue un bel exemple de sophisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La CRIIRAD a, en effet, r\u00e9dig\u00e9 toute une s\u00e9rie de documents d\u00e9taillant les dysfonctionnements, nombreux et graves, constat\u00e9s dans la gestion de la crise de Tchernobyl par l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais : chiffres tellement sous-\u00e9valu\u00e9s qu\u2019ils en deviennent absurdes, affirmations totalement fausses sur les niveaux de risque sanitaire, violations des prescriptions r\u00e9glementaires par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui auraient d\u00fb les faire appliquer, d\u00e9faut de protection des enfants qui recevront pour certains des doses \u00e0 la thyro\u00efde tr\u00e8s sup\u00e9rieures aux normes en vigueur, etc. Chacun peut se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ce sujet aux diff\u00e9rents m\u00e9moires r\u00e9dig\u00e9s par la CRIIRAD dans le cadre de ses actions en justice qui d\u00e9taillent l\u2019ensemble des accusations qui ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es, accompagn\u00e9es des \u00e9l\u00e9ments de preuve qui les soutiennent. <strong>La CRIIRAD n\u2019a jamais incrimin\u00e9 personne, ni le directeur du SCPRI, ni aucun ministre, pour avoir prononc\u00e9 la phrase \u00ab <em>le nuage radioactif de Tchernobyl s\u2019est arr\u00eat\u00e9 aux fronti\u00e8res de la France <\/em>\u00bb ou tout autre sentence \u00e9quivalente<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette phrase rel\u00e8ve du registre de <strong>l\u2019humour<\/strong>. Tout comme les dessins qui repr\u00e9sentent des douaniers arr\u00eatant le nuage radioactif aux fronti\u00e8res de notre pays. <strong>Comme toute caricature r\u00e9ussie, elle force le trait mais rend compte d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 profonde <\/strong>: l\u2019importance de la contamination a \u00e9t\u00e9 totalement dissimul\u00e9e, des chiffres ridiculement bas ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s et aucune mesure de protection n\u2019a \u00e9t\u00e9 prise, pas m\u00eame celles qui \u00e9taient obligatoires. <strong>En un mot, tout s\u2019est pass\u00e9 comme si le nuage de Tchernobyl s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 aux fronti\u00e8res de la France<\/strong>. Les Alsaciens (qui avaient acc\u00e8s aux informations allemandes) ou les Corses (aux informations italiennes) en gardent un souvenir pr\u00e9cis. C\u2019est donc \u00e0 raison que l\u2019image du nuage radioactif de Tchernobyl s\u2019arr\u00eatant aux fronti\u00e8res peut \u00eatre convoqu\u00e9e par la m\u00e9moire collective. Ne laissons pas quelques r\u00e9visionnistes censurer l\u2019Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les communiqu\u00e9s cit\u00e9s par G\u00e9raldine Woessner (pour prouver qu\u2019il n\u2019y a pas eu mensonge) n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 occult\u00e9s par la CRIIRAD. Ils figurent en bonne place dans les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019elle a r\u00e9unis pour d\u00e9montrer que des informations minorantes, fausses ou mensong\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9es par les autorit\u00e9s, et notamment par leur service sp\u00e9cialis\u00e9, le Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), que dirigeait alors d\u2019une main de fer Pierre Pellerin. Ainsi le communiqu\u00e9 SCPRI du 30 avril minuit qui annonce \u00ab <em>une l\u00e9g\u00e8re hausse de la radioactivit\u00e9 atmosph\u00e9rique sur certaines stations du Sud-est <\/em>\u00bb alors que les premiers panaches radioactifs avaient travers\u00e9 les fronti\u00e8res d\u00e8s le 29 avril et que l\u2019\u00e9l\u00e9vation n\u2019\u00e9tait pas \u00ab <em>l\u00e9g\u00e8re <\/em>\u00bb mais de l\u2019ordre de 100 fois sup\u00e9rieure ; ou encore le communiqu\u00e9 du 1er mai minuit, qui annonce une \u00ab <em>tendance pour l&rsquo;ensemble des stations du territoire \u00e0 un alignement de la radioactivit\u00e9 atmosph\u00e9rique sur le niveau relev\u00e9 le 30 avril dans le Sud-est <\/em>\u00bb alors que presque partout le taux de radioactivit\u00e9 de l\u2019air explose, avec une multiplication par plus de 10 000 dans certains secteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant plus de 20 ans, la CRIIRAD a publi\u00e9 des mises en cause virulentes et nominatives, d\u00e9non\u00e7ant la gravit\u00e9 des faits (notamment le d\u00e9faut de protection des groupes \u00e0 risque) et l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 les reconna\u00eetre. Elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 poursuivie pour diffamation car ses mises en cause \u00e9taient pr\u00e9cises, argument\u00e9es et \u00e9tay\u00e9es (sur l\u2019examen critique des documents officiels, sur les dispositions r\u00e9glementaires en vigueur et sur les analyses de son laboratoire). Les d\u00e9fenseurs du directeur du SCPRI, et plus largement de l\u2019industrie nucl\u00e9aire, ne sont jamais parvenus \u00e0 d\u00e9monter ces arguments (difficile en effet de r\u00e9habiliter les cartes aberrantes des d\u00e9p\u00f4ts au sol ou les appr\u00e9ciations ridiculement minorantes sur les risques sanitaires). Dans son article G\u00e9raldine Woessner affirme ainsi que \u00ab <em>Le mythe d&rsquo;un mensonge des autorit\u00e9s \u00e0 propos du nuage de Tchernobyl est sans doute, aujourd\u2019hui, la th\u00e9orie du complot la plus r\u00e9pandue dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise <\/em>\u00bb. Il est certes plus simple de d\u00e9placer le probl\u00e8me, d\u2019\u00e9carter tout ce qui est g\u00eanant pour ne retenir qu\u2019une caricature bien plus facile \u00e0 attaquer, plus simple d\u2019\u00e9voquer une pr\u00e9tendue \u00ab th\u00e9orie du complot \u00bb que de r\u00e9pondre aux d\u00e9monstrations rationnelles, sourc\u00e9es et chiffr\u00e9es de la CRIIRAD.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La journaliste indique dans son article que \u00ab <em>la contamination de surface n&rsquo;a pas d\u00e9pass\u00e9 1 000 Bq\/m\u00b2 sur la majeure partie du territoire <\/em>\u00bb (ce qui est faux) tout en reconnaissant que \u00ab <em>certaines zones ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus touch\u00e9es : sur les reliefs au sud des Alpes, en Franche-Comt\u00e9, en Corse, les pluies ont amen\u00e9 des d\u00e9p\u00f4ts dont l&rsquo;activit\u00e9 a d\u00e9pass\u00e9 20 000, voire tr\u00e8s localement 40 000 Bq\/m2 <\/em>\u00bb (ce qui est globalement vrai). Elle oublie de pr\u00e9ciser que ces chiffres ont \u00e9t\u00e9 obtenus gr\u00e2ce au travail du laboratoire de la CRIIRAD : en mai 1986, le SCPRI (dont elle d\u00e9fend le bilan) a publi\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises des communiqu\u00e9s et des cartes soutenant que le d\u00e9p\u00f4t moyen de c\u00e9sium 137 sur la France \u00e9tait <strong>inf\u00e9rieur \u00e0 10 Bq\/m\u00b2<\/strong>. Ce chiffre ridiculement bas est \u00e9videmment ind\u00e9fendable, aussi valait-il mieux l\u2019oublier. Les documents correspondant avaient ainsi \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s de tous les rapports officiels (\u00e0 commencer par ceux qui seront envoy\u00e9s \u00e0 l\u2019Europe \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 86). La CRIIRAD s\u2019est battue pendant des ann\u00e9es pour que ces preuves accablantes du \u00ab Mensonge de Tchernobyl \u00bb ne soient plus taboues et que leur existence soit officiellement reconnue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit du temps \u00e9coul\u00e9, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises sont rest\u00e9es muettes sur le volet le plus grave du dossier : l\u2019absence de mesure de protection conduisant certains groupes de la population, et notamment les enfants, \u00e0 recevoir des doses de rayonnements sup\u00e9rieures aux limites maximales alors en vigueur. Les populations corses ont pay\u00e9 un lourd tribut et les preuves de l\u2019importance des doses d\u2019irradiation de la glande thyro\u00efde sont accablantes et bas\u00e9es sur les propres chiffres du SCPRI. Du fromage frais de brebis contenait par exemple plusieurs milliers de becquerels d\u2019iode 131 par kilogramme (ce qui implique le d\u00e9passement de la limite de dose \u00e0 la thyro\u00efde en quelques jours ou quelques repas pour les jeunes enfants). Cela n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 les autorit\u00e9s de conseiller aux populations, y compris aux femmes enceintes, de ne rien changer \u00e0 leurs habitudes alimentaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame impunit\u00e9 en mati\u00e8re de violation des prescriptions r\u00e9glementaires. Sur des dizaines de relev\u00e9s d\u2019analyse montrant que les aliments concern\u00e9s d\u00e9passaient les limites d\u00e9finies par l\u2019Europe pour prot\u00e9ger la sant\u00e9 des populations, le directeur du SCPRI a port\u00e9 la mention \u00ab <strong><em>consommable sans restriction <\/em><\/strong>\u00bb. Ce haut fonctionnaire \u00e9tait pay\u00e9 par l\u2019argent des contribuables pour assurer leur protection : il devait surveiller la contamination et alerter si besoin le minist\u00e8re de la Sant\u00e9 dont il d\u00e9pendait. Il ne l\u2019a pas fait mais il devait \u00e0 tout le moins respecter l\u2019\u00e9tat de droit. Il ne l\u2019a pas fait non plus et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9 pour cela.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors que la censure et l\u2019impunit\u00e9 pr\u00e9valaient, les tentatives de r\u00e9\u00e9criture de l\u2019histoire n\u2019ont jamais cess\u00e9. L\u2019un des \u00e9pisodes les plus fameux fut la \u00ab <em>Mise au point historique <\/em>\u00bb publi\u00e9e en 2003. Ce qui est inqui\u00e9tant, les r\u00e9\u00e9critures cr\u00e9ent d\u00e9sormais le doute chez des personnes de bonne foi, journalistes ou simples citoyens. C\u2019est que 35 ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis la catastrophe et que la majorit\u00e9 de la population n\u2019a pas v\u00e9cu la crise de Tchernobyl ou \u00e9tait alors trop jeune pour s\u2019en souvenir aujourd\u2019hui. Aussi est-il important de revenir de fa\u00e7on pr\u00e9cise, documents \u00e0 l\u2019appui, sur ce que recouvre exactement, pour la France, le \u00ab Mensonge de Tchernobyl \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La CRIIRAD s\u2019y emploiera tout au long de l\u2019ann\u00e9e 2021 car le dossier est complexe et comporte de nombreux volets. A l\u2019occasion de la comm\u00e9moration du 35\u00e8me anniversaire de la catastrophe, est mis en ligne un premier document cibl\u00e9 sur la contamination de l\u2019air et le passage du nuage de Tchernobyl. Il s\u2019agit de la version courte d\u2019un dossier plus complet qui sera publi\u00e9 en juin prochain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>criirad<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">** **<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>\u00ab\u00a0La Supplication, Tchernobyl, chronique du monde apr\u00e8s l&rsquo;apocalypse\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><strong>, <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>un r\u00e9cit\/essai de l&rsquo;\u00e9crivaine bi\u00e9lorusse Svetlana Alexievitch, laur\u00e9ate du prix Nobel de litt\u00e9rature en 2015, consacr\u00e9 \u00e0 la catastrophe nucl\u00e9aire de Tchernobyl survenue en 1986. <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prologue de \u00ab\u00a0la Supplication\u00a0\u00bb de Svetlana Alexievitch, laur\u00e9ate du prix Nobel de litt\u00e9rature, lu \u00e0 plusieurs voix lors du<a href=\"http:\/\/coordination-antinucleaire-sudest.net\/2012\/index.php?post\/2021\/04\/17\/26-avril-1986-%3A-il-y-a-35-ans-la-catastrophe-nucleaire-de-Tchernobyl-s-abat-sur-toute-l-Europe-et-le-mond-entier\"> rassemblement du souvenir de la catastrophe nucl\u00e9aire de Tchernobyl<\/a>. Svetlana Alexievitch a interrog\u00e9, durant les dix ann\u00e9es qui ont suivi la catastrophe, plus de cinq cents t\u00e9moins de l&rsquo;accident dont des liquidateurs, des politiciens, des m\u00e9decins, des physiciens, des citoyens ordinaires. L&rsquo;ouvrage d\u00e9crit la trag\u00e9die psychologique et personnelle qui s&rsquo;en est suivie en interrogeant les survivants sur les cons\u00e9quences de cet accident dans leur vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les\u00a0 gens\u00a0 n&rsquo;ont\u00a0 pas\u00a0 envie\u00a0 d&rsquo;entendre parler de la mort. De l&rsquo;horrible&#8230;Mais nous on vous parle d&rsquo;amour&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Une voix solitaire<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Je ne sais pas de quoi parler&#8230; De la mort ou de l&rsquo;amour ? Ou c&rsquo;est \u00e9gal&#8230; De quoi ?<br \/>\nNous \u00e9tions jeunes mari\u00e9s. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, m\u00eame si nous allions au magasin&#8230; Je lui disais : \u00ab\u00a0Je t&rsquo;aime.\u00a0\u00bb Mais je ne savais pas encore \u00e0 quel point je l&rsquo;aimais&#8230; Je n&rsquo;avais pas id\u00e9e&#8230; Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers o\u00f9 il travaillait. Au premier \u00e9tage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les v\u00e9hicules \u00e9taient gar\u00e9s en bas, au rez-de- chauss\u00e9e. Les v\u00e9hicules rouges des pompiers. C&rsquo;\u00e9tait son travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je savais toujours o\u00f9 il \u00e9tait, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j&rsquo;ai entendu un bruit. J&rsquo;ai regard\u00e9 par la fen\u00eatre. Il m&rsquo;a aper\u00e7ue : \u00ab\u00a0Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie \u00e0 la centrale. Je serai vite de retour.\u00a0\u00bb Je n&rsquo;ai pas vu l&rsquo;explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire&#8230; Tout le ciel&#8230; Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La suie provenait du bitume qui br\u00fblait.<\/strong> Le toit de la centrale \u00e9tait recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu&rsquo;ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils \u00e9touffaient la flamme. Ils balan\u00e7aient en bas, avec leurs pieds, le graphite br\u00fblant&#8230; Ils \u00e9taient partis comme ils \u00e9taient, en chemise, sans leurs tenues en pr\u00e9lart. Personne ne les avait pr\u00e9venus. On les avait appel\u00e9s comme<br \/>\npour un incendie ordinaire&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quatre heures du matin&#8230; Cinq&#8230; Six&#8230; \u00c0 six heures, nous avions pr\u00e9vu d&rsquo;aller chez ses parents. Pour planter des pommes de terre. Il y a quarante kilom\u00e8tres de la ville de Pripiat jusqu&rsquo;au village de Sperijie o\u00f9 vivait sa famille. Semer, labourer&#8230; Ses occupations pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es&#8230; Sa m\u00e8re \u00e9voquait souvent comment ni son p\u00e8re ni elle ne voulaient le laisser partir pour la ville. Ils lui ont m\u00eame b\u00e2ti une nouvelle maison. Mais il a \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9. Il a fait son service \u00e0Moscou, dans les sapeurs-pompiers, et quand il est revenu : sapeur-pompier ! Il ne voulait pas entendre parler d&rsquo;autre chose. (Elle se tait.)<br \/>\nParfois, c&rsquo;est comme si j&rsquo;entendais sa voix&#8230; Vivante&#8230; M\u00eame les photos n&rsquo;agissent pas sur moi autant que sa voix. Mais il ne m&rsquo;appelle jamais&#8230; Et en r\u00eave&#8230; C&rsquo;est moi qui l&rsquo;appelle&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Sept heures&#8230; \u00c0 sept heures, on m&rsquo;a fait savoir qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital<\/strong>. J&rsquo;ai couru, mais la milice avait d\u00e9j\u00e0 isol\u00e9 le b\u00e2timent et n&rsquo;y laissait entrer personne. Seules les ambulances traversaient le barrage. Les miliciens criaient : pr\u00e8s des voitures, la radiation bloque les compteurs au maximum, ne vous approchez pas. Je n&rsquo;\u00e9tais pas seule : toutes les femmes avaient accouru, toutes celles dont les maris se trouvaient dans la centrale, cette nuit-l\u00e0. Je me suis lanc\u00e9e \u00e0 la recherche d&rsquo;une amie, m\u00e9decin dans cet h\u00f4pital. Je l&rsquo;ai saisie par la blouse blanche lorsqu&rsquo;elle est descendue de voiture :<br \/>\n\u2014 Fais-moi passer !<br \/>\n\u2014 Je ne peux pas ! Il va mal. Ils vont tous mal. Mais je ne la l\u00e2chai pas :<br \/>\n\u2014 Juste jeter un regard. Elle me dit :<br \/>\n\u2014 D&rsquo;accord, allons-y ! Pour un quart d&rsquo;heure, vingt minutes.<br \/>\nJe l&rsquo;ai vu&#8230; Tout gonfl\u00e9, boursoufl\u00e9&#8230; Ses yeux se voyaient \u00e0 peine&#8230;<br \/>\n\u2014 Il faut du lait. Beaucoup de lait ! m&rsquo;a dit mon amie. Qu&rsquo;ils boivent au moins trois litres !<br \/>\n\u2014 Mais il n&rsquo;en prend pas.<br \/>\n\u2014 D\u00e9sormais, il en prendra.<br \/>\nNombre de m\u00e9decins, d&rsquo;infirmi\u00e8res et, surtout, d&rsquo;aides-soignantes de cet h\u00f4pital tomberaient malades, plus tard&#8230; Mourraient&#8230; Mais alors, personne ne le savait&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00c0 dix heures du matin, l&rsquo;op\u00e9rateur Chichenok rendit l&rsquo;\u00e2me&#8230;<\/strong> Il fut le premier&#8230; Le premier jour&#8230; Nous avons appris plus tard que le deuxi\u00e8me, Valera Khodemtchouk, \u00e9tait rest\u00e9 sous les d\u00e9combres. On n&rsquo;\u00e9tait pas parvenu \u00e0 le d\u00e9gager. Son corps a \u00e9t\u00e9 noy\u00e9 dans le b\u00e9ton. Mais nous ne savions pas encore qu&rsquo;ils \u00e9taient tous les premiers&#8230;<br \/>\n\u2014 Vassenka, que faire ? lui demande-je.<br \/>\n\u2014 Pars d&rsquo;ici ! Pars ! Tu vas avoir un enfant.<br \/>\nEn effet, j&rsquo;\u00e9tais enceinte. Mais comment pouvais-je le laisser ?<br \/>\nLui, il me supplie :<br \/>\n\u2014 Pars ! Sauve le b\u00e9b\u00e9 !<br \/>\n\u2014 Je dois d&rsquo;abord t&rsquo;apporter du lait. Apr\u00e8s on prendra une d\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma copine, Tania Kibenok, arrive en courant&#8230; Son mari est dans la m\u00eame chambre&#8230; Son p\u00e8re l&rsquo;accompagne, il a sa voiture. Nous la prenons pour aller au village le plus proche, acheter du lait. \u00c0\u00a0 environ trois kilom\u00e8tres de la ville&#8230; On ach\u00e8te plusieurs bocaux de trois litres remplis de lait&#8230; Six, pour en avoir assez pour tous&#8230; Mais le lait les faisait horriblement vomir. Ils perdaient sans cesse connaissance et on les pla\u00e7ait sous perfusion. Les m\u00e9decins r\u00e9p\u00e9taient qu&rsquo;ils \u00e9taient empoisonn\u00e9s aux gaz, personne ne parlait de radiation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pendant ce temps, la ville se remplissait de v\u00e9hicules militaires<\/strong>. Des barrages \u00e9taient dress\u00e9s sur toutes les routes&#8230; Les trains ne marchaient plus, ni dans la r\u00e9gion ni sur les grandes lignes&#8230; On lavait les rues avec une poudre blanche&#8230; Je m&rsquo;inqui\u00e9tais : comment aller acheter du lait frais au village, le lendemain ? Personne ne parlait de radiation&#8230; Seuls les militaires avaient des masques&#8230; Dans la rue, les citadins portaient le pain qu&rsquo;ils achetaient dans les magasins, des paquets ouverts de petits pains&#8230; Des g\u00e2teaux \u00e9taient pos\u00e9s sur les \u00e9talages ouverts&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le soir, on ne me laissa pas entrer \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital&#8230; Une foule de gens s&rsquo;entassait tout autour&#8230; Je me pla\u00e7ai devant sa fen\u00eatre, il s&rsquo;approcha et me cria quelque chose. Si d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment ! Dans la foule, quelqu&rsquo;un entendit qu&rsquo;on allait les emmener \u00e0 Moscou, dans la nuit. Toutes les \u00e9pouses se rassembl\u00e8rent. Nous d\u00e9cid\u00e2mes de partir avec eux. Laissez-nous rejoindre nos maris! Vous n&rsquo;avez pas le droit ! On se battait, on se griffait. Les soldats \u2014 des soldats, d\u00e9j\u00e0 \u2014 nous repoussaient. Alors un m\u00e9decin sortit et confirma le d\u00e9part pour Moscou en avion, mais nous devions leur apporter des v\u00eatements : les leurs avaient br\u00fbl\u00e9 \u00e0 la centrale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les autobus ne roulaient plus et nous nous \u00e9gaill\u00e2mes \u00e0 travers toute la ville en courant. \u00c0 notre retour, charg\u00e9es de sacs, l&rsquo;avion \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti&#8230; Ils nous avaient tromp\u00e9es expr\u00e8s&#8230; Pour nous emp\u00eacher de crier, de pleurer&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La radio annon\u00e7a que la ville allait \u00eatre \u00e9vacu\u00e9e<\/strong>, probablement pour trois \u00e0 cinq jours : prenez des v\u00eatements chauds, des surv\u00eatements de sport, vous allez vivre en for\u00eat. Dans des tentes. Les gens s&rsquo;en r\u00e9jouissaient m\u00eame : une escapade dans la nature ! On y f\u00eaterait le Premier Mai. C&rsquo;\u00e9tait tellement inhabituel ! On pr\u00e9parait des chachliks pour le voyage&#8230; On emportait des guitares, des magn\u00e9tophones&#8230; Seules pleuraient celles dont les maris avaient physiquement souffert. Je ne me souviens pas de la route&#8230; C&rsquo;est comme si je n&rsquo;\u00e9tais revenue \u00e0 moi qu&rsquo;en voyant sa m\u00e8re : \u00ab\u00a0Maman, Vassia est \u00e0 Moscou ! On l&rsquo;a emmen\u00e9 dans un avion sp\u00e9cial !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons fini les semailles, dans le potager (et, une semaine plus tard, on \u00e9vacuerait le village !). Qui savait ? Qui pouvait savoir alors ? Dans la soir\u00e9e, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 prise de vomissements. J&rsquo;\u00e9tais enceinte<br \/>\nde six mois. Et je me sentais si mal&#8230; Dans la nuit, j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 qu&rsquo;il m&rsquo;appelait. Tant qu&rsquo;il \u00e9tait en vie, il m&rsquo;appelait dans mon sommeil : \u00ab\u00a0Lioussia ! Lioussienka !\u00a0\u00bb Et, apr\u00e8s sa mort, il ne l&rsquo;a plus fait une seule fois. Pas une seule fois&#8230; (Elle pleure.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Pour lire le prologue en entier : <\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/2021-04-26_Tchernobyl-Supplication-Une-voix-solitaire.pdf\">2021-04-26_Tchernobyl-Supplication-Une-voix-solitaire<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contre le r\u00e9visionnisme, un travail de m\u00e9moire est indispensable<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-9385","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9385","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9385"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9385\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9389,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9385\/revisions\/9389"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9385"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9385"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.quieryavenir.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9385"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}