Au nord de l’économie

Se rendre ingouvernable à la société « collaborative ».

Nous vous écrivons du nord de la France. Symbole de la désindustrialisation, celui-ci ressemble à d’autres nords, des États-Unis ou d’Angleterre, qui résument et révèlent le point de rupture où se trouve l’économie mondiale. Cette terre de désespoir, de chômage, d’alcoolisme et de votes Front national provoque deux réflexes de survie : la ré-industrialisation et/ou la « Troisième révolution industrielle ».

Qu’importe le chemin, tant qu’on entrevoit un espoir. Passant des corons au coworking, nous nous sommes donnés pour objet d’attaquer dans un même élan le vieux monde industriel et le nouveau monde technologique.

Filant la métaphore nécrophage contre les « vautours » et les « rapaces » (au besoin : l’Europe, la Finance, les Lobbys), les nostalgiques du vieux monde industriel s’acharnent à lui redonner vie. En 2012, avec Métro, Boulot, chimio, nous rappelions que pour nos poumons cet âge d’or avait d’abord été celui du charbon. Cinq ans plus tard, la réindustrialisation laisse la place à un nouveau mythe économique issu des départements de R&D de la Silicon Valley : celui d’un « post-capitalisme » high-tech prétendument collaboratif, horizontal, démonétarisé.

Or, c’est un autre horizon qui se profile, dans lequel les déclassés survivront à la merci d’ un revenu universel payé par les robots, cependant qu’ une nouvelle espèce post-humaine se connectera aux machines.

Le milliardaire Trump fut élu sur la promesse de réindustrialiser la Rust Belt, notamment en renégociant la libre-circulation des capitaux et des marchandises. En janvier 2017, il somme les constructeurs automobiles d’investir et créer des emplois aux USA. Sans faire de parallèles offensants, c’est un protectionnisme qu’on trouve à des degrés divers du Front national à Mélenchon, destiné aux perdants de la mondialisation qui peuplent la France périphérique.

L’heure présidentielle n’est plus (ouvertement) au libre-échange. L’histoire de trente années de néo-libéralisme se clôt-elle ? Peut-être, mais pas celle du chômage de masse. La France est passée de 167 000 chômeurs en 1967 à 3,5 millions en 2017. La faute au prix du pétrole, aux délocalisations, à la financiarisation. Certes. Mais la faute principale se trouve du côté des « gains de productivité » obtenus par le progrès technique – informatique, intelligence artificielle, robotique. Une douloureuse épine dans le pied des protectionnistes.

Moins recette de grand-mère, une autre tambouille économique a fait irruption dans les programmes présidentiels, celle des utopies « post-capitalistes » permises par l’économie « collaborative », l’ubérisation du travail ou la Troisième révolution industrielle. Elles se mettent à l’heure du décrochage entre travail et revenu puisqu’après tout, « Il n’y aura pas de retour au plein emploi », comme l’avouait Michel Rocard en 1988 au lancement du RMI.

Le fait marquant de l’élection présidentielle 2017 conclue à la fin de la séparation entre producteurs et consommateurs, la corrélation entre travail et revenu, la frontière entre loisir et salariat : revenu universel, compte personnel d’activité, auto-entrepreneuriat. Fillon veut multiplier par deux le nombre d’auto-entrepreneurs (les prolétaires de l’économie numérique), marchant dans les pas de Macron au Salon high tech de Las Vegas. Macron développera l’administration, lancera un grand plan de financement de l’économie numérique, rédigera un code du travail digital, portera le budget de la Recherche à 3 % du PIB, et cyber-sécurisera le tout. Sans avoir l’air de s’approcher d’un revenu universel, Macron ouvrira néanmoins des droits au chômage aux auto-entrepreneurs. Contrairement à Hamon et Bill Gates, il ne veut pas d’une « Taxe Robots » qui nuirait à leur prolifération. Au temps pour Fillon, qui fait « le choix de la modernité ». Alors Hamon, rétrograde ? L’ancien ministre du codage à l’école veut lui aussi porter le budget de la Recherche à 3% du PIB. Surtout, il porte l’idée « révolutionnaire » d’un revenu universel, garant d’une économie numérique précaire mais collaborative. En matière de développement numérique, si les candidats n’empruntent pas le même chemin, ils poursuivent le même but : celui d’une monde interconnecté et peuplé de professionnels du numérique installés en free lance. Même le Front national veut son secrétariat d’État aux mutations économiques « afin d’anticiper les évolutions des formes de travail liées aux nouvelles technologies (ubérisation, robotisation, économie du partage…). »

Les marxistes l’ont théorisé, la Silicon Valley la fait. La « transition », ou « dépassement », du capitalisme industriel vers un post-capitalisme « cognitif » a été ré-introduite avec enthousiasme en Grande Bretagne par un certain Paul Mason, journaliste et ex-trotskyste ; en France par la revue Multitudes et Rapahël Liogier ; aux États-Unis et dans les Hauts de France par Jeremy Rifkin. De nouvelles opportunités économiques émergent malgré le chômage de masse et la pénurie des matières premières qui ont fait l’économie des XIX° et XX° siècles (charbon, uranium, pétrole, mais aussi espace disponible). Cette fuite en avant dans l’innovation est déjà synonyme d’une extension de la rationalité économique aux confins de notre vie privée ; et donc, ce faisant, de marchandisation de pans toujours plus intimes de notre existence : reproduction, subjectivités, solidarités, loisirs, génétique, etc. L’histoire nous donne raison : la technologie est devenue le moteur de l’histoire. C’est elle qui transforme les rapports sociaux, la production, le code du travail,et nos « utopies ».

Chômage technologique

Des ouvriers qui votent à droite ou à l’extrême droite, le coup n’est pas nouveau, il n’a pas fallu attendre Trump aux États-Unis ou Marine Le Pen à Hénin-Beaumont. Déjà en 1980, Reagan avait su attirer la classe ouvrière blanche. À rebrousse-poil des représentations sur la « Dame de fer », Margaret Thatcher a été élue en 1979 et 1983 grâce au « retournement » du vote ouvrier en sa faveur. La cause n’est pas seulement à chercher du côté de la peur de l’immigration.

Dès l’après-guerre, le nord ouvrier de l’Angleterre connaît un déclin des emplois manuels dans l’industrie sidérurgique, mécanique et métallurgique. Cette lente décomposition de la classe ouvrière anglaise débuta donc bien avant le choc pétrolier de 1973, on verra pourquoi. En plus de la baisse du nombre d’ouvriers manuels au profit des « cols blancs », c’est un délitement qualitatif de la conscience et de la sociabilité de classe qui émerge, dû notamment au « déracinement » de populations ouvrières qui accèdent à la propriété, migrent vers les pavillons de banlieue et les villes nouvelles, et se replient, à la mode de la classe moyenne, sur leur télé et la consommation, délaissant les activités syndicales et les loisirs traditionnellement ouvriers.

À Roubaix en 2014, La Redoute a remplacé 1 178 ouvriers par des machines pour n’en garder que 500. Son nouveau site automatisé abattrait désormais le double de travail pour un coût 30 % moindre. Ce qui était une quasi hérésie économique est devenu doxa : l’automatisation détruit les emplois. Prenons l’économiste Keynes en 1933 : « Nous sommes atteints d’un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peut-être pas encore le nom – le chômage technologique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main d’oeuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente. Mais il n’y a là qu’un état temporaire de réadaptation. » Dont les ouvriers de La Redoute attendent toujours qu’il se termine.

Les récentes études oscillent entre 10 et 50 % d’emplois menacés par l’automatisation et l’intelligence artificielle. Elles vont des patrons de Davos, pour qui sept millions d’emplois sont menacés dans les pays les plus industrialisés, au Massachussets Institute of Technology, qui prévoit 47 % d’emplois américains supprimés ou profondément transformés par le numérique (54 % en Europe). « La notion même d’emploi se transforme » affirme de son côté le Rapport Lemoine sur La Transformation numérique de l’économie française déposé sur le bureau du ministre Macron en 2014. Mais, « Au total, la transformation numérique présente pour la France plus d’opportunités que de risques », conclue-t-il, espérant « un bond » de 5 % de notre PIB. Pour les Français, c’est un bond dans le vide, même avec le revenu d’existence.

A lire en entier sur :

hors-sol.herbesfolles.org/wp-content/uploads/Au-nord-de-l%C3%A9conomie.pdf

avec les paragraphes suivants :

– L’impasse de la relocalisation (Trump-Montebourg-Mélenchon-Le Pen-CGT-etc)

– L’inéluctable avènement du post-capitalisme ? Théories des « crises », des « cycles économiques » et des « transitions »

– 422 millions de diabétiques, et moi et moi et moi…

– Les allocataires du revenu universel, les transhumains et notre soumission aux robots

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Deux citations

« [Les travailleurs] apparaissaient comme des observateurs curieux et savants qui n’avaient aucune prise réelle sur ce qui se passait autour d’eux… Pour un étranger, les fils reliant les cerveaux délicats des hommes aux organes indestructibles des machines étaient subtils et invisibles.»

Red Star, Alexandre Bogdanov, 1909.

«Si un esprit universel existait… qui pourrait enregistrer simultanément tout le processus de la nature et de la société, qui pourrait mesurer la dynamique de leur mouvement, qui pourrait prévoir les résultats de leurs inter-réactions – un tel esprit, bien sûr, pourrait a priori élaborer un plan économique irréprochable et exhaustif, en commençant par le nombre d’acres de blé jusqu’au dernier bouton d’un gilet.»

L’économie soviétique en danger, Léon Trotsky, 1932.