Coup de théâtre à la veille de la COP 24

L’espoir est encore possible.

La réponse tant attendue à une question cruciale est enfin arrivée à l’automne 2018 et elle n’est pas aussi catastrophique que le laissait craindre les prospectives antérieures du GIEC. Restée en suspens après la COP 15, elle attendait une mise en perspective précise de la science. A première vue, pas grand-chose, car les chiffres ne parlent pas d’eux même : 1,5°C ou 2 °C, quelle est la différence ?  On se souvient en effet qu’au moment suprême du fameux « Accord de Paris » à la COP 21 en 2015 ce petit différentiel de 0,5°C de température avait fait grand bruit et mis en ordre de bataille deux camps avec, d’un côté les pays directement menacés par la montée des  eaux et les ONG environnementalistes, et de l’autre les décideurs politiques des pays industrialisés. Après le dit « Accord de Paris » qui ne comportait que des promesses jugées très insuffisantes des gouvernements pour réussir à limiter l’ascension de la température moyenne à moins de 2°C, le GIEC eut la mission d’éclaircir ce point sensible. En termes de conséquences écosystémiques et météorologiques quelle différence y-a-t-il entre limiter le réchauffement climatique global à : pas plus de 1,5°C ou à aller vers le 2°C ou plus ? La réponse est donc arrivée le 8 octobre 2018 avec le « Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C ».

Entretemps, bien sûr, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts…  Au cours des années qui suivirent, les émissions des gaz à effet de serre étaient reparties à la hausse et en 2017 le + 1°C de température au-dessus de l’ère préindustrielle était déjà atteint. Les milieux d’affaires en France et aux Etats-Unis avaient mis au pouvoir leur homme providentiel. Le Brésil suivait l’exemple en donnant les pleins pouvoirs à une énergumène qui promettait d’accélérer la déforestation de l’Amazonie pour redresser le pays. La guerre en Syrie puis au Yémen enrichissait comme jamais des marchands d’armes des puissances occidentales et l’Allemagne, capitalisme fossile oblige, mobilisait ses forces armées pour retourner au charbon. Inutile de reparlait ici de la Chine… La communauté internationale, business as usual, avait oublié le GIEC et les nuées menaçantes s’accumulant dans le ciel radieux du capitalisme…

En octobre 2018, coup de théâtre, le point litigieux était clairement tranché par le rapport « spécial » du GIEC. Que dit ce rapport ? D’abord il confirme ce que l’on savait déjà en le précisant : l’origine anthropique  du réchauffement climatique et ses conséquences déjà visible et mesurable sur les écosystèmes… Ensuite il détaille, chiffre et compare les objectifs +1,5°C ou +2°C. Et de fait, il y a une différence significative entre ses deux objectifs de limitation de l’élévation de température car, il faut le rappeler,  les conséquences ne se limiterons pas à un simple niveau de montée des eaux ou à des épisodes de canicule ; les écosystèmes terrestres, la fertilité des terres agricoles et « services  écosystémiques » sont aussi menacés, sans parler des risques sanitaires liés à la diffusion des agents pathogènes. Pour finir, point positif, le rapport rappelle qu’il  est encore possible de contenir le réchauffement climatique en dessous de + 1,5°C  en sus de l’ère préindustrielle par l’action première sur les émissions de gaz à effet de serre. Ce qui momentanément éloigne la menace de la géo-ingénierie du climat (plan A des Etats-Unis) réapparue en 2006 au moment de l’entré en vigueur du Protocole de Kyoto  à la suite de la sortie de rang du savant prix Nobel  Paul Crutzen.  A l’époque et dans la décennie qui suivit, l’option géo-ingénierie  semblait  rallier un nombre  croissant de savants au point d’arriver en première ligne et de s’imposer dans les COP depuis le fameux « fiasco de Copenhague ».

Ainsi à la veille de la 24e COP la situation apparait parfaitement clarifiée par le GIEC.  Le recul d’un quart de siècle depuis la fondation de ce groupe en 1988 et le cumul centralisé de milliers de recherches spécifiques au climat et ses conséquences écosystémiques mais aussi la procrastination des Etats permettent désormais de fixer quelques tendances et en particulier de chiffrer l’augmentation de la température moyenne à 0,17 °C par décennie.  A ce rythme le seuil de 1,5°C d’élévation de la température sera dépassé entre 2030 et 2052. Cette échéance large d’une à trois décennies peut encore paraître vague et bien lointaine aux yeux de beaucoup de personnes. Mais pour les scientifiques dans leur échelle de temps il est de la plus haute importance de s’en préoccuper dès aujourd’hui. C’est le point essentiel soulevé par ce rapport spécial de GIEC. La limitation de l’élévation de la température à moins de 1,5°C est encore possible et la réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre doit débuter sans tarder. Encore faut-il préciser et démembrer la notion vague « d’activité humaine » pour aller plus loin dans l’analyse politique de système économique actuel.  Les savants du  GIEC  semblent en être conscients. La solution radicale se devine en effet dans le communiqué de presse du 8 octobre 2018 du GIEC « approuvé par les gouvernements ».  On peut lire en première phrase: « Limiting global warming to 1.5°C would require rapid, far-reaching and unprecedented changes in all aspects of society…» Traduit en bon français en respectant les éléments de langage imposés par les relecteurs gouvernementaux cela donne que pour limiter le réchauffement global à 1,5°C il faudrait « modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société » Dans la langue de Molière et sans langue de bois on comprend facilement qu’il faut changer de modèle économique. Particularité linguistique notable du langage marxiste, le charabia diplomatique de GIEC se traduit en un seul mot : révolution. En définitive,  dans le contexte actuel et de notre point de vue politique, il s’agit au plus vite de traiter le problème à la racine pour mettre hors d’état de nuire le capitalisme fossile. Là encore le rapport du GIEC nous met sur la bonne piste. Si l’on explicite ce qui se contient la formule maladroite de « all aspects» ce pourrait être, entre-autres, pour nous : le productivisme, le consumérisme, l’automobilisme le militarisme et l’extractivisme… A la louche, il y a là (dans ce « all aspect » décrypté) un gisement de GES un largement suffisant pour satisfaire les 45% de réduction rapide d’émission exigés par le GIEC. Les savants mesurent, en effet, la portée très limitée des solutions techniciennes mise en avant par les gouvernements et au final se rallient aux ONG environnementalistes pour ne pas dire au point de vue anticapitaliste. Que ce soit pour le 1,5°C ou le 2°C, les scientifiques du GIEC ont bien compris que la « transition énergétique » ne suffira pas. En clair, il faut tarir à la source les émissions de gaz à effet de serre.

Ainsi en 2018 à la suite de ce rapport devenu très « spécial », la question du dérèglement climatique devient ouvertement et radicalement politique, même si aujourd’hui il est devenu plus facile d’imaginer l’effondrement du monde que la fin du capitalisme. Malgré la censure imposée par les surveillants des éléments de langage, les savants du GIEC ont enfin vu « le monde comme il va » et su faire passer le message. Aux saccages directs déjà infligés aux écosystèmes par les  activités industrielles de marchandisation du monde et promu par logique économique du capitalisme et largement connues depuis les années 1960 -déforestation, agriculture industriel, surpêche, activité minière artificialisation des terres et urbanisation galopante- viennent déjà s’ajouter ceux du dérèglement climatique lui aussi attisé par un capitalisme toujours plus ivre d’énergies fossiles comme on vient de le voir.

JMS