Électricité à la merci du marché

Toutes les hausses d’électricité qui adviennent actuellement sont liées à la façon dont a été bâtie l’Europe de l’énergie.

https://www.mediapart.fr/journal/economie/041021/electricite-la-merci-dumarche

Extraits

Bien que l’électricité ne soit pas adaptée à la concurrence classique, Bruxelles a décidé de tout soumettre au marché. L’économie et les consommateurs se retrouvent otages d’un des marchés les plus volatils au monde. Ce système démontre aujourd’hui sa dangerosité.

C’était au printemps. Après avoir bataillé pendant des mois, les syndicats d’EDF avaient finalement décroché, grâce à l’appui de députés européens, un rendez-vous avec la toute puissante direction européenne de la concurrence : ils voulaient expliquer les raisons de leur opposition au plan « Hercule » visant à démanteler le groupe public. Ils ressortirent médusés et incrédules de leur réunion avec deux fonctionnaires de cette direction.

Les syndicats s’attendaient à parler électricité, service public, organisation de la production, transition énergétique, stabilité des prix et précarité. Des questions qu’ils connaissent sur le bout des doigts. Ils eurent droit à une leçon de catéchisme néolibéral : l’Europe de l’énergie, leur avait-on expliqué, est une grande réussite. La preuve, la concurrence avait permis de faire baisser les prix de l’électricité.

« Vous avez entendu Bruxelles ces derniers jours sur ce qui se passe sur les marchés du gaz et de l’électricité ? », relève, faussement interrogatif, un connaisseur du monde de l’énergie, qui préfère garder l’anonymat. « La Commission européenne est incapable de faire le moindre mea culpa, de reconnaître ses erreurs. L’échec de l’Europe de l’énergie pourtant est patent. La crise énergétique actuelle est la démonstration de cette faillite », poursuit-il.

Depuis le début de la crise énergétique qui sévit en Europe, le silence européen est assourdissant. La Commission européenne est aux abonnées absentes. Les prix du gaz et de l’électricité flambent dans toute l’Europe et se diffusent dans l’ensemble des économies faisant resurgir des niveaux d’inflation inconnus depuis deux décennies. La Banque centrale européenne s’inquiète en se demandant si elle va pouvoir rester longtemps l’arme au pied face à cette inflation.

Le rebond après la crise sanitaire est menacé. Des usines s’arrêtent faute de pouvoir faire face à cette flambée des prix de l’énergie, les ménages s’alarment, les gouvernements s’affolent…

Toute l’architecture de l’Europe de l’énergie, telle que la Commission européenne l’avait conçue et organisée, vacille sous ses yeux. Et la Commission européenne ne dit rien, n’a rien à dire. Tout ce qu’il advient actuellement est pourtant lié à ses décisions passées.

Discrètement, dans les coulisses, les responsables de l’administration européenne ont fait savoir aux gouvernements paniqués qu’ils pouvaient prendre toutes les mesures d’accompagnement – gel des tarifs, abaissement de la fiscalité, taxation supplémentaire pour les producteurs d’énergie, chèques-énergie – normalement interdites dans le cadre de la réglementation européenne, afin de lisser les hausses brutales des prix.

Dans la précipitation, les ministres des finances de la zone euro ont prévu de se retrouver ce 3 octobre pour étudier des réponses communes. À l’instar du gouvernement français qui a opté pour  un « bouclier tarifaire » jusqu’en avril, tous ou presque sont pour des mesures d’aide  exceptionnelles et ponctuelles. Car tous font le pari que cette fièvre n’est que « transitoire ». Tout devrait rentrer dans l’ordre, selon eux, dans un avenir plus ou moins proche, et le marché renouer avec un fonctionnement normal dans le cadre d’une concurrence idéale, libre et non faussée.

Une hausse ininterrompue des tarifs de l’électricité

Avant même cette crise énergétique, de nombreux observateurs avaient commencé de dresser le constat d’échec de l’Europe de l’énergie telle qu’elle fonctionne. « L’ouverture du marché de l’électricité est un échec qui s’avère nuisible pour le bien-être des consommateurs », résumait l’association de consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie) dans une étude publiée en mars 2021, qui appelait à un retour au monopole public.

« Il y a vingt ans, on avait des prix inférieurs à ceux des États-Unis. Des équipements, des réseaux, des capacités de production meilleurs que les Américains. Aujourd’hui, nous sommes dans la situation inverse. Tout est par terre », constate de son côté Jean-Pierre Hansen, ancien président d’Electrabel et de Tractebel, les équivalents d’EDF en Belgique.

L’Europe de l’énergie était censée faire baisser les prix. Depuis sa mise en oeuvre actée lors du sommet de Barcelone en 2002, les prix de l’électricité connaissent une hausse constante et continue dans toute l’Europe. En vingt ans, dans un environnement d’inflation basse, voire de quasi-déflation, les tarifs de l’électricité ont augmenté de plus de 70 % en France. Dans d’autres pays, ils ont été parfois multipliés par deux ou trois. Ces chiffres datent d’avant la crise énergétique actuelle.

Une partie de ces hausses sont liées au développement des énergies renouvelables. L’Allemagne, qui a une électricité 30 % plus chère que ses voisins européens, finance ainsi massivement par le biais de factures d’énergie sa transition énergétique depuis sa décision d’arrêter le nucléaire dès 2011. Les consommateurs français paient aussi beaucoup pour assurer le développement des énergies renouvelables. Quelque 160 milliards d’euros ont été ainsi récoltés par le biais des factures au cours des quinze dernières années pour un résultat peu probant, comme l’a mis en lumière un rapport de la Cour des comptes : les énergies renouvelables représentent à peine 15 % de la production électrique en France.

Mais une autre partie, la plus substantielle, provient de la façon dont l’Europe a décidé d’organiser un marché censé être unique de l’électricité. Cela s’est traduit par une

désintégration des systèmes électriques nationaux, la perte de toutes les économies d’échelle et de la stabilité, allant jusqu’à pousser à la faillite certains producteurs (comme E.ON et RWE en Allemagne en 2018), accompagnées par une explosion de la fiscalité indirecte. Le tout au profit d’une financiarisation, dans le seul but de favoriser une concurrence factice et subventionnée.

L’électricité, un monde inadapté à la concurrence

« Tout ce qui arrive était prévisible. Le monde de l’électricité n’est pas adapté à la concurrence par le marché. Les caractéristiques et les contraintes qui pèsent sur ce marché en font un monde à part. Parce que l’électricité n’est pas stockable, parce que les réseaux électriques doivent être en permanence à l’équilibre [le transport électrique du système européen en courant alternatif doit être en permanence à 50 hertz – ndlr] sous peine de s’écrouler, parce qu’il faut pouvoir répondre à tout moment à une demande instantanée et parfois non prévisible », énumère patiemment Raphaël Boroumand, professeur d’économie et spécialiste de l’énergie et du climat.

« Dans l’électricité, il ne peut pas y avoir de concurrence au sens classique du terme, quoi qu’en disent certains économistes : les contraintes physiques l’emportent. C’est un marché qui évolue d’heure à heure, et dans les périodes de tension, c’est le gestionnaire de réseaux [RTE en France – ndlr] qui a le dernier mot. Parce que sa mission première est d’assurer la sécurité des approvisionnements, le maintien des réseaux, quel qu’en soit le prix », poursuit ce connaisseur du monde de l’énergie.

Dès le début du projet européen de déréglementation de l’énergie, les électriciens et les spécialistes du marché de l’énergie ont été nombreux à rappeler à Bruxelles ces évidences.

Toutes les mises en garde ont été balayées d’un revers de la main, Bruxelles se référant sans cesse au succès de la déréglementation du marché des télécoms pour avancer : en quelques années, on avait assisté à la fin des monopoles ou des oligopoles dans toute l’Europe, à l’émergence de nouveaux acteurs, et à une baisse importante des coûts des télécommunications. Ce qui avait été possible dans les télécommunications devait l’être aussi dans l’énergie, expliquèrent les responsables européens.

Sauf que l’énergie n’est pas les télécoms. Ce secteur requiert d’immenses moyens financiers.

C’est une industrie à coût fixe élevé, où les immobilisations financières sont très importantes, où il faut être capable de porter financièrement des installations indispensables qui parfois ne fonctionneront que quelques jours dans l’année, justement pour assurer l’équilibre des réseaux, la sécurité du système. C’est une des raisons qui ont amené au fil des décennies à la constitution de monopoles ou d’oligopoles intégrés (production, distribution, transport), publics ou privés, selon l’organisation des marchés nationaux électriques en Europe.

De plus, à la différence des télécoms, le monde de l’électricité n’a pas connu de rupture technologique ou d’innovation, comparables à l’arrivée de la téléphonie mobile ou d’Internet, susceptibles d’entraîner des baisses substantielles de prix et l’émergence de nouveaux acteurs.

Et à l’exception peut-être des batteries qui pourraient éventuellement à terme servir de bases de stockage – mais il en faudrait des centaines de millions voire de milliards pour répondre aux besoins d’équilibre du marché –, rien n’indique à ce stade que de telles ruptures se profilent.

« L’Europe aurait pu choisir d’organiser la concurrence pour le marché, en imposant des régulations strictes aux opérateurs et des contrôles et des règles pour s’assurer que la rente électrique revenait bien aux consommateurs. Elle a préféré suivre le modèle britannique. Celui-ci a d’ailleurs changé six fois depuis, car les Britanniques ont admis que leur système ne fonctionnait pas. L’Europe, elle, n’a rien remis en cause, elle continue dans le tout marché, imposant le primat de la concurrence », explique Jean-Pierre Hansen.

Un bien essentiel soumis aux aléas d’un coût marginal imprévisible

Cette priorité absolue accordée par la Commission européenne à la « main invisible du marché » pour organiser le marché de l’énergie est lourde de conséquences : toute la formation des prix pour la fourniture de ce bien aussi essentiel que l’électricité a été transformée. Bruxelles a décidé d’exposer sciemment l’ensemble des économies européennes, l’ensemble des consommateurs à l’un des marchés les plus volatils au monde et de leur faire payer le prix fort. Dès le début de la déréglementation du marché de l’énergie, l’ancien système d’intégration verticale de la production à la distribution finale a été éclaté pour y substituer un marché de gros, où s’échangent les productions d’électricité entre professionnels (électriciens, intermédiaires, financiers) et un marché de détail où différents acteurs assurent la commercialisation de l’électricité jusqu’aux consommateurs finaux (entreprises et ménages).

Le coût moyen de production, qui servait de base de calcul pour les prix, qui permettait de différencier les opérateurs performants ou non, de valider des stratégies industrielles et surtout d’assurer une stabilité en lissant les périodes d’extrême tension a été abandonné au profit du prix de marché.

Tous les spécialistes de trading financier le disent : les marchés de l’électricité sont les plus volatils, les plus imprévisibles, les plus opaques aussi – les manipulations y sont aisées et rarement sanctionnées – du monde. On peut y perdre ou gagner des fortunes en quelques heures. Toute une industrie financière s’y est développée à partir de dérivés censés couvrir les risques, ajoutant des risques supplémentaires à ce marché hautement spéculatif.

Les prix y varient d’heure en heure au cours de la journée, le cours du mégawattheure le matin n’est pas le même que celui du soir (le prix le plus élevé est vers 19 heures). Des conditions météorologiques imprévues, un incident dans une centrale sont susceptibles de provoquer des changements brutaux. Parce qu’ils ont souscrit des engagements impératifs auprès des gestionnaires de réseaux, les intervenants peuvent accepter de payer des prix exorbitants auprès d’autres producteurs, afin d’apporter les volumes d’électricité qu’ils ont promis de fournir.

C’est ce qui s’est passé cet été lorsque les fournisseurs d’électricité de l’Europe du Nord ont été dans l’incapacité d’apporter les volumes attendus, faute de vent. Dans la précipitation, ceux-ci se sont rabattus sur les centrales à gaz pour prendre le relais, alors que le marché gazier était déjà en surchauffe. Ils ont accepté alors de passer des contrats à 170 voire 200 euros le MWh.

En 1990, rappelle une étude du syndicat SUD-Énergie sur les méfaits de la libéralisation du secteur de l’énergie, le MWh tournait autour de 30 euros. Entre-temps, il n’y a pas eu de hausse de la consommation, mais une flambée des énergies fossiles, qui servent de sousjacents aux marchés spots de l’électricité.

Faire reposer toute la structuration des prix de l’électricité sur ces marchés spots est une hérésie, selon cet expert du marché de l’électricité. D’autant que cela ne correspond en rien à

la réalité des coûts. « Le prix spot n’est que marginal dans les approvisionnements du marché.

70 % des approvisionnements sont achetés à l’avance de gré à gré, par le biais de contrats négociés un an, deux ans, parfois trois ans à l’avance. Lorsque les conditions météorologiques sont connues – en général une semaine à l’avance –, les fournisseurs adaptent leur demande, cela peut porter sur 10 à 15 % des livraisons. Les énergies renouvelables ont accentué la vulnérabilité du système en raison de l’intermittence. Mais les achats heure par heure ne portent que sur des ultimes ajustements, souvent pour répondre à des situations tendues », explique-t-il.

Pourtant, ce sont les cours établis sur les bourses d’électricité européennes portant sur des ajustements ultimes qui sont devenus les références pour les producteurs et les distributeurs.

Et comme sur tous les autres marchés financiers, c’est le coût marginal du MWh qui s’impose. En d’autres termes, c’est le prix du MWh produit par la centrale à charbon la plus pourrie, ou la centrale à gaz la plus obsolète, qui auraient dû parfois être fermées depuis longtemps, qui sert de référence au marché de l’électron, parce que c’est la dernière qui puisse fournir l’électricité nécessaire à l’équilibre général du système. Le marché donne ainsi une prime à l’inefficience.

Un soutien aux opérateurs virtuels contre les producteurs historiques