Des paysans agressés par l’État et les industriels

La France vient de passer, en matière de grippe aviaire, au niveau « élevé » !

Cela implique enfermement des volailles, y compris dans les fermes de plein air. Témoignage de Nicolas Petit, éleveur dans le Gers, qui exprime combien il est épuisant de devoir se battre sans cesse pour pouvoir tout simplement exercer son métier.

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https://blogs.mediapart.fr/yves-faucoup/blog/141122/des-paysans-agresses-par-l-etat-et-les-industriels

Le ministère de l’agriculture a publié jeudi dernier un communiqué dans lequel il annonçait que, face à la situation épidémiologique, le niveau de risque épizootique de l’influenza aviaire passait du niveau ʺmodéréʺ à ʺélevéʺ, ce qui signifie « mise à l’abri » de toutes les volailles sur l’ensemble du territoire. Cette décision catastrophique est prise alors que je venais juste de recueillir les propos d’un éleveur, Nicolas Petit, de la Ferme En Coton, sur la commune d’Auch, chef-lieu du Gers. Il dit la fatigue qu’éprouvent des paysans qui ont fait le choix d’une agriculture respectueuse du vivant, victime des oukases d’une bureaucratie administrative et des modes de production des industriels qui n’ont que mépris pour la compétence et la pratique de ces éleveurs de plein air. La Ferme En Coton s’appuiera sur la Confédération paysanne et le mouvement Sauve qui poule pour mener la lutte contre ces nouvelles restrictions qui la mettent plus que jamais en péril.

La Ferme En Coton

La Ferme En Coton est située sur la commune d’Auch, en périphérie du chef-lieu du Gers, en direction d’Agen. Nicolas et Anne-Catherine Petit ont acquis ces terres (65 hectares) en 2001. Rapidement, ils plantent de très nombreux arbres et se lancent dans l’élevage de volailles, de porcs noirs et d’agneaux. Chaque semaine, ils vendent leurs produits, dont 160 volailles, sur le marché de l’Isle-Joudain, entre Auch et Toulouse, ainsi qu’à la ferme. La qualité de leurs produits leur assure une clientèle fidèle. En l’espace de quelques années, ils ont considérablement transformé ce lieu qui accueille désormais plusieurs métiers (éleveurs, boulanger, maraîcher, apicultrice) et joue un rôle de ferme pédagogique (visites d’écoles, de familles, médiation animale). Des jeunes paysans (80 à 100) voulant s’installer viennent chaque année s’informer et se former sur la ferme.

Nicolas et Anne-Catherine ont fait de leur ferme un site vivant où une compagnie de théâtre peut venir jouer en avant-première ses créations, et où, tous les deux ans, a lieu un festival Les Agrobatiques dans une ambiance familiale très chaleureuse avec divers spectacles (acrobaties, musique, danses, clowns).

Ces paysans sont des militants du plein air : ce n’est pas juste pour eux un mode d’élevage, c’est consubstantiel à leur démarche. Les contraindre à enfermer leurs animaux est un non-sens, ils le vivent comme une violence insupportable. Non seulement leur modèle est antagonique à celui des industriels qui pourtant imposent leurs réglementations totalement inadaptées au plein air, mais avec la grippe aviaire ces paysans sont régulièrement menacés s’ils ne respectent pas les normes décrétées par les autorités agricoles et sanitaires. Pourtant, la qualité de l’élevage confère des capacités particulières de résistance des animaux aux agressions virales.

J’ai rencontré dans le Gers depuis deux ans plusieurs paysans et paysannes qui sont à fleur de peau sur ces questions : Sylvie, Simon, Sébastien, Charly, Noémie, Béatrice et quelques autres. Béatrice, pendant la campagne présidentielle, interpellait à Seissan un député européen LR en lui disant qu’elle appelait tous les jours ses copains et copines, en espérant qu’ils ne soient pas dans la grange au bout d’une corde. Sébastien, s’adressant à une ministre en déplacement dans le monde rural (Emmanuelle Wargon à Auch, le 31 mars), lui avait tenu des propos émouvants sur la condition paysanne, rêvant d’un autre monde possible « où on ne prendrait plus à la terre et aux hommes plus qu’ils ne peuvent donner, un monde où les paysans vivraient dignement de leur métier ».

Nicolas, en avril dernier, lors d’un rassemblement de la Confédération paysanne, devant la cathédrale d’Auch, à deux pas de la Préfecture, exprimait son ras-le-bol : c’est tout un choix de vie, qui pouvait fonctionner au prix certes d’un dur labeur, qui est remis en cause. Du fait d’industriels fauteurs d’épidémie et de responsables politiques qui se plient aux injonctions de l’agriculture intensive. Ces colères, émanant d’une petite paysannerie militant pour une agriculture saine, respectueuse de l’environnement, de l’animal, de la clientèle, sont impressionnantes : on les entend mais on se sent impuissant, tellement l’enjeu est de taille. On mesure cependant que ce que ces paysans et paysannes ont à dire nous concerne tous, c’est de nos vie qu’il est question, c’est de nos combats qu’il s’agit, car leur modèle appelle à un rapport nouveau avec la nature, instaure un lien d’égalité entre les citoyens, il met en valeur les communs, et donc promeut la justice sociale.   

J’ai rencontré Nicolas sur sa ferme pour qu’il nous parle de son métier, tel qu’il l’a vécu et tel qu’il est devenu, à devoir se battre contre des moulins à vent bureaucratiques. Avant de l’enregistrer, j’ai parcouru avec lui les enclos : dix cabanes fabriquées de ses mains, abritant chapons, poules pondeuses ou poulardes, propres, saines, disposant d’une nourriture adaptée, gambadant sous les arbres, jamais à découvert, disposant d’un très large espace. Puis, nous nous sommes installés dehors, sous un abri, et il m’a dit ce qui l’anime, sa foi dans une agriculture respectueuse du vivant et combien ce qu’éprouvent les paysans méritent d’être connu du grand public.

Interview de Nicolas Petit, paysan plein air

YF : Quelle est la situation aujourd’hui pour les petits éleveurs qui prônent le plein air ?

Nicolas Petit : Dans le métier de paysan, tu as des gens de mon profil, c’est-à-dire qui ne sont pas issus du milieu agricole, qui arrivent avec une expérience autre, avec l’envie de produire des aliments de qualité, avec le vivant comme base. Et bien la difficulté pour eux aujourd’hui c’est qu’ils sont en train de désespérer du monde dans lequel on vit. Et ça, ça m’inquiète parce que ça va entraîner la disparition de notre métier. Je suis arrivé dans le Gers il y a exactement, à 24 heures près, 21 ans, et à cette époque il n’y avait pas toute cette angoisse qu’on a aujourd’hui vis-à-vis de toutes les contraintes sanitaires qu’on nous impose et qui nous arrivent du monde industriel. Nous n’avons absolument pas besoin de leur modèle de travail industriel, concentré et fermé, qu’ils cherchent en permanence à nous imposer, avec une multitude de contraintes.

La Confédération paysanne a bien souvent rappelé l’aberration de ce qu’on nous demandait en matière de biosécurité pour un modèle comme le nôtre, que tu as pu voir en parcourant le terrain. Aujourd’hui en fait, entre 2001 et aujourd’hui, moi-même j’ai le plaisir qui s’échappe, la joie d’élever, le plaisir d’élever, la fierté d’élever, on est en train de tout perdre parce qu’on nous empêche d’exercer notre métier. Comment veux-tu que moi je me retrouve face à mes clients à qui, depuis vingt ans, j’amène des volailles élevées dehors, sous les arbres, qui mangent des trucs, des machins qu’ils adorent et qui effectivement ont des qualités gustatives et sanitaires exceptionnelles alors qu’on m’impose d’enfermer ces volailles ! Comment veux-tu que je me retrouve avec une même fierté devant les gens, mais c’est juste pour moi totalement impossible. Impossible.

On peut pas nous demander en fait d’adopter des méthodes industrielles contre lesquelles on lutte alors que notre souhait est qu’on nous laisse bosser comme on en a envie. Notre modèle, je ne prétends pas être site expérimental mais je demande que les instances qui nous entourent se penchent techniquement, sanitairement, sur nos modèles pour montrer à quel point ils sont viables, et surtout résiliants, dans le sens, comme on l’a vu, les cabanes qui bougent, le vide sanitaire, tout le dispositif. On sait qu’avec des techniques comme celles-là tu n’as pas de problèmes sanitaires, pas de produits chimiques.

Ce qui se passe aujourd’hui c’est que tous ces gens qui arrivent dans ce métier, avec l’envie de faire autrement, de faire bien, ils vont être dégoûtés et perdre le plaisir. C’est un métier qui est dur, l’élevage c’est dur, tu vois bien, il ne pleut pas depuis des mois et des mois, on n’a plus d’herbe, on sait plus où mettre les animaux, on n’a pas de foin, on perd un argent fou, je perds de l’argent, je voulais acheter du foin que j’ai plus, les poulets aujourd’hui font 250 grammes de moins en moyenne parce qu’ils ont eu trop chaud, n’ont pas eu assez à manger, parce que l’équilibre alimentaire est perturbé, parce qu’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’herbe. Pour pouvoir supporter aujourd’hui ce que le monde animal, l’élevage et l’environnement nous imposent, si, à côté, tu n’as pas et la fierté et la passion de ton boulot, et la reconnaissance de tes clients mais aussi des politiques, et bien on craque : on est tous en train de lâcher. Qu’au moins le politique respecte la façon dont toi tu veux bosser, en te laissant bosser et en reconnaissant la qualité de ton travail.

Ce que Noémie écrit dans son bouquin (1), ce que moi je dis, ce que Béatrice ou Fanny, que tu as rencontrées à Sauve qui poule, disent, ce sont tous des gens qui ont perdu le sourire, et ça c’est vraiment grave, au-delà du fait qu’on gagne mal notre croûte aujourd’hui parce qu’on a un état de sécheresse exceptionnelle, mais ça va bien au-delà de la sécheresse, on est en train de perdre le plaisir d’élever. C’est dramatique. Avec nous va disparaître tous ces métiers qui fondent la qualité. C’est pas le monde industriel qui va ramener dans nos assiettes un produit de qualité. C’est faux, ça n’existe pas, on le saurait si c’était le cas.  

C’est un problème général ou cela découle de la grippe aviaire avec tout ce que l’on vous a imposé ?

Oui, c’est beaucoup la grippe aviaire, car on nous a montré du doigt sur ce qui faisait la qualité de notre métier : le plein air. Alors qu’il n’y a aucune preuve que les ʺcoupablesʺ c’est nous, il y a même beaucoup de preuves que ce n’est pas nous. A chaque fois, on nous montre du doigt ce qui est totalement injuste, car faux.  Ce n’est pas seulement la grippe aviaire, ce n’est pas que l’Ukraine, ça vient se rajouter à tout ce qui se passait déjà en matière de normes. Sur le porc, avec la peste porcine qui approche : ils ont décidé que puisque la peste porcine commence à envahir l’Europe, elle allait être gérée de la même façon que la grippe aviaire, sur le même modèle, ils parlent de claustration, de mesures de sécurité, d’absence de plein air, petit à petit on va flinguer la qualité de nos terroirs.

Il faut bien se dire, comme tu l’as vu, nous on est là aussi pour maintenir un paysage, pour maintenir un élevage, pour maintenir une activité dans nos campagnes, pour préserver du patrimoine bâti. Nous, comme je l’ai dit, on est là depuis 21 ans : on est arrivé ici, on a acheté notre ferme à un mec qui était tout seul, paysan en difficulté, qui élevait du poulet indus [industriel]. 21 ans plus tard, sur cette ferme, tu as 8000 arbres qui ont été plantés, une ferme en agriculture biologique, un paysage qui a été métamorphosé, et sur la ferme tu as l’équivalent de six temps plein, avec un boulanger, une boulangère à temps partiel, une maraichère, moi et un équivalent temps plein, et Anne-Catherine qui effectue un temps plein en accueil. Ça laisse rêveur, sur la même surface !

Qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a juste qu’à un moment on s’est penché sur le bâti et sur le territoire qu’on avait, on les a mis en valeur avec différentes activités qui se croisent, qui se complètent, qui s’enrichissent. Clément fait de la farine avec son blé, je récupère le son pour mes cochons, tu vois, tout est en lien, on fait des œufs, il fait des brioches, il y a un lien entre nous tous qui va jusqu’à la commercialisation : on a un trafic de gens qui viennent à la ferme parce qu’on a du pain, des légumes, du poulet, des œufs, et du cochon. Il y a un tissu social qui se recrée par nos activités de petits paysans. Mais je ne dis pas que tout le monde doit faire de la vente directe, mais nous on a fait des choix : on s’est réapproprié l’ensemble de notre métier, c’est-à-dire : recevoir le poussin, lui faire à  manger, élever, abattre soi-même, découper, vendre, fabriquer, transformer, produire des plats cuisinés. S’occuper de tous ces éléments, c’est évidemment très chronophage mais c’est important de faire de A à Z.

Noémie dit qu’elle aimerait aller jusqu’à abattre elle-même ?

Nous on a créé notre propre abattoir. C’est relativement facile pour l’abattoir de volailles, il en est tout autrement pour les gros animaux, comme les porcs. On l’a construit nous-mêmes, monter les murs, couler la dalle.

Je vais te raconter une anecdote : quand John Paul Lepers a fait son reportage il y a trois ans, il voulait absolument qu’on voit l’abattage, on mange de la viande, l’abattage fait partie du monde animal, la mort il faut la montrer, et ce au moment où L214 fait des esclandres avec ses vidéos. Alors il filme l’attrapage des volailles, le cri des animaux, la mise dans les caisses, on part à 5h30 du matin en camion et là il se met à côté de moi et me dit : Nicolas, qu’est-ce que tu fais là, il fait nuit, tu es dans un camion ? Je lui réponds que je vais à l’abattage, et je lui explique pourquoi il importe que j’aille à l’abattoir : j’ai la fierté d’aller au bout, on a élevé l’animal, et avant qu’il ne soit dans l’assiette, il y a un passage qu’est la mort, qui n’est pas agréable à faire, mais moi je l’assume.

Figure-toi, après le passage du documentaire sur France 2, qui a été vu par 4 millions de téléspectateurs, nous avons reçu des centaines et des centaines de mails, et bien il n’y a jamais eu une phrase qui critiquait ce qu’on avait vu dans le film de John Paul ! Pourtant on y voyait un saigneur qui électronarcose un poulet, en pleine caméra, saigné, le sang qui coule, personne n’a rien dit. Pourquoi ? Je pense que c’est juste parce que j’avais accompagné cet acte, j’avais expliqué que j’avais le courage de faire ça, je ne l’avais pas déléguer à des salariés sous payés, souvent issus de l’immigration. J’avais assumer ce rôle, car pour moi c’est une étape nécessaire avant qu’arrive la vente. On s’est réapproprié toutes les phases, Noémie le dit très bien dans son livre, on reprend toutes les étapes. C’est le reproche, entre autre, que je fais au label rouge : tout le monde industriel a spécialisé les tâches, de ce fait ils produisent des volumes énormes avec tout ce que cela entraîne comme problèmes et tous les risques qu’on a aujourd’hui.

C’est vrai qu’avec un tel modèle, le nôtre, on s’épuise, comme le dit aussi Noémie. J’ai 53 ans et je l’ai fait pendant 20 ans et pendant tout ce temps j’ai aussi supporté toutes ces tâches parce que j’étais heureux de faire ce boulot, j’avais la reconnaissance de mes clients, de mes collègues, de ma famille, je portais le produit, j’étais prêt à faire des heures… je les comptais pas. Hier, je discutais avec un ami syndicaliste, je n’ai jamais été dans l’action, je lui disais : toi qui défends les 35 heures, qu’est-ce que tu penses d’un métier comme le mien, où je fais 70 heures par semaine, tu trouves ça bien, pas bien ? Comme ce métier je me le suis approprié, je l’ai un peu inventé, j’ai construit cette ferme, je l’ai fait pour moi-même et mes proches, et bien mon ami syndicaliste comprenait que je puisse faire 70 heures. C’est paradoxal, c’est vrai que c’est chronophage, mais on a envie de ça, le sens en vaut la peine. Et si on nous enlève le sens, la peine devient trop lourde.

Est-ce que vous pouvez dégager des formules qui malgré tout vous permettraient d’avoir un peu de temps pour une vie ailleurs ?

J’ai quand même le temps d’avoir une vie culturelle [on s’était croisé quelques jours plus tôt à un très beau spectacle de cirque], mais je me pose la question : aujourd’hui je veux ralentir, je ne pourrai pas continuer à ce rythme-là, ce n’est pas mon objectif. Mais comment je dois faire ? Je délègue une partie, est-ce que je fais faire une autre partie ? En fait, je n’arrive pas à vouloir qu’une partie soit assurée par d’autres. Ce n’est pas une question de confiance : j’ai des salariés, je pars en vacances, je laisse ma ferme, je suis confiant, mais je ne peux pas.

Noémie a su par ses mots exprimer ce que je ressens : on a besoin non pas de tout maîtriser, mais chaque activité a son importance, le sens se fait par l’ensemble. Et puis il y a une question de moyens, je ne devrais pas travailler autant, je ne devrais même pas avoir le droit. Si je prends des gens, il faut pouvoir les payer sans leur imposer des heures impossibles. Quand Anne-Catherine a arrêté la vente à la ferme, car elle préfère mener son activité de conteuse qu’elle aime et qu’elle sait bien faire, la question était de savoir si on paye quelqu’un qui n’est pas de la ferme pour la remplacer sur la vente. Mais les clients veulent nous voir, comme sur le marché que j’assure chaque semaine à l’Isle-Jourdain. Je ne suis pas arrivé à faire le pas : j’ai donc pris la relève pour la vente à la ferme.

Le monde d’aujourd’hui n’est pas celui de 2001 : il a changé, on se sent agressés par les gouvernements, par les directives qu’on nous adresse, le poids sanitaire qu’on nous impose. Cette agression, on la vit mal et on a envie de lâcher. Les paysans n’ont plus le sourire d’aller faire le job, alors que c’est ça qui nous porte.

En quoi l’État vous agresse, en dehors des normes imposées avec la grippe aviaire ?

Ils ont imposé des claustrations, mais ils ont aussi imposé toute l’année des règles très strictes de mouvement. Il y a des choses qu’on n’a plus le droit de faire, les conditions de visites sont strictement réglementées. Il faut passer dans un local sanitaire, mettre des chaussures en plastique… Ce n’est pas que la grippe aviaire, ce sont les conditions de l’élevage de volailles aujourd’hui. Faute de les respecter, on est verbalisable.

Est-ce que ce sont les industriels qui sont à la manœuvre ?

Je suis peut-être naïf : je ne dis pas qu’ils veulent notre mort, les industriels, ce qu’ils veulent c’est survivre. Leur système leur impose de fait des règles, qu’ils sont bien obligés d’appliquer, et, du coup, comme nous on est dans la filière, ils nous obligent à les respecter. Je n’ai pas une vue militante : j’ai plus l’impression de mépris de leur part. Je me trompe peut-être : ils ne cherchent pas plus que ça à nous enfoncer, simplement ils ne tiennent pas compte de nous. Ils ne sont pas respectueux du travail qu’on fait.

Je signe des deux mains pour une agriculture respectueuse de l’animal, de son bien-être, d’ailleurs je suis formateur et je transmets à plein de gens une pratique qui va dans ce sens, pour que ça se multiplie et que ça se développe. Mais je suis réaliste, je ne crois pas possible que tout le monde paysan fasse ce métier comme nous le faisons. Mais qu’on nous laisse au moins le faire, c’est tout ce que je demande. On n’est pas si dangereux que ça. J’ai l’impression qu’on ne nous connaît pas, on est minoritaire, on ne s’occupe pas de nous. De toutes façons, les minoritaires ça fait toujours chier. Ce sont les termes que j’ai employés devant la cathédrale montrant de la main la Chambre d’agriculture : il faudrait qu’eux nous écoutent un minimum, qu’eux au moins nous respectent. Nous-mêmes, on ne cesse d’être en respect : de l’environnement, de l’animal, du client, de nos employés. On ne fait pas n’importe quoi. Il faut voir les conditions de travail dans le milieu industriel : des heures à la con, enfermés, tout le temps en train de se désinfecter, de se doucher. Ça rend les gens fous, d’ailleurs plus personne ne veut le faire. Les abattoirs aujourd’hui sont désertés, d’ailleurs ce ne sont que des immigrés qui acceptent de faire ce boulot.

Je veux exister au milieu des industriels, je ne veux pas qu’on nous efface, qu’on nous prenne de haut, qu’on nous montre du doigt.

Quelle solidarité possible entre agriculteurs qui sont sur la même longueur d’onde, qui ont des valeurs communes ?

Le mouvement qu’on a lancé ‘Sauve qui poule’ permet de mobiliser les clients, pour une reconnaissance par ceux qui nous font vivre. Sur le marché je vends 120 volailles chaque samedi matin, et cette fidélité ne baisse pas. Dans la période de la grippe aviaire, des gens [des clients] ont fait 40 bornes pour nous soutenir lors d’une manifestation. Sauf qu’on a tellement de boulot qu’on n’a pas vraiment le temps de militer, de mobiliser. Pourquoi dans notre métier aujourd’hui, on est obligé de s’investir autant dans sa défense en créant des Sauve qui poule, en adhérant à la Confédération paysanne, en faisant des manifestations, pourquoi a-t-on besoin de ça pour exister ? Après une journée de travail, on n’a pas forcément envie, ce n’est pas dans notre tempérament. Moi je te le dis, ce n’est pas ma tasse de thé d’aller dans des manifs. J’y vais à contre cœur, même si sur place, en présence des autres, je retrouve la pêche.

Il y a une vingtaine d’éleveurs dans le Gers qui sont à peu près sur la même ligne. Ce dont tous se plaignent c’est de devoir défendre son travail, un travail noble, un travail de bon sens, un travail respectueux. On n’a pas fait ce choix professionnel pour aller se battre pour vivre. On n’a pas fait des changements de vie pour ça. Donc c’est compliqué d’avoir du monde. Il faut de l’énergie. On voit que dans l’histoire de Noémie, c’est dur car ce combat elle le mène seule. J’ai une chance énorme d’être en couple : moi le côté production, Anne-Catherine le côté accueil, chacun son terrain de compétence, de reconnaissance et de réussite, voire d’échec, Anne-Catherine n’était pas l’ombre de Nicolas, et je n’étais pas l’ombre d’Anne-Catherine. On a construit sur notre ferme ce qui nous représente, Anne-Catherine dans son job, moi dans le mien. L’année dernière j’étais au fond du trou, mais on avait la chance d’être deux, quand l’un était dedans l’autre le remontait.

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(1) Noémie Calais, autrice avec Clément Osé, d’un livre récemment publié Plutôt nourrir, l’appel d’une éleveuse, aux éditions Tana, collection Nouveaux récits. Noémie est éleveuse de porcs noirs, Clément est dans la maraîchage : ils ont tous deux ont fait SciencesPo auparavant et réfléchissent ensemble, avec des conceptions différentes quant à la consommation de la viande, au modèle agricole souhaitable. Je présenterai prochainement sur Social en question le livre et publierai une interview de Noémie.

. Voir les 34 vidéos (de 3 mn) de La Ferme En Coton sur YouTube : ici

. Voir les reportages de John Paul Lepers diffusés un samedi à 13h15 sur France 2 : le premier en octobre 2019, Auprès de mon arbre et l’autre, Sauve qui poule, en février 2022.

. Plus d’Herbes pour les Poules, de LaTéléLibre (8 mn).

. Site de La Ferme En Coton : ici

. Passage à l’arbre à La Ferme En Coton : brochure de 34 pages de belle qualité, éditée par La Ferme avec Arbre et Paysage 32 (consultable en intégralité sur le site de La Ferme En Coton).

. Voir les très belles photos des Agrobatiques 2022 par Emmanuel Veneau et Laurence Fernon sur Facebook : ici.

. Voir sur ce blog Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’Etat et les industriels, 1er juillet. 

Médiation Animale 

Anne-Catherine Petit, intervenante en Médiation Animale, diplômée de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand, après avoir longtemps assuré l’accueil des écoles sur la Ferme, est engagée aujourd’hui exclusivement dans cette pratique, la Médiation Animale, qui consiste en une mise en relation de la personne fragilisée avec les animaux de la ferme. Les objectifs sont définis en partenariat avec les équipes éducatives et les projets sont personnalisés : ils visent au bien-être de la personne accueillie, à son éveil sensoriel, à une stimulation psychomotrice, à un contact avec l’autre (animal et humain), au développement de sa confiance en lui et à une avancée vers plus d’autonomie.

Pour atteindre ces objectifs, les bénéficiaires sont mis en contact avec les animaux de la ferme (lapins, poussins, poules, moutons, cochons, chien, âne). Ils sont amenés, dans la mesure de leurs compétences, à participer aux tâches de la vie quotidienne de l’exploitation (ramassage des œufs, nourrissage, soins, paillage,…) et à profiter de moments de détente dans la relation avec les animaux (maternage, câlins).

Depuis 2005, la Ferme accueille des groupes de personnes en situation de handicap dans le cadre de projets thérapeutiques menés tout au long de l’année. Le public accueilli a été très varié, des patients de l’Hôpital Psychiatrique ou de MAS (Maison d’Accueil Spécialisé), des résidents de FAM (Foyer d’Accueil Médicalisé), des enfants fréquentant des IME (Institut Médico-Éducatif), des enfants pris en charge par le CAMSP (Centre d’Action Médico-Social Précoce), des enfants confiés à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance) et des particuliers. Depuis 2020, l’activité s’est centrée sur le public relevant de la psychiatrie, les activités enfants-parents et les enfants en situation de poly-handicaps.

Les séances sont régulières (mensuelles ou hebdomadaires). Elles ont lieu en petits groupes, 5 personnes maximum ou en individuel.