Quand les dirigeants se contentent d’ânonner le droit inaliénable de se défendre
Les pays occidentaux, moyennant quelques larmes de crocodile et à quelques exceptions près, couvrent les violations systémiques du droit international par Israël. Le bombardement de l’Iran n’est qu’une spirale supplémentaire du mouvement qui nous entraîne dans le gouffre : celui de l’abjection et d’une déflagration générale qui ne nous épargnera pas.
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Le 19 mars 2017, Alexis Brezet du Figaro clouait au pilori du Club des Idées de France Inter mon essai L’Impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire, à peine sorti des presses de La Découverte, en laissant entendre à demi-mots que j’étais antisémite – prudemment à demi-mots car, en bon journaliste, il savait qu’il pouvait tomber sous le coup d’une plainte pour diffamation
Le motif de son courroux ? Cette simple phrase qui sonne aujourd’hui comme une lapalissade : « La diplomatie des chancelleries occidentales commence là où s’arrêtent les intérêts israéliens » (pages 36-37). Et puis ma citation de Victor Klemperer, auteur allemand de famille juive dont je ne suis pas certain qu’Alexis Brezet le situait précisément, avait mis celui-ci hors de lui : « Pour moi, les sionistes qui prétendent renouer avec l’État juif de l’an 70 p. C. sont tout aussi écœurants que les nazis. Avec leur manie de fouiner dans les liens du sang, leurs ‘vieilles racines culturelles’, leur désir mi-hypocrite mi-borné de revenir aux origines du monde, ils sont tout à fait semblables aux nazis », écrivait le professeur en études romanes, à Dresde, à la fin des années 1930, en comprenant de manière fulgurante le dénominateur commun de l’historicité de l’État en Europe centrale et au Proche-Orient et en identifiant la connexion viennoise entre Herzl et Hitler (Mes Soldats de papier, Seuil, 2000, p. 118)
Je serais curieux d’entendre aujourd’hui le commentaire, par Alexis Brezet (et son compère dans l’émission, Laurent Joffrin), de l’actualité.
D’une part, Israël, jour après jour, tragédie après tragédie, s’enfonce, par effets de cliquet, dans la logique de la définition ethnoreligieuse de la citoyenneté qui, au Proche-Orient comme ailleurs, est le coût du passage d’un monde d’empires à un monde d’États-nations, et dont l’ingénierie de base est la purification ethnique. Il est loin le temps où le sionisme prétendait garder son quant-à-soi par rapport au judaïsme religieux. Depuis la réforme constitutionnelle de 2018, Israël se définit comme un État juif, et la coalition qui assure la survie politique de Netanyahou comprend des partis religieux et suprémacistes dont il est devenu l’otage.
À Gaza, l’État juif se rend coupable à tout le moins de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, vraisemblablement d’un génocide si l’on en croit la Cour pénale internationale. Il assume désormais sans ambages un projet de purification ethnique non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie, from the sea to the river. Victor Klemperer avait raison.
Et le sociologue du politique Michael Mann également quand il montrait, dans son ouvrage The Dark Side of Democracy (Cambridge University Press, 2005), que les génocides du 20e siècle – dans l’Empire ottoman, en Europe centrale et orientale, au Cambodge, en Chine, au Rwanda – n’ont pas été prémédités mais se sont imposés à leurs perpétrateurs comme un second (ou third) best, lorsque les premières ébauches de « solution finale » n’ont pas comblé leurs objectifs.
Israël ne voulait sans doute pas tuer 60 000 Gazaoui, mais y a été inéluctablement conduit par une logique de situation, celle de la définition ethnoreligieuse de la citoyenneté et du rejet de toute solution politique à un problème politique qu’aucune solution militaire ne pourra résoudre : la question palestinienne.
D’autre part, Emmanuel Macron m’a donné raison par ses déclarations du 13 juin 2025, en accordant à Israël un blanc-seing pour conduire sa guerre d’agression contre l’Iran, sur la seule base des intentions nucléaires qu’on lui prête. Nous fûmes moins sourcilleux en aidant l’État juif à se doter de l’arme nucléaire, en se montrant indulgents dans ce domaine avec le Pakistan et l’Inde sous le prétexte qu’ils n’avaient pas signé le traité de non-prolifération nucléaire à l’inverse de l’Iran, en tolérant que le Japon devienne un « pays du seuil » capable de se doter de la bombe atomique en quelques semaines, en négligeant les menaces de la Russie contre l’Ukraine ou de la Chine contre Taïwan.
Les pays occidentaux, moyennant quelques larmes de crocodile et à quelques exceptions près, couvrent les violations systémiques du droit international par Israël. Non seulement ses crimes de guerre et contre l’humanité, désormais avérés en dépit de l’interdiction faite à la presse internationale de les documenter, dans le plus grand mépris de la démocratie, pourtant la « seule du Moyen-Orient » à ce que l’on dit.
Mais aussi la banalisation du recours unilatéral à la force militaire sans déclaration de guerre ni respect du droit de la guerre, y compris en matière d’occupation de territoires à Gaza, en Cisjordanie, dans le sud du Liban et de la Syrie ; la purification ethnique au bénéfice des colons ; les assassinats extrajudiciaires de dirigeants palestiniens, libanais ou iraniens ; la violation de la souveraineté des pays voisins ; la détention de masses de simples suspects et l’usage de la torture ; l’arraisonnement de navires pacifiques dans les eaux internationales ; l’utilisation de technologies civiles pour frapper ses adversaires comme au Liban (et sans doute en Iran), sans aucun égard pour les victimes collatérales ; le bombardement d’installations nucléaires que prohibe le droit international, en toutes circonstances comme vient de le rappeler l’AIEA.
Drogués par la Hasbara, les dirigeants et les médias occidentaux se contentent d’ânonner qu’Israël a le droit inaliénable de se défendre, reprennent à leur compte l’assimilation de toute critique d’Israël à l’antisionisme et donc, maintenant, à l’antisémitisme, récitent à l’envi la fable de la guerre qui « a commencé le 7 octobre 2023 » à la seule initiative d’un Hamas que Netanyahou a pourtant biberonné pendant des années pour mieux casser le mouvement nationaliste palestinien, dans la continuité de sa répression militaire depuis les années 1940.
Bref, les uns et les autres font leur ce qu’il faut bien nommer le négationnisme historique en matière de reconnaissance des droits des Palestiniens, dont l’occultation a été constitutive de la création d’Israël avec la complicité de l’Europe et des États-Unis, trop heureux de se racheter une bonne conscience après la Shoah et même, auparavant, de détourner vers le Proche-Orient les immigrés juifs qui fuyaient l’antisémitisme de l’empire russe. Car, ne l’oublions pas, on peut être prosioniste par antisémitisme, comme le furent Jean-Marie Le Pen et une bonne part des tenants de l‘Algérie française qui applaudirent à l’expédition de Suez, menée de concert avec Tsahal en 1956. Et l’on peut être juif et antisioniste, comme le furent le Bund et nombre d’intellectuels, en particulier français.
Tout à son hybris, Netanyahou peut pavoiser. Sa coalition se consolide. Il voit s’éloigner la case prison qui l’attend. Une fois de plus, Israël éblouit le monde par ses exploits militaires et technologiques. Son ennemie supposée mortelle, la République islamique d’Iran, est, depuis six mois, la grande perdante de la « guerre qui a commencé le 7 octobre ».
Mais à y regarder de plus près, les choses sont plus compliquées. Si victoire il y a en Iran, et il y aura sans doute « victoire », ce sera celle de Pyrrhus. Vous avez aimé l’Irak ? Vous adorerez l’Iran. Même s’il est trop tôt pour prendre la mesure de l’onde de choc des bombardements israéliens. Les médias citent complaisamment l’ « opposition » qui se réjouit de ceux-ci. Le souci de préserver l’anonymat des interviewés pour les protéger de la répression permet de ne pas trop s’interroger sur leur orientation et leur représentativité. Déjà, en 1980, les Moudjahidins du Peuple s’étaient ralliés à Saddam Hussein lorsque celui-ci avait envahi l’Iran. Cela ne leur fut jamais pardonné par l’opinion. Aujourd’hui, l’opposition en exil bénéficie de la complaisance d’une partie de la trumperie et de personnalités aussi qualifiées que BHL qui pense avoir l’oreille d’Emmanuel Macron, comme hier celle de Nicolas Sarkozy.
Le précédent désastreux de l’après-Saddam Hussein n’a pas servi de leçon. Le plus probable est que la guerre d’agression israélienne attisera le nationalisme iranien, le véritable carburant de la République islamique nonobstant notre fixette sur l’islam, et que la population fera front derrière ses dirigeants, tout critiqués qu’ils soient. Si « changement de régime » il doit y avoir, il déclenchera sans doute une guerre civile dans un pays de 90 millions d’habitants, au bord du point de bascule environnemental compte tenu de sa situation géographique, de sa gestion erratique de l’eau et de la prédation foncière – un chaos dont l’Europe aura à payer le prix immédiat en termes de flambée des cours du pétrole, d’afflux de réfugiés, d’intensification du trafic de narcotiques.
Surtout, Israël ne se remettra pas de la « guerre qui a commencé le 7 octobre » et de la manière dont elle a été conduite. L’horreur qu’ont légitimement inspirée les crimes de guerre et contre l’humanité du Hamas a été convertie en pure vengeance, souvent bestiale dans son expression politique. Le moment viendra où Israël se regardera dans son miroir et n’y verra que le visage grimaçant de l’utopie qu’il prétendait incarner. Une génération de ses enfants, voire deux, ont été souillées par les atrocités qu’ils ont commises à Gaza et en Cisjordanie.
Leur culpabilité agira comme un poison dans les profondeurs de la société israélienne.60 000 morts, pour la plupart des civils, dont quelque 15 000 enfants, vont peser sur la conscience du pays et de l’ensemble des juifs du monde quand bien même ils rejettent la politique de Netanyahou et disent : « Pas en notre nom ». Tout comme la Shoah, le génocide des Arméniens, les méfaits de la colonisation et de la traite esclavagiste continuent de tarauder sourdement la mémoire des nations qui s’en sont rendues coupables. La technologie d’Israël n’y pourra rien, comme elle a été impuissante contre les tueurs du Hamas et les milices qui se sont engouffrées dans la brèche qu’il avait ouverte.
Par ailleurs, le risque sanitaire et environnemental que l’anéantissement de Gaza fait encourir à la population israélienne elle-même est le grand non-dit de la politique de Netanyahou. La poussière d’amiante, les bactéries et les virus ne s’arrêtent pas aux check-points de Tsahal. Et il sera difficile de faire pousser les jardins de la Riviera promise par les affairistes du clan Trump sur les terres irrémédiablement polluées de l’enclave maudite.
Enfin, rien n’aura été résolu. Politiquement, les purifications ethniques, les génocides, aussi accomplis furent-ils, sont eux aussi des polluants éternels. Les États-Unis et le Canada sont confrontés au regain de leurs peuples autochtones un siècle après leur extermination, la Turquie ne parvient pas à se dépêtrer de celle des Arméniens, la France souffre de la guerre d’Algérie comme d’un membre amputé et la porte dans sa chair électorale jusqu’à aujourd’hui. En Palestine, l’œil sera dans la tombe et regardera Caïn.
Or, ce naufrage politique et moral sera aussi le nôtre et celui de nos enfants, pour des générations. Nous savions, mais nous avons continué à armer, à commercer, à cautionner. Les seules mesures coercitives que nous avons prises l’ont été contre celles et ceux qui s’indignaient : pour l’essentiel, des étudiants que nous avons traités d’antisémites pour mieux les faire taire. Ce faisant, nous avons livré notre propre liberté de pensée, nos propres Universités à des Trump, Wauquiez et autres Pécresse. Le bombardement de l’Iran par Israël n’est qu’une spirale supplémentaire du mouvement qui nous entraîne dans le gouffre : celui de l’abjection et d’une déflagration générale qui ne nous épargnera pas.
https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/140625/quand-les-d