Où l’on résout, à la suite d’une discussion serrée, la question décisive de savoir qui est révolutionnaire, qui résistant, qui réactionnaire, voire contre-révolutionnaire – et en fonction de quel critère.
Où l’on débusque la réaction et la contre-révolution industrialistes. De quoi nourrir de succulentes lectures et réflexions estivales. À bientôt sur BAO.
Suite à la réélection de Donald Trump (49,80% des votants), au rôle amplificateur joué dans sa victoire par des entrepreneurs de la Silicon Valley (Elon Musk, Peter Thiel) et par les « réseaux sociaux » ( X ex-Twitter, Truth Social, Facebook, Instagram, TikTok, YouTube) ; ainsi qu’au ralliement d’autres champions de la Tech (Zuckerberg & Facebook, Jeff Bezos & Amazon) ; nos penseurs de gauche regardent soudain cette dernière avec des yeux d’idolâtres trahis par les grands prêtres de la Machine.
Certes, ils n’avaient aucun mal à en dire quand Barack Obama se faisait élire grâce au data mining, aux « autoroutes de l’information » d’Al Gore, alias « nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) » ; cependant que ses soirées de levées de fonds dans la Silicon Valley engrangeaient d’opulentes contributions. Nos socio-technocrates célébraient alors la « Tech », « libérale », « démocrate », « progressiste » – sinon « révolutionnaire » – quasi-ontologiquement : et nous tympanisaient – nous, Pièces et main d’œuvre – coupables de « technophobie », d’« obscurantisme, » voire de « pétainisme » (« La terre ne ment pas »), pour en avoir dénoncé le caractère intrinsèquement autoritaire, sinon totalitaire.
Nos plus indulgents contempteurs, retranchés dans la prétendue « neutralité des technologies » (« tout dépend de ce qu’on en fait ») concédaient tout au plus des « dérives » et nous accusaient – stupides que nous étions – de « vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain ».
Pour nos fins dialecticiens, si la gauche contrôle les mass médias (radio, télé, journaux), directement (ex : le groupe Le Monde, Le Monde diplomatique, La Vie, L’Observateur, Télérama, Courrier international), ou par le biais de l’État (ex : le groupe Radio France, France inter, France Culture, France info, France bleu, France musique), le « fascisme »,
c’est-à-dire Mussolini, Hitler et toute leur séquelle, ne peut prendre le pouvoir.
Quant au bolchevisme – Lénine, Trotski, Staline et toute leur séquelle – « on ne peut pas le mettre sur le même plan » (encore une regrettable « dérive »). De fait, le parti mélenchoniste et tous ses rivaux & satellites néo-bolcheviques ne prétendent qu’à une seule et unique vertu ; ils sont « antifascistes ».
C’est-à-dire qu’ils exigent d’être obéis uniquement sur les ennemis qu’ils se choisissent, et qu’ils décrètent de fascisme, vrai ou faux, dès lors qu’ils refusent de se soumettre à leur dictature « antifasciste », dans leur pseudo « résistance » au Rassemblement national et au groupe de médias Bolloré.
Pour ces « antifascistes » – appellation non moins contrôlée et usurpée, que tant d’autres (« féministe », « écologiste », « antiraciste », etc.) – un « réseau social » est fasciste s’il n’est pas détenu par eux ou par un des leurs. Ainsi Jean-Yves Camus, « politiste » et « spécialiste de l’extrême-droite », fait-il cette bouleversante découverte dans Charlie Hebdo : le grand-père d’Elon Musk, Joshua Norman Haldeman (1902-1974) était un raciste et un fasciste déclaré.
« Joshua Norman Haldeman, était en effet un des dirigeants d’un parti pas comme les autres : le mouvement technocratique (Technocracy Inc.). Dans les années 1930, durant la Grande Dépression, ce mouvement non conformiste affirme que la démocratie a failli et qu’elle doit être remplacée par le gouvernement des sachants, des experts. (…)
Outre qu’elles n’étaient pas conventionnelles, les idées d’Haldeman n’étaient pas non plus très progressistes. Le mouvement technocratique, implanté à la fois au Canada et aux États-Unis, était opposé à la guerre contre l’Axe et, à ce titre fut interdit au Canada. Le père d’Elon Musk a même affirmé que les sympathies d’Haldeman allaient aux nazis. Une chose est sûre, il continue en politique dans un parti populiste de droite, le Crédit social du Canada, qui ne lésinait pas sur l’antisémitisme. Haldeman croyait à l’authenticité des Protocoles des sages de Sion. Il déménage en Afrique du Sud en 1950, deux ans près l’instauration de l’apartheid, par adhésion au modèle de séparation des races. Il écrit un livre à ce sujet, The International Conspiracy to Establih a World Dictatorship and the Menace to South Africa (1960). »
Tout s’explique. Elon Musk, selon Jean-Yves Camus, a hérité des idées de son grand-père maternel, mort trois ans après sa propre naissance – pourquoi pas.
« Pour comprendre ses idées, sans doute néglige-t-on sa période sud-africaine, qui va de sa naissance, en 1971, à la fin de ses études en 1988. Quand on est né à Pretoria, dans le Transvaal, on a vu le jour au cœur du pays de l’apartheid puisque cette ville est la capitale politique, et le Transvaal, l’État des Boers révoltés. Quitter l’Afrique du Sud deux ans avant la libération de Mandela, c’est sans doute avoir conscience de fuir un pays où la domination blanche va s’écrouler. La domination du mâle blanc, c’est peut-être la nostalgie de Musk et ce qu’il aspire à restaurer en tant qu’entrepreneur et, peut-être, politicien. »
Que Elon Musk, héritier de son grand-père, soit un fasciste et un judéophobe, ni plus, ni moins que Henry Ford (1863-1947), l’ingénieur industriel et technocrate de Detroit, le concepteur du fordisme, l’auteur de Le Progrès (Moving forward) – et le modèle de Lénine et d’Hitler ; voilà qui n’épaterait aucun lecteur de De la Technocratie (Marius Blouin, Service compris, 2023). Et spécialement du chapitre « Ludd contre les Américains (Bellamy, Smyth, Veblen, Ford & Scott) », en ligne sur
depuis octobre 2016. « Notre Ford » comme disent ses fidèles du Meilleur des mondes (1932).
Le mouvement technocratique, en revanche, est « neutre » comme la technologie et comme le disent les imbéciles qui s’en tiennent aux apparences et aux étiquettes. Ou plutôt « transversal ».
Thorstein Veblen (1857-1929), penseur estimé de la gauche pour sa Théorie de la classe de loisir (1899) et son concept de « consommation ostentatoire », appelle ainsi à faire des « soviets d’ingénieurs ». Il y a une gauche et une droite technocratiques, un fascisme et un communisme technocratiques, des démocrates et des républicains technocratiques (de Gaulle, Roosevelt) ; de même qu’il y a cinquante nuances de gris dans la nuit où tous les chats sont gris. Mais la grisaille technocratique reste la teinte dominante, et les nuances, des nuances.
Jean-Yves Camus, en tant que social-technocrate, a choisi de se concentrer sur le caractère fasciste du grand-père d’Elon Musk par facilité politique, et de négliger son appartenance au mouvement technocratique, qui était pourtant bien plus significative. De fait, une grande partie du mouvement technocratique s’est fondue dans le New Deal de Roosevelt (qui n’était pas encore Green). Quant à Howard Scott, le chef tout-puissant de Technocracy Inc, il opère une volte-face tactique après l’interdiction de son mouvement au Canada, en juillet 1940, et, tout en maintenant ses positions techno-nationalistes (anti-québécoises, anti-hispaniques), appelle à une mobilisation générale pour défendre le continent nord-américain contre toute agression extérieure – y compris donc, des forces de l’axe.
Il y aurait beaucoup à dire sur Musk le technocrate transhumaniste. Il n’est pas une de ses entreprises qui ne soit dédiée au totalitarisme machinal et à son ambition de toute-puissance, conquête de Mars, interface cerveau-machine, production industrielle d’enfants – mais somme toute, pas davantage que celles de la technocrature chinoise. Et on n’en ferait pas tant de scandale s’il avait soutenu Kamala Harris et dressé un poing serré pour saluer ses supporteurs, plutôt qu’un bras tendu. On le trouverait aussi jovialement exubérant que tous ces ingénieurs hippies de la Silicon Valley ayant informatisé la société, tout en écoutant du rock et en prospérant grâce aux commandes de l’armée américaine.
Il est d’ailleurs piquant pour des naturiens habitués à se faire traiter de « fascistes » par des gendegauches, au motif de leur attachement à la nature & à la liberté indissociables, et de leur opposition à l’eugénisme et à la reproduction artificielle de l’humain (FIV, PMA, GPA, tri et manipulations génétiques, gamètes et utérus artificiels), de les entendre s’en prendre à des « techno-fascistes », alors que techno-gauchistes et techno-fascistes partagent les mêmes projets de machination du monde.
Le maître-mot « fascisme », synonyme approximatif dans leurs bouches de « mal, méchant », aura décidément servi comme repoussoir à toutes les manipulations de la gauche, symétriquement à son appropriation du terme « antifascisme » (bien, gentil), pour s’autovaloriser.
Qu’on s’en souvienne. Lorsque les membres du comité Malville de Grenoble dénonçaient « l’électro-fascisme », en 1977, ils n’accusaient pas les nucléocrates d’être racistes, ni d’extrême-droite, mais de forcer l’avènement d’une société à jamais dangereuse, contrainte et hiérarchisée. Une société à la merci du clergé nucléaire. Des grands prêtres de l’énergie maniant pour tout l’avenir prévisible des matériaux et des techniques, si complexes et dangereux que l’accès leur en était réservé et leur domination sociale assurée. De même que leurs installations, leurs temples et centrales, nécessitaient pour ce même avenir l’existence d’une force armée implacable, afin de les garder de toute atteinte. En somme, un État nucléaire.
Cet avenir se creuse aujourd’hui au futur centre d’enfouissement des déchets nucléaires, à Bure, dans la Meuse, où de courageux anti-nucléaires poursuivent l’opposition à l’électro-fascisme.
Mais on ne « sortira pas du nucléaire ». Tout au plus l’État nucléaire mutera en État alternucléaire, avec pour tâche essentielle la gestion de l’héritage radioactif de son prédécesseur.
Le comité Malville disait aussi « société nucléaire, société policière ». Mais bien sûr, on ne le dit plus guère en ces temps de « transition énergétique et écologique » où toute la technocratie dirigeante, de son extrême-droite à son extrême-gauche, en passant par les « écologistes », a reclassé le nucléaire parmi les énergies « vertes et renouvelables », cependant que défile la « Youth for climate », recrutée et formatée sur les réseaux sociaux. Et voilà que l’extrême-droite s’empare des réseaux sociaux, qu’elle y est chez elle ! – grâce, diton, à des trucages algorithmiques favorisant les mauvais contenus (fascistes, méchants), et défavorisant les bons contenus (gentils, antifascistes).
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Pour lire la version intégrale :
https://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/rejoignez-nous_sur_bao.pdf