« Face à la multiplication des événements impensables …

… il faut mieux écouter ce qu’on ne veut pas entendre »

Anticiper l’impensable suppose d’aller ainsi « voir dans la tête » de Donald Trump et de ceux qui l’inspirent, mais aussi de regarder en face, aux Etats-Unis comme en France, les citoyens qu’ils séduisent, explique dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».

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Depuis des années, nous nous sommes habitués à vivre l’impensable. Cela a commencé en 2001, avec la destruction des tours du World Trade Center, à New York. Depuis lors, la diversité, le rythme, l’intensité et la proximité de ces événements « impensables » n’ont cessé d’augmenter dans différents domaines.

Ni la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) votée en 2016, ni la première élection de Donald Trump quelques mois plus tard n’avaient été vraiment anticipées. Pas plus que n’avait été imaginé que l’on puisse à nouveau, en France, tuer des enfants parce que juifs (2012), mourir pour avoir dessiné des caricatures, assisté à un concert, pris un verre en terrasse (2015) ou enseigné l’histoire (2020 et 2023). Pas plus que n’avait été prise au sérieux l’éventualité d’une pandémie comme celle du Covid-19.

Qui aurait cru, d’autre part, avant l’agression russe contre l’Ukraine (2022) et en dépit des avertissements de Vladimir Poutine, qu’une guerre menaçant l’UE était possible ? Qui avait prédit, avant la deuxième élection de Donald Trump, que les Etats-Unis pouvaient virer en quelques mois en pays autoritaire acharné à faire imploser l’Europe et à deux doigts de rompre l’Alliance atlantique ?

L’année 2025 tire à sa fin avec, dans le sillage du retour de M. Trump, son cortège d’événements internationaux hallucinants, dont la publication du document « stratégique » américain saluant la progression de l’extrême droite en Europe n’est que le dernier en date.

Jamais la nécessité d’envisager l’inimaginable n’a été aussi urgente. Jamais, en tout cas, depuis les années de guerre froide, où « penser l’impensable » (Unthinking the Unthinkable, le titre d’un best-seller américain de 1989, non traduit) renvoyait à l’impératif d’envisager les scénarios d’un conflit nucléaire. Aujourd’hui, le champ des « impensables » semble illimité, incluant l’emprise de l’intelligence artificielle dont Nat Soares, chercheur passé par Microsoft et Google, nous prédit qu’elle a « de très fortes chances » de « détruire l’humanité pour de bon ».

Possible chaos

Les historiens, connaisseurs professionnels des « impensables » survenus dans le passé, sont évidemment précieux, de même que les artistes et les intellectuels, capables d’élargir notre champ de vision par leur imagination et leurs savoirs. Mais l’essentiel n’est-il pas de mieux connaître « en direct » les agents de ces bouleversements et de tous les possibles chaos ? De décrypter leurs discours avant qu’ils ne les mettent à exécution ? Face à la multiplication des « événements impensables », il faut mieux écouter ce qu’on ne veut pas entendre et regarder ce qu’on ne veut pas voir.

C’est ce que fait Le Monde quand il cite et décrypte les écrits et les propos éclairants des « seigneurs de la tech » proches de Donald Trump comme Peter Thiel, qui « ne croit plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Ou ceux de l’ingénieur informaticien et blogueur réactionnaire Curtis Yarvin, qui prêche pour l’instauration aux Etats-Unis d’une sorte de « monarchie » dirigée par un « PDG ». Ou encore ceux de Nikolaï Patrouchev, conseiller de Vladimir Poutine, qui « n’exclut pas » que « l’Ukraine cesse purement et simplement d’exister ».

C’est aussi ce que fait la revue en ligne Le Grand Continent, qui traduit et commente régulièrement les déclarations des idéologues du poutinisme et du trumpisme. Des transcriptions qui nous font connaître les propos du politologue poutinien Sergueï Karaganov, le 5 décembre, sur la première chaîne de télévision russe : « Cette guerre [contre l’Europe] a déjà commencé. Simplement nous ne l’appelons par encore ainsi. Notre adversaire est bien l’Europe (…). Cette guerre ne prendra fin que lorsque nous [lui] aurons infligé une défaite morale et politique. » Dans un tout autre registre, américain cette fois, la revue nous donne à lire le discours prononcé le 2 septembre par l’essayiste Helen Andrews, expliquant l’essoufflement du modèle américain par l’accession d’un nombre croissant de femmes à des professions auparavant masculines et incitant à exploiter cette idée pour séduire l’électorat masculin.

Polarisation des sociétés

Anticiper l’impensable suppose non seulement d’aller ainsi « voir dans la tête » de Trump et de ceux qui l’inspirent, mais aussi de regarder en face, aux Etats-Unis comme en France, les citoyens qu’ils séduisent, les réalités (pauvreté, précarité, logement inabordable, déserts médicaux, ghettoïsation, affirmation religieuse) et aussi les fantasmes qui les mobilisent. Comme le journaliste au Monde Luc Bronner, lorsqu’il rapporte les paroles d’électeurs français obsédés par l’idée que « la population a changé » ou assurant : « Plus on va taper [sur l’extrême droite], plus ça nous donne envie du RN. »

Ou comme Max Laulom, reporter d’images, qui, pour Arte, a retrouvé, au fin fond de l’Oklahoma, des amis rencontrés en 2014 lors d’un séjour scolaire, presque tous devenus trumpistes. Sa minisérie décrit admirablement le fossé creusé entre les démocrates et la classe moyenne américaine, écrasée par l’inflation et confortée dans son choix de Trump par le sentiment d’être considérée par la gauche comme une caste de « privilégiés blancs ».

Alors que les algorithmes des réseaux sociaux et la polarisation des sociétés confortent la juxtaposition de pensées en silo, le contexte de haute incertitude exige l’anticipation. Celle-ci suppose de connaître le mode de pensée, les intérêts, les craintes, les obsessions des « autres », celles et ceux qui désignent des boucs émissaires et préparent ou souhaitent un avenir par nous redouté. Rapporter et analyser ces mécanismes, loin de faire le jeu de l’ennemi, doit aider à mieux y répondre. Fermer les yeux sur des réalités qui bousculent ou déplaisent ne peut que les conforter. Et abandonner aux va-t-en-guerre ou aux marchands de haine les valeurs de souveraineté, de laïcité, de dignité, ou de sécurité, risque de faciliter l’avènement de l’« impensable ».

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Publié le 21 décembre 2025