
Deux articles dans Mediacités
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Le « Plan eau » 2030 déjà fortement contrarié dans le nord des Hauts‐de‐France
En fixant l’objectif ambitieux de – 10 % de consommation d’eau d’ici 2030, les autorités locales de l’eau souhaitaient adapter les usages au changement climatique. Mais cette trajectoire est d’ores et déjà menacée, et manque surtout sa cible en mettant de côté les industriels, les plus gros consommateurs du territoire.
«Economiser l’eau, avec l’objectif de ‑10 % d’eau prélevée d’ici 2030. » En 2023, le gouvernement français et les comités de bassin locaux sortent leur « Plan eau ». La sécheresse qui a marqué une bonne partie de l’année 2022 est encore dans tous les esprits. Il s’agit, pour les acteurs qui s’occupent de la ressource, d’établir des objectifs afin d’éviter qu’on en manque durablement à l’avenir. Ces nouveaux objectifs impliquent notamment la baisse du prélèvement d’eau potable et des actions ciblées sur la résorption des fuites.
A mi‐parcours, la branche régionale de l’Insee dresse un bilan plutôt alarmant de l’avancée de ce programme. En 2022, tous usages confondus, 815 millions de mètres cubes d’eau ont été prélevés dans le bassin Artois‐Picardie, qui s’étend sur la partie Nord de la région Hauts‐de‐France (Nord, Pas‐de‐Calais et une grande partie de la Somme). Parmi ces prélèvements, 201millions concernent la consommation d’eau potable, dont 64 millions de mètres cubes directement puisés sur le territoire Marque‐Deûle, où se situe la Métropole européenne de Lille (MEL).
Pour atteindre les 10 % de moins prévus par le « Plan eau », il ne faudrait plus consommer que 171 millions de mètres cubes d’eau en 2030 dans l’Artois-Picardie. Or, selon l’Insee, qui se base sur les évolutions démographiques, la consommation d’eau se stabiliserait au contraire à 200,2 millions de mètres cubes… (soit une baisse de seulement 0,4 %). « La consommation dépasserait l’objectif dans l’ensemble du bassin », observent les auteurs du rapport.
Des familles moins grandes qui consomment plus
Cette évolution serait essentiellement tirée par le développement économique (tourisme, commerce et industrie), notamment dans l’Authie (Berck‐sur‐Mer) et dans la Canche (Le Touquet, Montreuil‐sur‐Mer,), qui sont des territoires très touristiques et qui connaissent donc une consommation d’eau moyenne plus élevée qu’ailleurs. Une tension particulièrement critique l’été, moment où le tourisme bat son plein et où l’eau se raréfie d’autant plus. Les supermarchés, l’usage agricole ou les petites entreprises reliées au réseau d’eau potable peuvent également être responsables d’une hausse de la consommation localisée.
Les chercheurs observent également que le changement dans la taille des ménages (moins d’enfants, départ anticipé du domicile familial…) provoque une augmentation de la consommation d’eau. La taille plus restreinte des foyers engendre des« dés économies d’échelle (sic) liées à certains usages indispensables » : on fait toujours la cuisine ou la lessive, mais de façon moins collective.
Un effort demandé aux particuliers… Et non aux industriels
L’Insee souligne un point important : si le « Plan eau » fixe un objectif pour garantir des usages plus efficients de l’eau potable, la baisse de la consommation « devra être portée quasi exclusivement par les usagers du réseau d’eau potable et les collectivités ». Sous‐entendu : les entreprises et les exploitants agricoles ne sont pas soumis à la même exigence. Ils peuvent se contenter de maintenir leur niveau de consommation actuel. Or, « l’eau consommée par les entreprises représente 55% de l’ensemble de l’eau prélevée dans la bassin Artois‐Picardie », soit directement sur leur site de production, soit par distribution via le réseau d’eau potable. Ainsi, en 2022, le volume d’eau consommé par les industriels s’élève à 241 millions de mètres cubes (dont un tiers dédié à l’irrigation agricole).
A l’heure où la région Hauts‐de‐France continue d’investir massivement en vue de l’accueil de nombreux méga‐projets industriels très gourmands en eau, à l’instar de la vallée de la batterie ou des nouveaux datacenters, la question d’appliquer la même exigence aux entreprises peut se poser. Sans parler du Canal Seine‐Nord Europe, qui traversera une grande partie du
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territoire et qui prévoit de contenir trente‐cinq millions de mètres cubes d’eau prélevés dans l’Oise… L’alimentation des canaux représente déjà 36,4 % de nos usages locaux.
Une question d’autant plus préoccupante au moment où les révélations concernant la pollution de l’eau par les infrastructures industrielles se multiplient. Avec une eau potable de plus en plus exposée aux polluants éternels, sa préservation reste essentielle pour éviter d’en manquer, comme sur le territoire de la MEL.
« En l’absence de nouvelles politiques publiques ou de modifications comportementales, les projections de consommation [détours les territoires du bassin Artois‐Picardie] resteraient au‐dessus de l’objectif », conclut l’Insee. Un objectif ambitieux, mais bien vite enterré.
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Dans l’agglomération lilloise
Un pesticide du Pas‐de‐Calais menace la fourniture en eau potable
La présence d’un herbicide de la famille des PFAS – les fameux « polluants éternels » – dans la rivière de la Lys pourrait mettre à mal l’avenir d’une usine de production d’eau potable qui fournit environ un tiers des besoins de la métropole de Lille.
Dans l’usine de production d’eau du Smael d’Air-sur-La Lys, un laboratoire surveille la qualité de l’eau mais fait aussi appel à des analyses extérieure
L’alerte a été donnée il y un an. Mais en toute discrétion. Le plus gros site de production d’eau potable de la région, situé à Aire‐sur‐la‐Lys, près de Saint‐Omer, est victime d’un problème de « non-conformité » de l’eau qu’elle fournit notamment à plus d’un tiers de la population de la métropole de Lille. En cause, une toute nouvelle source de pollution : le flufénacet, un herbicide utilisé pour le traitement des céréales d’hiver. Et ce pesticide traîne dans son sillage une molécule qui fait aujourd’hui figure d’une petite bombe sanitaire et économique.
Fin décembre 2024, la direction du Syndicat mixte d’adduction des eaux de la Lys (Smael), qui pilote cette usine, reçoit un résultat d’analyse préoccupant. Le contrôle de l’eau du robinet à Prémesques, près de Lille, affiche un taux de flufénacet qui dépasse la limite de qualité : 0,15 microgramme par litre (μg/l) au lieu de 0,1 μg/l. L’eau est déclarée « non conforme » aux critères de qualité.
Quinze jours plus tard, en janvier, une nouvelle analyse vient confirmer la première. Cette fois, la concentration atteint 0,214 μg/l, soit plus du double de la norme admise. L’eau reste potable mais, une fois détectée, cette pollution nécessite de prendre des mesures pour éviter sa propagation.
Au sein de l’usine, c’est le branle‐bas de combat. « Nous avons augmenté le traitement de l’eau au charbon actif en poudre pour permettre un abattement relatif de ce polluant et redescendre en dessous du seuil d’alerte », avoue le directeur du site, Daniel Defives, contacté par Médiacités. Selon nos informations, ce traitement forcé a coûté plusieurs dizaines de milliers d’euros à la structure publique.
« En parallèle, nous avons mené une campagne d’analyses mensuelles sur le paramètre flufénacet, poursuit Daniel Defives. A ce jour, aucune nouvelle non‐conformité n’a été constatée. » L’ARS confirme, en effet, qu’un contrôle de vérification, effectué dès la fin du mois de janvier, avait enregistré une teneur conforme de 0,012 μg/l.
L’eau reste potable
« Il n’y a aucune raison d’alerter la population ». L’ARS des Hauts‐de‐France, se veut rassurante. Et d’expliquer. Deux seuils s’appliquent pour évaluer la présence de pesticides dans l’eau du robinet : la limite de qualité et les valeurs sanitaires maximales (Vmax). La limite de qualité est fixée à 0,1 μg/l pour le flufénacet. « Il s’agit d’une valeur environnementale, et non sanitaire, avec pour objectif que les gestionnaires puissent mettre en place des actions pour réduire au maximum la présence de la substance dans l’eau », rappelle l’ARS. En revanche, lorsque les valeurs sanitaires maximales, fixées par l’agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), sont dépassées, elles peuvent conduire à une restriction de consommation de l’eau. « Les teneurs enregistrées sont très en deçà de la Vmax du Flufénacet située à 1 μg/l, insiste l’ARS. L’eau peut donc bien être consommée sans risque pour la santé. »
Le plus grand danger est à venir
Problème résolu ? Pas vraiment. Tout d’abord, de récentes analyses d’eau montrent à nouveau des taux de non-conformité, selon nos informations, non confirmées par le Smael. Mais surtout, derrière le flufénacet, se cache une menace beaucoup plus préoccupante. Ce pesticide, l’un des plus utilisés en France et en Europe, appartient à la famille chimique des PFAS (substances per‐ et polyfluoroalkylées) et sa dégradation dans la nature donne naissance à un des métabolites* qui préoccupe le plus les scientifiques actuellement : le TFA (acide trifluoroacétique).
Metabolite, kézako ?
Dans la nature, l’ensemble des réactions chimiques qui ont lieu à l’intérieur des cellules s’appelle le métabolisme. Ainsi, la transformation biochimique des principes actifs qui composent les pesticides génère de nouvelles molécules baptisées métabolites. C’est le cas du TFA, produit de la dégradation naturelle de pesticides, mais aussi d’autres PFAS issus de la chimie médicale, il est très difficile à neutraliser car infiniment petit. Il s’agit du plus microscopique des « polluants éternels » connus. Il s’immisce rapidement dans les sols, l’air… et l’eau.
En effet, après une dizaine d’années d’études, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a fini par conclure, en septembre, que ce flufénacet et son métabolite dérivé, le TFA, étaient des perturbateurs endocriniens et des « polluants éternels », dont l’interdiction est en débat au niveau européen.
Longtemps passé sous les radars des campagnes de surveillance à cause de sa très petite taille, le TFA attise désormais les craintes des scientifiques, de la commission européenne et de l’Organisation mondiale de la santé. Sur le site de l’association de protection de l’environnement, Générations Futures, on peut lire que « des études toxicologiques indiquent le TFA comme toxique pour le foie et pour la reproduction. Ces données ont conduit l’Allemagne à proposer de classer le TFA comme un reprotoxique (substance toxique pour la reproduction, ndlr) probable pour l’homme ». De quoi s’inquiéter lorsque l’infertilité est reconnue comme une des causes de la baisse de la natalité.
Or, pour l’instant, le taux de TFA dans l’eau (contrairement à celui du flufénacet) ne fait l’objet d’aucune réglementation spécifique en France. Les premières données officielles sur sa présence dans l’environnement viennent d’être rendues publiques au début du mois de décembre. Avec des résultats inquiétants. Au point que certains pays européens ont d’ores et déjà fixé des valeurs sanitaires limites, comme les Pays‐Bas avec un seuil à 2,2 μg/l.
Le TFA, polluant éternel et omniprésent
L’eau de la métropole de Lille (MEL) est‐elle chargée en TFA ? Une source nous a indiqué que son taux était déjà contrôlé par la Mel et son gestionnaire de l’eau, Iléo. Aucune confirmation de la part de la MEL qui n’a pas souhaité, fidèle à son habitude, répondre à nos sollicitations. Mais cette anticipation serait de bon augure. L’Anses vient de publier, le 3 décembre, les résultats d’une campagne nationale de mesure des PFAS dans l’eau potable. Une première.
Sur les 35 PFAS recherchés, 20 ont été détectés dans les quelque 600 échantillons d’eau brute et 19 dans les 600 autres échantillons d’eau distribuée au robinet. Dans cette enquête, le TFA a été détecté dans 92 % des prélèvements d’eau. Ce qui confirme les craintes de Générations futures de retrouver ce métabolite « quasiment partout et possiblement à des teneurs importantes ». L’ONG rappelle que, dans une étude qu’elle avait menée, « trois échantillons d’eau potable testés en France sur quatre contenaient des teneurs en TFA supérieures à 0,1 μg/l ». Cela signifie que si une réglementation sanitaire voit le jour, c’est potentiellement un quart de l’eau potable consommé qui serait considéré comme non conforme.
Grave menace économique
Au Smael, l’affaire est prise très au sérieux. « La concentration de TFA pourrait bientôt être surveillée et son accumulation dans le milieu naturel pose un autre niveau de difficulté, reconnaît Daniel Defives. Son élimination est complexe et techniquement quasi‐impossible à envisager sur nos installations de production d’eau potable ». Avec des investissements pouvant atteindre des dizaines de millions d’euros, le site « sortirait largement de son modèle économique » pour simplement traiter ce polluant.
De fait, selon nos informations, la potentielle neutralisation du TFA via un système de membranes et une consommation électrique gigantesque pourrait quadrupler le coût de production. En clair, le site pourrait mettre la clé sous la porte, faute d’être en capacité de délivrer de l’eau conforme. A moins que ce ne soit le tarif de l’eau du robinet qui se mette à flamber.
Contacté, le groupe Veolia, qui exploite le site d’Aire-sur-la-Lys, relativise. « Nous avons fait des recherches sur la présence des Pfas dans nos sites de production et de captage. Un seul, à Dieudonne, près de Senlis, dans l’Oise, a dû faire l’objet d’une fermeture car les taux étaient trop élevés », assure un porte‐parole à Mediacités. Sauf que le TFA n’a pas été pris en compte et le cas du Smael est plus épineux.
A Dieudonne, la fermeture du site, en juillet 2024, concernait l’alimentation en eau potable de 2 800 personnes. Dans la métropole de Lille, ce sont environ 300 000 habitants qui seraient concernés par une éventuelle coupure de la distribution d’eau à Aire‐sur‐la Lys. Sans compter les autres réseaux d’eau potable de la région ravitaillés par cette même usine.
Faute de pouvoir appliquer un traitement curatif, la direction de l’usine mise donc sur la réduction des sources de pollutions avant qu’il ne soit trop tard. Il y a quelques mois, au début de l’automne, une veille portant sur les épandages de flufénacet autour du site a été mise en place en collaboration avec la Chambre d’agriculture du Nord‐Pas‐de‐Calais. « Elle a permis d’adapter les niveaux de traitement au charbon actif de nos installations », précise le directeur du site, qui souhaiterait aller plus loin.
« Même si le flufénacet venait à être interdit prochainement, nous restons très attentifs aux molécules qui pourraient être utilisées en substitution, prévient Daniel Defives. Pour résoudre durablement ces problèmes, la meilleure solution serait de remplacer ces produits phytosanitaires par des techniques de culture plus adaptées. Le Smael travaille d’ailleurs à un plan d’actions sur le sujet en lien avec le monde agricole. »
Vers un périmètre d’interdiction des pesticides ?
Car face à l’ampleur du problème, la préfecture du Pas‐de‐Calais est également entrée dans le grand bain des négociations, selon une source proche du dossier qui s’est confiée à Mediacités. Avec, en ligne de mire, la possible mise en place d’une zone soumise à contrainte environnementale (ZSCE) sur un périmètre sensible de 16 kilomètres carrés en contact direct avec la rivière Lys où est puisée l’eau. Objectif : bannir l’utilisation des produits phytosanitaires sur ce périmètre pour préserver la qualité de l’eau.
La mise en place d’une ZCSE serait, en tout cas, une première dans la région. Toujours selon nos informations, seul le département de l’Aisne a commencé à en mettre en place, mais au stade « plan d’actions volontaires », donc sans réelle contrainte. Car le sujet est explosif. L’usine se trouve, en effet, au cœur d’une surface agricole utile de 230 kilomètres carrés où l’utilisation des pesticides reste monnaie courante. Le Pas‐de‐Calais fait d’ailleurs partie du top 5 des départements où la quantité de flufénacet achetée est la plus forte.
L’eau potable et les pesticides peuvent‐ils encore faire bon ménage avec la découverte du TFA ? Contactée, la préfecture reste muette, tout comme la Chambre d’agriculture. La semaine dernière, près de Rennes, une réunion sur le nouveau plan de gestion de l’eau a dû être annulée à la dernière minute face à la colère des syndicats agricoles, la FNSEA et la Coordination rurale. Objet de la réunion : interdire d’ici à 2029 des herbicides de maïs près des zones de captage d’eau.
Lyon attaque les industriels
A Lyon, voilà un an que le spectre du TFA a fait son apparition. « Le champ captant qui alimente 98 % de la population en eau potable est contaminé », expliquait, en début d’année, Anne Grosperrin, vice-présidente du Grand Lyon, dans un dossier du Monde consacré aux polluants éternels. Depuis fin 2024, le sud de Lyon est devenu un centre d’expérimentation pour lutter contre la pollution des Pfas. Première initiative : relier les sources pour mélanger les eaux et faire baisser la concentration des polluants. Coût estimé : 15 millions. « Et ça, c’était avant que l’on apprenne cette contamination au TFA dans nos ressources considérées de très bonne qualité », s’inquiète Anne Grosperrin au Monde. Face à cette pollution durable, la métropole de Lyon a assigné , en mars 2024, les firmes Arkema et Daikin devant le tribunal judiciaire. “Il s’agit d’établir une éventuelle responsabilité pour faire jouer ensuite le principe du pollueur‐payeur”, souligne le Grand
Lyon à Médiacités. Les experts nommés par la justice doivent rendre leur rapport d’ici à fin 2026.
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La dose critique dans cette eau est loin d’être atteinte, mais comment mesurer l’absorption de divers produits néfastes par personne en un mois, + les capacités d’élimination et le solde résiduel dangereux pour la santé et la durée de vie ?
Dans ce domaine comme dans plusieurs autres, faudra-t-il qu’advienne une catastrophe pour que des décisions importantes soient prises ?
Les appels aux préventions, chiffres à l’appui, se multiplient, en vain ! Il est pourtant souvent prouvé que les coûts seraient moindres que lors de la gestion des conséquences.
Comment agir efficacement pour faire cesser tous les laxismes dus à la folie du business ?!
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Le SMAEL (Syndicat Mixte d’Adduction des Eaux de la Lys), près d’Aire sur la Lys, produit de l’eau potable à partir de la rivière Lys vers la Métropole Lilloise mais aussi vers l’Agglo de Lens-Liévin.
La CALL reçoit chaque année 3,2 millions de m3 du SMAEL (par une adduction qui aboutit à Grenay).
On lira que le pesticide incriminé est le flufénacet, un désherbant pour les céréales, qui produit en se dégradant le plus petit des PFAS: le Tri Fluoro Acétique (TFA), jugé toxique.