OnEstLaTech

l’« antifascisme » des cadres de la mégamachine

Il y a quelques jours, six collectifs d’horizons en apparence divers ont publié un très bref communiqué nous expliquant que la technologie et le système industriel n’étaient surtout pas à rejeter, et que celles et ceux qui appelaient à leur démantèlement n’étaient que d’affreux réactionnaires, transphobes, validistes et eugénistes, et aussi fascistes (car pourquoi pas ?).

Les collectifs en question : L’Offensive, Action Antifasciste NP2C, Les Soulèvements de la Terre Lille, Extinction Rébellion Lille, Onestlatech, Lille Antifasciste et Autonome.

Selon eux, « le problème n’est pas la complexité de la machine mais sa direction et son appropriation lucratives ». Alors « ne détruisons pas l’outil. Saisissons-le pour cesser de produire des marchandises polluantes et inutiles. Planifions un usage rationnel des ressources naturelles. Utilisons l’automation. Non pour le profit, mais pour travailler moins et mieux. »

A la lecture d’une aussi brillante démonstration des potentialités démocratiques et émancipatrices que recèlent les technologies modernes et le système industriel, on ne peut qu’applaudir chaudement et signer des deux mains, n’est-ce pas ? Il suffirait que nous nous emparions des machines et du système industriel pour qu’ils servent enfin à faire le bien, le juste, le beau et le bon. Que n’y avait-on pensé avant ?! Heureusement que ces gens sont-là pour nous aider à y voir plus clair dans les méandres du pandémonium technocratique !

En vérité, ces quelques lignes d’un simplisme affligeant ne font que seriner un vieux fantasme séculaire. Cela fait plus de deux siècles que toute une flopée de naïfs et de paresseux nous jure que les machines, la technologie, l’industrie, sont « neutres », n’impliquent rien en eux-mêmes, et que tout dépend de qui les utilise et pourquoi. Et cela fait plus d’un siècle que des individus plus avisés s’efforcent de souligner que non, que la production de n’importe quelle technologie a des implications sociales et matérielles, des exigences, par exemple sur le plan des savoir-faire (il faut concevoir l’objet ou la machine), et des ressources (il faut trouver les matériaux, les obtenir, les extraire au besoin, les traiter, etc.). Et que selon la complexité de l’objet ou de la machine, cela peut exiger une plus ou moins importante division et spécialisation du travail.

Les défenseurs « antifascistes » de la tech notent que « la division du travail et la socialisation de la production ne sont pas antidémocratiques par essence ». Sans blague ! Personne, parmi tous les groupes qu’ils calomnient sans honte (Anti-Tech Resistance (ATR), Pièces et Main d’œuvre (PMO), Floraisons, etc.), n’a jamais affirmé que la division et la socialisation du travail et de la production étaient « antidémocratiques par essence ». Personne. Jamais. Mais faute de cibles réelles, on s’invente des épouvantails.

Ce que les critiques de l’industrialisme et de la technologie ont souligné, c’est qu’au-delà d’un certain seuil, « au-delà de certaines limites très étroites, que notre société a depuis longtemps franchies », comme l’avait noté le grand fasciste transphobe validiste antiqueer Tolstoï il y a plus d’un siècle, la « division du travail » exige « une violente contrainte exercée sur la classe ouvrière » (L’Esclavage moderne, Éditions L’échappée, 2012 [1900]). Autrement dit, et pour reprendre les termes d’une autre éminente fasciste transphobe réactionnaire etc., au-delà d’un certain seuil, la division spécialisée du travail « implique l’asservissement de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent » ; et au-delà de ce seuil, « on ne peut qu’organiser et perfectionner l’oppression, mais non pas l’alléger » (Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934).

La division et la spécialisation du travail nécessaires pour fabriquer un panier en osier, de la poterie en argile ou un canoë traditionnel en bois, par exemple, ne sont pas intrinsèquement antidémocratiques. Ces technologies sont clairement compatibles avec une organisation sociale réellement démocratique.

En revanche, la division et la spécialisation du travail nécessaires pour fabriquer un ordinateur, un routeur, un panneau solaire photovoltaïque ou une cuillère en plastique exigent une organisation sociale antidémocratique, autoritaire. Parce que la production de ces objets exige au préalable l’accumulation de quantités de connaissances très pointues dans de nombreux domaines, parce que leur fabrication suppose une chaîne de dépendances techniques, matérielles et organisationnelles si longue et si opaque qu’aucun groupe humain ne peut en maîtriser collectivement et démocratiquement l’ensemble. Parce que leur production requiert la mobilisation de savoirs hyperspécialisés, l’extraction de ressources dispersées à l’échelle planétaire, des infrastructures lourdes, énergivores et centralisées, ainsi qu’une coordination hiérarchique stricte entre des tâches fragmentées, souvent séparées spatialement et socialement. Une telle complexité ne peut être organisée que par des appareils de commandement, de contrôle et de contrainte — États, bureaucraties, grandes entreprises — qui dépossèdent la majorité de toute prise réelle sur les conditions de production. À ce stade, la division du travail ne sert plus à coopérer librement, mais exige l’obéissance et transforme la production matérielle en un processus fondamentalement incompatible avec l’autonomie collective et la démocratie réelle.

Les technologies, les industries, les moyens de production en général que les champions « antifascistes » de la tech, les socialistes, marxistes ou communistes espèrent « socialiser » ou « se réapproprier », dans lesquels ils espèrent trouver l’émancipation, la justice et l’égalité, ne sont en réalité « que des machines à écraser l’humanité ; quelles que puissent être les intentions de ceux qui les prennent en main, ces machines écrasent et écraseront aussi longtemps qu’elles existeront » (Simone Weil, encore).

Mais on commence à avoir l’habitude. Tous les 15 jours, environ, ou tous les mois, quelques collectifs prétendument écologistes ou antifascistes publient quelques paragraphes mal écrits, truffés de mensonges, de souhaits fantasmatiques et de pensée magique pour nous expliquer 1. que la tech c’est super, qu’y faut juste se l’approprier, s’en emparer, la socialiser, quelque chose comme ça ; et 2. que l’opposition à la technologie, au monde industriel, c’est du fascisme, ou du nazisme, en tout cas quelque chose de monstrueux.

Et peu importe, évidemment, que tous les pires régimes autoritaires de l’histoire aient été et soient toujours – de l’Italie de Mussolini aux États-Unis de Trump, en passant par l’Allemagne nazie, l’URSS, la Russie de Poutine, la Chine de Xi Jinping, etc. – parfaitement technophiles, favorables au développement techno-industriel.

Ce qu’on observe, en fait, c’est une étrange convergence de points de vue entre de soi-disant antifascistes et les pires raclures du monde contemporain. A l’instar de nos fiers défenseurs « antifascistes » de la tech, les gens comme Trump, Musk, Poutine ou Xi Jinping considèrent les mouvements anti-industriels, anti-tech, comme des folies (« écoterroristes ») à éradiquer.

Mais est-ce un hasard ? Quel est ce collectif « OnEstLaTech » signataire de l’offensive anti-anti-industrielle ?

Il s’agit d’un rassemblement de « plus d’une centaine d’actrices et d’acteurs du numérique » (et même plus de 2000), auteur d’un appel à mettre la tech « au service du bien public », qui défend l’idée « qu’une autre tech est possible », que « l’automatisation peut et doit servir l’humanité », que « les programmes et les machines que nous créons peuvent contribuer à lutter contre la pauvreté, permettre à toutes et tous de vivre mieux et plus confortablement ». Parmi les plus de 2000 signataires de cet appel, on trouve essentiellement des ingénieurs, des développeurs, des architectes logiciels, responsables SRE, sécurité ou cloud. Bref, des métiers de l’ingénierie logicielle et de l’encadrement technique.

À cela s’ajoute un noyau important de data scientists, chercheurs en IA, apprentissage automatique et traitement du signal, souvent rattachés soit à de grandes entreprises, soit à des organismes publics de recherche. On trouve ensuite une couche significative de managers techniques et de produit (CTO, directeurs techniques, product managers, chefs de projet), chargés d’organiser, prioriser et rationaliser la production technologique. Enfin, en périphérie mais de façon structurante, apparaissent des enseignants-chercheurs, directeurs de recherche et cadres de l’administration publique ou européenne, qui forment, légitiment et régulent cet écosystème. L’ensemble dessine un monde professionnel centré sur la conception, l’optimisation, la gouvernance et la normalisation des systèmes techniques complexes.

Par exemple : Irénée Régnauld, chercheur en IA éthique, doctorant en sociologie à l’EHESS/INSA (que nous rencontrions déjà ici et ). Amar Mezioud, DevOps chez Orange. Laurent Perrin, architecte cloud chez Orange. Cyril Belmehdi, chef du renseignement économique aux laboratoires Pierre Fabre (un des trois plus grands groupes pharmaceutiques français). Corentin Grard, développeur chez IBM (International Business Machines Corporation, une immense multinationale états-unienne de l’informatique). Bruno Pourtier, « Tech Lead » chez Publicis Sapient (conseil en transformation digitale, filiale de l’immense groupe de com’ Publicis). Bruce Heller, Chef de projet digital chez Prisma Media (une filiale du conglomérat Louis Hachette Group, propriété de Bolloré). Etc.

La classe des cadres de la mégamachine défend la tech et s’en prend à celles et ceux qui osent critiquer la techno-industrie. Quoi de plus attendu ?

S’ils se disent ou pensent parfois progressistes, ces gens-là sont en réalité structurellement conservateurs. Ils ne dirigent pas le techno-monde, mais appartiennent à la technocratie qui en assure la continuité et le perfectionnement —c’est précisément ce monde qui fonde leur sécurité matérielle et leur place sociale.

Leur pseudo « antifascisme » ne combat pas la domination, il combat ce qui menace l’ordre techno-industriel. Il traite de fasciste non pas ce ou celui qui renforce l’État, la technique, la surveillance et l’organisation industrielle de la vie, mais celle ou celui qui ose souligner leur incompatibilité avec une société réellement démocratique. Cet « antifascisme » fonctionne comme une police idéologique du technomonde : il ne s’attaque pas aux structures autoritaires, il les protège, en criminalisant symboliquement celles et ceux qui les désignent comme le cœur même du problème.

Un « antifascisme » qui prend donc la défense des infrastructures techno-industrielles que les fascismes bien réels utilisent déjà et utiliseront toujours plus intensément pour nous exploiter, nous dominer, nous contraindre, nous aliéner.

Nicolas Casaux

P.-S. : De la part des membres d’OnEstLaTech, une telle prise de position est attendue. Elle l’est un peu moins de la part de gens qui prétendent lutter contre l’ordre existant. En s’associant aux cadres de la mégamachine, aux ingénieurs de Big Pharma et de l’IA, les « rebelles » d’Extinction Rebellion, des collectifs antifas et des Soulèvements de la Terre nous démontrent à quel point ils ont intériorisé la perspective de la technocratie, les idées dominantes, les idées des classes dominantes – et donc l’inanité de leur rébellion.

ANNEXE I

Concernant ATR spécifiquement, il leur est reproché de rejeter les luttes contre toutes les formes de domination autres que technologique. Le reproche est justifié. Il s’agit de la seule chose vraie de tout le communiqué. De la seule.

À côté de ça, les sectateurs de la tech accusent ATR de « professer » un « purisme idéologique qui essentialise la Nature ». On aimerait comprendre ce que cela signifie. Quelle est cette « nature » qu’ATR « essentialise », et en quoi est-elle « essentialisée » ? D’après ce que tout le monde peut constater, ATR cherche simplement à défendre la nature : les espèces vivantes, les communautés biotiques (écosystèmes), les forêts, les rivières, les mers, les océans, etc.

Plus imbécile et plus gratuit encore, si c’est possible, les zélotes de la tech soutiennent ensuite que cette écologie-qui-essentialiserait-la-Nature aurait « inspiré la création des parcs nationaux en Afrique » et le fait de chasser les peuples autochtones qui y vivent. Il fallait oser. ATR prend régulièrement la défense de ces peuples autochtones et de leurs modes de vie. Il s’agit d’un des chevaux de bataille du groupe. L’accusation est donc d’une malhonnêteté totale.

En outre, des individus aussi divers que Simone Weil, Léon Tolstoï, George Orwell, Aldous Huxley, Jaime Semprun, Miguel Amoros, B. Traven, Matthieu Amiech, Aurélien Berlan, René Riesel ou encore Bernard Charbonneau ont défendu ou défendent (pour ceux qui sont encore de ce monde) une perspective similaire à celle d’ATR en ce qui concerne la technologie et l’industrie. Sans surprise, nos courageux thuriféraires « antifascistes » de la tech ne parlent jamais de ces personnes et ne mentionnent jamais leurs idées. Il est évidemment plus stratégique pour eux de focaliser leur propagande de demeuré sur ATR.

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