Comment oublier Gaza

Chère Eva Illouz,

J’ai lu votre tribune parue dans Le Monde du 18 décembre 2025, intitulée « Lantisémitisme global a fait du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus ». Vous y affirmez que l’antisionisme serait aujourd’hui la forme contemporaine d’une « culture de l’antisémitisme » profondément enracinée – au même titre que la culture du viol. Une culture qui trouverait à chaque époque une formulation et un contenu renouvelés tout en reconduisant les mêmes « schèmes de pensée » d’un « antisémitisme ancestral ».

A vous lire, l’antisémitisme aurait ainsi changé de nature avec la création de l’Etat hébreu. En revêtant les habits neufs de l’antisionisme, il construirait désormais une haine à l’échelle du monde dont le motif central serait la négation de la légitimité et de l’existence d’Israël et qui ferait, par voie de conséquence, « du monde entier un lieu où les juifs ne sont pas les bienvenus ».

Je ne sais pas où vous allez chercher cette idée que les juifs ne seraient pas les bienvenue « dans le monde entier ». Vous le savez comme moi, il est de très nombreux pays qui ignorent à peu près tout des juifs et de leur histoire – même si des juifs ont pu parfois s’y installer pour échapper à l’antisémitisme. Des milliards d’individus sur cette planète n’ont aucun problème avec les juifs, et des milliards d’individus ne connaissent rien aux juifs et au judaïsme, et encore moins au sionisme et à son histoire. Ils n’aiment ni ne détestent les juifs, ils s’en foutent et ils ont, d’ailleurs, quantités d’autres groupes et minorités à haïr : des musulmans en Inde aux Chinois en Indonésie, en passant par les réfugiés africains au Maghreb et les Ouïghours en Chine, la liste est longue, interminable. Et, pour certains juifs, émigrer dans certaines de ces contrées pouvait même d’ailleurs avoir quelque avantage : dans sa très belle autobiographie familiale, Rien de ce qui est humain ne nous est étranger, l’anthropologue et historien Claudio Lomnitz raconte ainsi qu’il interrogea son grand-père Misha juif de Bessarabie, « sur ce qu’il avait ressenti à son arrivée » au Pérou en 1924. « Il me répondit qu’il était merveilleux d’arriver dans un endroit où “personne ne savait ce qu’était un Juif” ».

L’Etat d’Israël est aujourd’hui reconnu par les Etats les plus puissants du monde, et le plus puissant d’entre eux, les Etats-Unis, lui accorde un soutien militaire et diplomatique sans faille depuis sa création. La question de l’existence d’Israël, vous le savez, n’est plus une question en réalité – depuis les dernières défaites militaire des Etats arabes il y a cinquante ans. La rage de ceux qui rêvent encore de sa disparition est tout simplement vaine, et il faut être crétin, aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas constater qu’Israël existe et n’est pas prêt de disparaître. Si la sécurité de l’Etat hébreu reste menacée, son existence est concrètement garantie par sa puissance militaire qui est sans équivalent dans la région.

L’un des fondateurs du Congrès juif mondial Nahum Goldmann, rapporte l’une de ses conversations avec David Ben Gourion, le premier chef du gouvernement de l’Etat d’Israël, au milieu des années cinquante : « “J’aurai bientôt soixante-dix ans, confie Ben Gourion. Eh bien, Nahum, me demanderais-tu si je mourrai et si je serai enterré dans un État juif que je te répondrais oui : dans dix ans, dans quinze ans, je crois qu’il y aura encore un État juif. Mais si tu me demandes si mon fils Amos, qui aura cinquante ans à la fin de l’année, a des chances de mourir et d’être enterré dans un Etat juif, je te répondrais : cinquante pour cent. » Mais enfin, l’interrompis-je, comment peux-tu dormir avec l’idée d’une telle perspective tout en étant Premier ministre d’Israël ? « Qui te dit que je dors ?” répondit-il simplement ».

Aujourd’hui, je crois que les dirigeants d’Israël n’ont pas de problème de sommeil.

Vous avez raison de rappeler que des voix contestant l’existence d’Israël se font encore entendre dans le monde, que ce soit des Etats comme l’Iran qui ont fait de l’« ennemi sioniste » un pilier de leur idéologie et de leur diplomatie, ou de divers groupes et individus animés par la haine des juifs et d’Israël. Des paroles parfois suivis d’actes, comme en témoigne l’épouvantable attentat antisémite de Sidney, le 14 décembre dernier. Je sais aussi que les juifs, israéliens ou non, ont vécu dans leur chair et dans leur coeur les attentats terroristes du 7 octobre 2023 et que, face à la recrudescence des actes et propos antisémites, ils manifestent une inquiétude très légitime. Par parenthèse, je crois que les juifs et les Israéliens devraient autant craindre cet antisémitisme affiché que le philosémitisme louche de leurs nouveaux amis et soutiens venus de l’extrême droite, en France et ailleurs.

Oui, comme vous le dites, la haine raciste est profondément « enracinée dans des schèmes de pensée qui dévalorisent et méprisent un groupe ». Je rajouterai que de nombreux groupes dans le monde sont aussi incessamment persécutés par des Etats qui excellent dans l’art de chauffer à blanc les pulsions identitaires et les angoisses existentielles de leur population. Et, en la matière, les dirigeants israéliens, de Benjamin Netanyahou à Bezalel Smotrich, n’ont rien à prouver, tant leurs déclarations ont pu exprimer sans aucun surmoi les stéréotypes racistes les plus répugnants à propos des Palestiniens.

Israël est une nation jeune. Comme vous l’écrivez, « Israël s’est créé comme un pays de réfugiés au sortir de la seconde guerre mondiale, offrant un abri à ce qu’il restait des juifs décimés par les pogroms et la Shoah, ainsi qu’au million de juifs expulsés des pays arabes ». Le sionisme, quant à lui, est plus ancien, et vous savez comme moi, et comme tous les historiens, qu’il fut à la fois un projet d’émancipation national des populations juives européennes persécutées ET une des derniers entreprises de colonisation venue d’Europe – de l’aveu même de son initiateur, Theodor Herzl. Pas l’un (un projet national) ou l’autre (un projet colonial), mais l’un et l’autre.

Reconnaissez, chère Eva Illouz, qu’il est difficile de reprocher leur antisionisme aux Palestiniens qui n’étaient pour rien dans l’antisémitisme européen et la destruction des juifs d’Europe. En 1956, Moshe Dayan, le chef d’état-major de l’armée israélienne, prononça un éloge funèbre en l’honneur d’un jeune responsable de la sécurité d’un kibboutz situé à quelques centaines de mètres de la frontière avec la bande de Gaza : « Hier matin, Ro’i a été assassiné. Enivré par la sérénité de l’aube, il n’a pas vu ceux qui l’attendaient en embuscade à la lisière des labours. Mais ne jetons pas l’opprobre sur ses assassins. Pourquoi leur reprocher la haine brûlante qu’ils nous vouent ? Cela fait huit ans qu’ils vivent dans les camps de réfugiés de Gaza, alors que, sous leurs propres yeux, nous avons fait nôtres la terre et les villages dans lesquels eux et leurs ancêtres ont vécu. » Il réaffirmait alors : « Nous sommes la génération de la colonisation ; sans nos casques d’acier et le canon de nos fusils, nous ne pourrons jamais planter un arbre ni bâtir une maison. »

Si le sionisme appartient originellement à l’histoire européenne, il est devenu avec la création d’Israël l’héritage des Israéliens eux-mêmes. Et c’est à eux de décider ce qu’ils en feront à l’avenir, c’est à eux de décider si la part coloniale du sionisme doit être rangée au magasin des souvenirs peu glorieux de leur histoire. Quoi qu’en dise et en pense le reste du monde, qui doit néanmoins bien constater qu’Israël ne prend pas tout à fait ce chemin-là.

Hannah Arendt ne portait pas le sionisme dans son coeur. Elle écrivait à Gershom Scholem en 1946 qu’« il ne reste d’autres solutions aux nationalistes cohérents que de devenir raciste » et que « la transformation d’un peuple en une horde raciale est un péril permanent de notre époque ». Il suffit de regarder le monde pour voir que l’histoire ne cesse de lui donner raison, et que le racisme ne s’est jamais aussi bien porté sur Terre. Et Israël n’échappe pas à la règle, rejoignant la condition de tous les Etats que compte la planète : au fond, près de quatre-vingt ans après sa naissance, il est devenu un Etat comme un autre qui doit vivre, comme tous les Etats-nations de cette planète en traînant avec lui son propre passé et son long cortège de saloperies, de massacres et d’oppressions.

Et, de ce point de vue, je dois vous dire que votre texte m’a stupéfait. Je l’ai relu plusieurs fois pour être sûr de ne pas me tromper. Mais non, je ne me suis pas trompé. Vous avez écrit cette longue tribune sans mentionner le nom de Gaza.

Pas une seule fois.

Je me demande ce qu’il faut penser de cet « oubli », qu’il soit conscient ou non, délibéré ou non, peu importe. Le fait est que, dans un texte qui défend l’idée que « cest la terre entière qui nous [aux juifs] est désormais devenue inhospitalière », vous n’accordez pas une ligne, pas un mot à la guerre menée par Israël à Gaza – et désormais en Cisjordanie. Vous n’accordez pas un mot aux plus de 70 000 victimes et aux plus de 20 000 enfants tués par l’armée israélienne depuis deux ans. Vous n’accordez pas un mot au territoire bombardé de Gaza qui est devenu, pour le coup, un peu plus qu’une terre « inhospitalière », un véritable camps de réfugiés affamés et un cimetière à ciel ouvert où même les cimetières ont été détruits au bulldozer.

Ah si, vous évoquez, en passant, « les Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions du gouvernement israélien ».

Des « exactions », vraiment ? Vous n’avez pas trouvé d’autre mot ?

Je ne sais si, un jour, Israël mettra un terme à sa fuite en avant meurtrière et à sa politique de massacre et d’éradication de la présence palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Mais si ce jour arrive, les Israéliens et leur dirigeants n’échapperont pas un examen de conscience pour affronter ce que ses dirigeants se sont autorisés à faire, sans parler de la complicité des Etats qui n’ont rien — ou très peu — fait pour les arrêter. Comme n’importe quel Etat sur cette terre, Israël devra vivre avec cette responsabilité historique, et avec cette mémoire-là.

En attendant, ce n’est pas « le monde entier » qui est devenu « inhospitalier » aux « juifs ». Ce sont des dirigeants et militaires israéliens qui se trouvent poursuivis pour leurs crimes de guerre par des tribunaux nationaux et internationaux. Comme d’autres dirigeants d’autres pays du monde, aujourd’hui comme hier. Ces plaintes, issues des sociétés civiles, n’ont pas pesé lourd sur le cours de cette guerre, et elles ne mèneront sans doute pas bien loin. Mais elles rappellent à tous les dirigeants criminels de cette planète que ces sociétés civiles ne les laisseront pas tranquilles.

H Jallon sur son blog à mediapart

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Hugues Jallon | Le temps des salauds. Comment le fascisme devient réel. Divergences, 112 p., 12 €

Cet essai est comme un livre de comptes. En temps réel ou presque, il relève les compromissions des uns et des autres. Les éditocrates énergiques, qui contribuent par leur discours à camoufler la dangerosité de l’extrême droite. Les ministres volontaristes, qui baissent bien bas leur chapeau à leurs homologues étrangers les plus féroces. Les députés sans scrupules, qui préfèrent l’autoritarisme antidémocratique à toute évocation de justice sociale. Bref, une succession tristement carnavalesque, qui sera familière à qui s’intéresse de près ou de loin à l’actualité politique française.

Le livre utilise un procédé efficace : les salauds ne sont pas nommés dans le corps du texte, mais ils le sont dans les notes en fin d’ouvrage. Cela créé un défilement ininterrompu, celui d’une masse de personnalités publiques qui œuvrent de concert pour rendre concrète la possibilité fasciste. Néanmoins, le lecteur curieux n’aura qu’à tourner quelques pages pour connaître les noms de ceux qui y contribuent – leur responsabilité individuelle, manifeste, n’est pas niée.

On sait (et toute personne un peu informée sait) ce qui est en train de se tramer. Mais puisqu’il nous est parfois difficile de prendre conscience de qui arrive, il peut être bon de lire ce livre. Alors lisons, à nouveau, qu’un président en exercice a donné une interview à l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles – et a cité, sans le nommer, Charles Maurras ; qu’un ministre en activité a chaleureusement félicité Elon Musk pour son arrivée à la tête d’une officine gouvernementale trumpienne ; qu’une cohorte de journalistes et d’hommes politiques a « accepté, sinon soutenu, des mois durant, une guerre ouverte menée contre des civils par un gouvernement d’extrême droite au nom de son droit autoproclamé à la légitime défense » à Gaza  ; qu’un président de région a affirmé qu’en France les associations « sont nourries d’une pensée d’extrême gauche et financées sur fonds publics » ; et que tout projet, même vague, d’augmentation des taxes sur les entreprises s’est aussitôt attiré les foudres du patron de LVMH – lequel a, pour cela, récolté des lauriers tressés par le parti au pouvoir.

Dans un des passages les plus marquants du livre, Hugues Jallon décrit plus largement là où nous en sommes. « Ils savent que la pression scolaire et la pression au travail minent toujours plus la santé mentale de ceux qui la subissent ; [… ] que la course générale à la productivité, à la rentabilité et à la compétitivité dessine un monde où personne n’a envie de vivre – savent-ils que, depuis des années, dans ce pays, on se quitte en se disant ‘’bon courage’’ ? Comme nous, ils savent d’autres choses encore. Par exemple, ils savent qu’il existe un immense amas de déchets, un véritable continent de plastique dans l’océan Pacifique ; que 60 % de la population d’animaux sauvages a disparu en cinquante ans ; que près de 30 % des espèces connues sont menacées d’extinction. » Ils savent, les salauds, mais font tout leur possible pour que rien ne change.

Sous cet aspect-là, l’ouvrage est efficace, rythmé et clair. Revenons cependant à l’axiome qui lui a donné son titre : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons. » Comme tous les axiomes, il n’est pas interrogé. Hugues Jallon le précise seulement, à grands traits, dans les premières pages. Reprenons. Le salaud ne serait pas le fou, car « il n’a pas d’imagination ni de vision », « il ne se jette pas de tout son corps ». Le fou agirait au sein de « bandes de cinglés lunatiques [qui] parviennent à monter sur la scène publique et à faire entendre et résonner leurs délires ». « Les fous s’agitent, braillent, ils parviennent à séduire une frange de l’électorat, mais longtemps ils restent isolés. »

Aux fous donc la pseudo-audace rhétorique, la créativité idéologique, la détermination des enragés et des francs-tireurs, et aux salauds les petites tractations égotistes, la volonté de se faire une place au soleil, le désir d’utiliser la poussée fasciste pour maintenir en place le système capitaliste. Mettons. Mais le mot « fou » est pris dans des systèmes de labellisation et de domination qui ne peuvent  être subitement abolis. Sa densité sémantique le rend difficilement transmutable. La question des rapports entre folie et fascisme est particulièrement piégée – et elle mérite d’être patiemment analysée. Rappelons seulement que l’idéologie eugéniste et raciste du Troisième Reich a suscité ce qui a été nommé « l’extermination douce » au sein des hôpitaux psychiatriques français, soit la mort de plus de 40 000 personnes d’inanition et de maladie. Ce phénomène massif de mort, aussi appelé « l’hécatombe des fous » par l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen, nous enseigne que le fascisme ne commence pas avec les fous, mais par eux. Les fous, au sens premier du terme, sont les premiers à nourrir la machine exterminatrice.

On est encore plus surpris, peut-être, par l’apparition du mot « folie » au beau milieu du livre, dans un paragraphe dédié aux sovereign citizens, une théorie du complot relative à une fausse possibilité de démissionner de l’état civil. Là aussi, la question des rapports entre conspirationnisme et irrationalité mérite de la prudence. Dans un article de 2021 publié sur AOC, intitulé Les fous et les sages, Jacques Rancière soutenait avec justesse que les « théories complotistes et négationnistes relèvent d’une logique qui n’est pas réservée aux esprits simples et aux cerveaux malades » et que « la possibilité de tout nier […] est une possibilité inscrite dans la structure même de notre raison ». Il ajoutait que ce mode de pensée était « une variante de la rationalité dominante ». L’auteur sait d’ailleurs que le fascisme, lorsque l’ordre socio-économique paraît menacé, peut être choisi en tant que solution rationnelle par ceux qui nous gouvernent afin d’écarter tout risque insurrectionnel – c’est le choix qui revient aux salauds.

Cela dit, si l’on veut bien faire abstraction de cet axiome introductif propre à nourrir la confusion, on trouvera dans cet essai une forme efficace : une structure littéraire calquée sur le flux des actualités. C’est cette forme même qui nourrit un sentiment paradoxal, puisqu’elle semble avoir déjà un train de retard. À l’heure où l’on écrit ces lignes – l’ouvrage a paru il y a seulement trois semaines –, on aimerait déjà y ajouter plusieurs pages. Quelques-unes, au moins, pour tenter de cerner ce qui est à l’œuvre dans les déclarations d’empathie qui ont afflué après l’assassinat d’un influenceur MAGA, réactionnaire et raciste.

Si cet essai crépusculaire conserve une forme d’espoir, c’est celui qu’à un moment il faudra bien rendre des comptes. À un moment, il faudra bien témoigner, tenter de démêler les fils, essayer de comprendre comment tout cela s’est produit. À cette aune, Le temps des salauds est un ouvrage ambivalent, à la fois rythmé par le tempo des news et livre pour l’Histoire.

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