
Le patriotisme et l’esprit militaire inculqués aux enfants dès la maternelle
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février 2022, le Kremlin encourage des programmes de « cadets ». Dès l’âge de 4 ans, les petits Russes apprennent à défiler, à obéir aux ordres et à manier des armes factices.
Soudain, les visages des élèves se sont illuminés, surpris et enthousiastes. Dans leur maternelle de Syktyvkar, ville de 200 000 habitants à plus de 1 000 kilomètres au nord-est de Moscou, leur groupe s’appelle « Arc-en-ciel ». Ce 24 mars 2025, l’un des pères de ces enfants était invité pour organiser une « rencontre éducative ». Devant ces tout-petits, âgés d’environ 5 ans, il a étalé un arsenal de répliques de fusils d’assaut et de pistolets. « Les yeux des enfants se sont mis à briller quand l’homme dans son bel uniforme a sorti les armes. Tous voulaient toucher, essayer ! », ont ensuite raconté les éducatrices sur leur page VKontakte, l’un des réseaux sociaux les plus populaires en Russie.
A la fin de la rencontre, les enfants ont montré à leur invité ce qu’ils avaient retenu des leçons. lls ont franchi un parcours d’obstacles. Puis ils ont exécuté l’ordre de se coucher, visage au sol, mains derrière la tête. Le père leur a expliqué qu’il s’agissait de la position à prendre en cas d’utilisation d’une arme nucléaire par l’ennemi.
A Syktyvkar, Teremok (littéralement « la petite maison ») est l’une de ces nombreuses écoles maternelles qui, à travers la Russie, ont mis en place des groupes de « cadets » en herbe depuis le lancement par le Kremlin, en février 2022, de l’« opération militaire spéciale » en Ukraine. Comme dans la classe de l’« Arc-en-ciel », les enfants ont des « rencontres éducatives ». Ils participent à des concours de marches et de chants militaires, se retrouvent pour des rassemblements et des bals entre cadets et rencontrent régulièrement des militaires. Ils apprennent à se protéger en cas de tirs et à rendre un rapport avec une précision militaire. Et ils portent le béret rouge de cadet. La cible : les enfants de 4 à 7 ans.
Centrés sur le patriotisme et une préparation militaire élémentaire, ces programmes ont commencé à apparaître dans les maternelles dès 2014, lors de l’annexion de la Crimée par la Russie. Après l’invasion de l’Ukraine, en 2022, le mouvement a pris de l’ampleur. Au total, selon le décompte du média en ligne indépendant russe Viorstka, au moins 57 localités, dans 26 régions de Russie, ont créé de tels groupes dans des écoles, la plupart après le début de la guerre en Ukraine.
Initiation au tir
Le programme varie selon les établissements. Mais le cadre se veut toujours ludique. Les enfants peuvent rencontrer des participants de l’« opération militaire spéciale », s’initier au tir et au combat au corps-à-corps, enfiler masques à gaz et gilets pare-balles, tresser des filets de camouflage et participer à des événements municipaux en uniforme de parade. Les instituteurs et les directeurs d’établissement échangent leurs méthodes, certains allant jusqu’à conclure des partenariats avec des universités militaires. Ils affirment contribuer ainsi à « la formation précoce » des enfants.
Au Conseil de la Fédération, la Chambre haute du Parlement russe, la commission chargée des affaires constitutionnelles et de la construction de l’Etat a déposé, à l’été, une proposition de loi sur l’éducation de ces cadets. Son objectif déclaré : former « l’élite de cadres destinés au service militaire et public ». Le texte, qui devrait entrer en vigueur en 2026, doit définir des normes unifiées à l’échelle nationale pour l’enseignement des cadets. « Je ne vois rien de mauvais dans une préparation au service militaire, même dès la maternelle », a déclaré le premier vice-président de la commission, Artiom Cheïkine.
Peu à peu, à travers la Russie, des normes communes se mettent déjà en place. A en croire les témoignages du personnel éducatif sur les réseaux sociaux, un rituel a commencé à s’établir pour la cérémonie d’initiation : l’hymne national retentit dans la salle de classe ; le drapeau russe flotte ; et, par trois fois, les enfants crient « Je le jure ! », en signe de leur fidélité au drapeau et à la nation.
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« Les enfants ont appris les exploits des jeunes héros et la résistance à la famine pendant la grande guerre patriotique [1941-1945] », explique un employé de la maternelle Skazka (« conte de fées ») à Pokatchi, ville de 15 000 habitants en Sibérie. « Les enfants posaient de nombreuses questions : “Pourquoi les filets [de camouflage] sont-ils si grands ?”, “Combien de filets avez-vous déjà tressés ?” Chaque réponse apportait de nouvelles connaissances à nos petits penseurs », raconte un employé de l’école Alionouchka (nom d’un personnage de conte), dans la région de Samara, sur la Volga.
Dans certaines villes, ces groupes de cadets en herbe sont créés en vue de leur intégration à des écoles militaires. A Syktyvkar, le jardin d’enfants numéro 112 a monté un groupe spécialisé de futurs policiers. Dans la région de Koursk, près de la frontière avec l’Ukraine, partiellement occupée par les troupes de Kiev à l’été 2024, les élèves d’une maternelle sont d’office intégrés dans la classe de « gardes-frontières » d’une école voisine. Cette classe est dirigée par un vétéran de l’« opération militaire spéciale ».
A Kostomoukcha, petite ville de Carélie, région frontalière de la Finlande, des cadets ont été intégrés au ministère des situations d’urgence. Une section y a été créée : « Les Petits Sauveteurs ». A Saransk, à 600 kilomètres à l’est de Moscou, des enfants ont été directement admis par les cadets de la garde nationale, une structure policière autonome sous l’autorité directe de l’administration présidentielle.
Initiatives d’enseignants
Certaines de ces écoles collaborent avec des mouvements de jeunesse liés à des universités dotées d’un département militaire. D’autres groupes naissent à l’initiative d’enseignants ou de directeurs, qui jugent particulièrement important d’inculquer le patriotisme dès le plus jeune âge. Cela peut commencer par des activités, comme des visites de musées d’histoire locale ou des ateliers de combat au corps-à-corps. « L’important, ce n’est pas l’aspect militaire, mais l’amour de la patrie, confie Marina, une mère contactée par Viorstka qui n’a pas souhaité donner son nom. Les enfants ne portent l’uniforme que les jours de fête. Nous savions qu’il n’y aurait pas de discipline militaire stricte. Les parents des filles s’y seraient opposés. »
Dans de nombreuses villes, les programmes sont ouvertement militaires. A Koursk, les très jeunes cadets apprennent les bases du combat rapproché. A Samara, ils ont participé à un atelier de fabrication de filets de camouflage. A Khabarovsk, grande ville de l’Extrême-Orient russe, les enfants perfectionnent la marche au pas cadencé. A Karaidel, petite ville du Bachkortostan, dans le centre de la Russie, les tout-petits ont eu droit à des explications sur la façon de construire du matériel militaire. Cet exposé a été suivi d’un petit spectacle intitulé : Comment Kolobok [personnage légendaire d’un conte russe] se préparait à rejoindre l’armée.
« Les enfants aiment découvrir de nouvelles choses », avait expliqué dès septembre 2024 à la télévision locale, Larissa Dermenji, autrice du projet « Cadet dès la petite enfance » à Pokatchi. Sa maternelle, Skazka, a obtenu le statut de plateforme régionale d’innovation grâce à ses méthodes peu conventionnelles pour inculquer l’amour de la patrie. En uniforme, rouge ou bleu selon les classes, les enfants commençaient, en 2024, leur semaine par une cérémonie de levée du drapeau russe, qu’ils hissaient eux-mêmes devant une fresque représentant le Kremlin. Puis ils apprenaient à la fois l’histoire de la Russie et l’actualité récente, célébrant notamment le « succès » du « rattachement » de la Crimée. « Si le pédagogue les captive et prépare bien l’activité, les enfants absorbent tout comme des éponges », s’est réjouie Mme Dermenji.
Viorstka est un média en ligne indépendant russe, fondé en 2022, qui se consacre au reportage de terrain et au journalisme d’investigation sur des sujets sensibles, tels que la guerre en Ukraine, la censure ou les violences intrafamiliales. Ce reportage a été traduit et édité par Le Monde dans le cadre d’un partenariat exclusif.
Anna Ryjkova (Viorstka) ; lemonde
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Commentaire reçu
L’endoctrinement militaire des enfants s’accélère en Russie. Le enfants peuvent être aussi cuisinés par leurs instits pour savoir si leurs parents ou frères ou sœurs ne tiendraient pas des propos « anti-patriotes ». L’éducation des enfants à la guerre date d’au moins 2018. Mon comparse photographe en a rapporté des images.
Entendu Emmanuel Todd parler de la Russie et de l’Europe avec Laure Ancelin. Un point m’a toujours étonné chez cet historien-démographe : il relie toujours les agressions impérialistes aux peuples plus nombreux que d’autres. Pourtant les Mongols étaient une poignée et ont créé le plus vaste empire de l’Histoire, les arabes étaient peu nombreux, les Mandchous aussi par rapport aux Hans, les Grecs par rapport aux Perses.
Bien sûr, on peut penser que Poutine n’attaquera pas la Pologne, mais je n’aimerais pas être letton ou estonien. Que l’Europe soit en déclin géopolitiquement, c’est évident. Et démographiquement aussi, mais ce n’est pas mieux en Russie. Quant au déclin américain, il n’analyse pas sa mue avec Trump ni ne fait le lien avec les « valeurs » communes de Donald et de Vladimir. Cela est nouveau et change la donne. Il devrait être manifeste que tous les deux veulent la peau de l’Europe au-delà de la seule UE.