Jusqu’ici structurée autour de chapelles distinctes, elle converge dans un national-syncrétisme »
Longtemps éclaté, le paysage de la droite radicale dépasse ses clivages à la faveur de la numérisation, des dissolutions de mouvements, mais aussi du mot d’ordre fédérateur du « grand remplacement »
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Au-delà de la légitime émotion, la manifestation du 21 février en hommage à Quentin Deranque est la concrétisation d’un mouvement de fond entamé depuis plusieurs années : la possibilité de voir converger les mouvements d’extrême droite radicale. Après des décennies de rivalité, comment expliquer cet aggiornamento ?
Historiquement, la scène de la droite radicale française s’est structurée autour de chapelles distinctes. Les groupes ne soutenaient pas des modèles d’organisation politique similaires. Ils n’étaient pas alignés sur leurs options géopolitiques, comme le conflit israélo-palestinien l’a longuement illustré. Ils se distinguaient quant à leurs orientations stratégiques : le rapport à la violence et à son usage dans le champ politique faisait débat, tout comme la tentation de la participation aux élections.
Chacun avait ainsi ses cercles, ses codes, ses rendez-vous, son Panthéon d’intellectuels organiques, son corpus idéologique… Chacun cherchait à attirer vers lui un stock relativement stable de militants, afin de devenir le véritable représentant de la radicalité extrême droitière.
Des décennies durant, la radicalité fut ce rhizome de groupuscules interconnectés mais en compétition. Même sous Vichy, il n’y avait pas de parti unique, mais des dizaines de groupes en concurrence. Seul Ordre nouveau parvint en 1971 à rassembler 2 147 adhérents quand les services de police estimaient la mouvance à 2 500 personnes. Cette situation lui permit l’année suivante de fonder le Front national. Le processus unitaire a donc ses effets. Or, il se déploie aujourd’hui à bas bruit.
Depuis plusieurs années, la convergence est devenue possible. En 2023, on découvrait sur la chaîne Telegram FRDeter des militants venus d’horizons divers prêts à faire taire leurs désaccords. La même année, à Saint-Brevin-les-Pins (Loire-Atlantique), les manifestations accompagnées de violences contre l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile réunissaient des militants venus de toute la France et de toute la mouvance. Dans la Drôme, la descente nocturne de militants à Romans-sur-Isère après la mort du jeune Thomas à Crépol faisait la même démonstration. La manifestation en hommage à Sébastien Deyzieu, organisée chaque année depuis 1994 par le Comité du 9 mai (C9M) a pris depuis deux ans une ampleur singulière, rassemblant plus de militants que jamais.
Polarisation du débat démocratique
Trois éléments ont permis ce phénomène : la numérisation, les dissolutions de mouvements, l’ethnicisation.
Les radicaux s’expriment sur Telegram. Leurs communautés échangent peu, par exemple, entre les fans d’Alain Soral et les identitaires. Mais il existe une zone de chaînes où chacun converge afin d’échanger autour des mémoires, du trolling, et où le nationalisme devient un style de vie. La chaîne du C9M fait l’interface entre néofascistes et identitaires. Une culture commune s’établit à ces carrefours.
Elle est renforcée par l’effet des dissolutions de mouvements. La loi existe depuis 1936 mais 29 % des dissolutions ont été prononcées entre 2017 et aujourd’hui. La moitié de ces dissolutions concerne l’extrême droite. Cette intensité a profondément déstabilisé l’écosystème militant, notamment en faisant disparaître les mouvements nationaux structurés au profit d’une myriade de petits groupes communaux. Si les barrières idéologiques avaient du sens entre mouvements rivaux, elles deviennent caduques quand ce qui détermine le groupe est simplement le fait d’être là, « hic et nunc ».
Elles en ont d’autant moins quand l’essentiel de la mouvance a largement adopté le corpus idéologique des identitaires, leur « ethnodifférentialisme », et s’accorde à considérer que le « grand remplacement » est le problème essentiel et la « remigration » la solution unique. Ces mots d’ordre ont permis de faire l’union. Toutes les dissolutions se sont appuyées sur le mobile juridique de l’incitation à la haine, en établissant un continuum entre radicalité idéologique et radicalisation violente.
En somme, la dynamique centrale est désormais celle d’un national-syncrétisme. Plus fédérateur, il permet l’extension du domaine de la radicalité. L’implantation des groupuscules renvoyait depuis près d’un siècle à une géographie assez précise, avec pour premiers secteurs notables l’axe formé par le couloir rhodanien jusqu’à la Provence-Alpes Côte d’Azur et la région parisienne. Des décennies durant, leur violence se concentrait à l’est de la ligne Le Havre-Perpignan. Depuis 2015, l’activisme s’est étendu à l’ensemble du territoire et diffusé dans la ruralité.
Le parcours de Quentin Deranque illustre bien le national-syncrétisme, lui qui serait passé chez les royalistes et les nationalistes-révolutionnaires, a participé à la manifestation du C9M tout en assistant aux conférences des catholiques traditionalistes d’Academia Christiana, et qui se joignait donc aux identitaires de Némésis. Ayant grandi dans le village de Saint-Cyr-sur-le-Rhône (Rhône), il a été tué à Lyon, épicentre de la radicalité.
Enfin, cette radicalisation s’articule avec une polarisation du débat démocratique, où les tragédies sont revisitées dans des narrations collectives antagonistes. Polarisation mainstream et radicalités ne sont pas opposées par principe. Le service d’ordre de la manifestation du 21 février était dirigé par Marc de Cacqueray-Valmenier, le chef d’un groupe néonazi dissous en 2022, Zouaves Paris, par ailleurs salarié de Vincent Bolloré.
Agrégations émotionnelles
Avec trois collaborateurs parlementaires poursuivis, La France insoumise est, elle, à la croisée des chemins. Ni à droite ni à gauche, le mainstream et la radicalité ne partagent une doctrine unique. De chaque côté, ils mettent toutefois en commun des affects, des émotions politiques, des ressentiments mais aussi des récits capables de mobiliser largement.
Les autres camps politiques sont fracturés, laissant se poursuivre la montée du Rassemblement national. Cette polarisation transforme notre espace public en agrégations émotionnelles des appartenances, enfermant les uns et les autres dans une logique de camp, rendant impossible toute nuance ou dialogue. Tant d’évolutions difficilement compatibles avec la démocratie libérale.
Marion Jacquet-Vaillant est politiste au Centre d’études constitutionnelles et politiques de l’université Paris-Panthéon-Assas ; Nicolas Lebourg est historien et chercheur au Centre d’études politiques et sociales (CNRS et université de Montpellier).
