Ouvrir la porte de sa commune aux exilés

« Je n’ai aucun regret, je ne comprends pas que des maires refusent »

Quand il a fallu évacuer la « jungle » de Calais en 2016 et mettre à l’abri les milliers de migrants qui y vivaient, la commune de Croisilles a répondu présente à l’appel de l’État pour ouvrir le premier centre d’accueil et d’orientation (CAO) du Pas-de-Calais, et participer à l’effort national.

Un coup de téléphone a changé le destin de Croisilles. «  C’était un samedi d’octobre 2016, le préfet m’appelle et me demande : “ L’ancienne maison de retraite est-elle toujours debout ? On a vidé la jungle de Calais et on cherche un point d’accueil ” , m’a-t-il dit », relate Gérard Dué, maire de cette commune de 1 950 habitants près d’Arras. Les choses s’enchaînent très vite. « Le lendemain à 10 heures, la Vie active, l’association mandatée par l’État pour gérer la structure, visitait les locaux ; les jours suivants, le conseil municipal validait un centre d’accueil et d’orientation (CAO) pour les exilés. » Le premier du Pas-de-Calais.

Malgré les manifestations quotidiennes de l’extrême droite sous les fenêtres du maire et les intimidations, – « ils sont allés chez tous les élus qui avaient dit oui au CAO  », – ces derniers ne se laissent pas impressionner. Mais chez les habitants, la méfiance demeure : «  On avait organisé une réunion publique pour leur expliquer, ça a été très houleux, j’ai dû être raccompagné chez moi par les gendarmes, et puis petit à petit, la tension s’est estompée. »

Mais elle est réapparue en 2023 après le viol d’un adolescent dans la commune. Un Afghan, renvoyé du CAES peu de temps avant pour des violences, a été mis en examen pour ce viol puis jugé en avril 2025 à Paris. « À ce moment-là, l’extrême droite est revenue , j’ai été insulté, ils ont craqué des fumigènes, raconte l’édile.  Ce viol, c’est la seule chose qui s’est produite en dix ans, c’est assez injuste car nous n’avons jamais eu d’autres problèmes.»

Échanges culturels

Le CAO, devenu en 2017 un centre d’accueil et d’examen des situations (CAES), avait commencé par accueillir 35 hommes soudanais, dix ans plus tard, il y a en moyenne 150 exilés représentant 120 nationalités. Et les Croisillois ont appris à vivre avec eux. Des événements sont organisés pour favoriser les échanges culturels.

Chaque jour, les maraudes à Calais amènent des migrants  volontaires, ces derniers restent en moyenne 26 jours, parfois plus ou beaucoup moins. «  Si pour beaucoup d’entre eux, l’Angleterre reste le projet, certains amorcent un changement de trajectoire et nous demandent de les accompagner », assure Alain Boulanger, coordinateur pour la Vie activeEt on voit de beaux parcours. »

L’un d’eux est devenu ingénieur, un autre travaille dans le maraîchage, un autre encore a créé son entreprise.

Des réfugiés ont réussi à s’intégrer par le travail, «  l’un d’eux est devenu ingénieur, un autre travaille dans le maraîchage, un autre encore a créé son entreprise », énumère Gérard Dué, qui a même marié en 2025, deux personnes passées par le CAES. Content parce que ce centre dynamise aussi économiquement la commune.

Dans la pièce à côté, deux autres exemples : Razmenda Rahmatullah, Afghan de 38 ans, surveillant de nuit ici, et Hafsa Khalil Hamet, 45 ans, Soudanaise, elle, travaille comme traductrice pour la Vie active. Les deux parlent un français presque parfait. «  Pour ceux qui restent en France, il y a très peu d’échecs », glisse Alain Boulanger. Et «  leur intégration passe par la langue », glisse Bénédicte, bénévole depuis 2016, qui enseigne le français.

Une collectivité, c’est une petite république dans une grande collectivité qui s’appelle la France et donc elles doivent s’entraider.

Avec dix ans de recul, Gérard Dué «  n’a aucun regret. Je ne comprends pas que des maires refusent des gens qui ont quitté leur pays à cause de la guerre ou de la faim, appuie-t-il. Une collectivité, c’est une petite république dans une grande collectivité qui s’appelle la France et donc elles doivent s’entraider. »

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