Gaza et l’épidémie des couteaux

Depuis des mois, on se réveille en pensant à Gaza

Les injonctions à se taire, le flot continu des atrocités, le négationnisme et la propagande de guerre entravent le sens commun. Comment dire le génocide, ses dégâts irréversibles là-bas, mais également ici ? Ici, où les mêmes qui normalisent leur complicité bombent le torse contre l’ensauvagement des jeunes. Mais qui sont les barbares ?

** **

« Ce que nous voyons à Gaza est tellement douloureux, ça me fait mal dans tout le corps. » Pep Guardiola, entraineur de Manchester City, vient de nous prouver que le football professionnel n’est pas qu’un milieu de milliardaires décérébrés. « Ce n’est pas une question d’idéologie. C’est simplement l’amour de la vie, l’attention portée à son voisin. En voyant des garçons et des filles de quatre ans tués par des bombes ou à l’hôpital, [on peut penser] que ce n’est pas notre problème. Oui, on peut penser cela, mais attention : les suivants pourraient être les nôtres. Désolé, mais depuis le début de ce cauchemar, quand je vois tous les matins les enfants de Gaza, je vois mes propres enfants et j’ai très peur. » (Le Parisien, 10 juin 2025)

Le même jour en France, une autre émotion occupe la une des journaux : devant son collège, un adolescent de 14 ans a tué une surveillante à coups de couteau de cuisine. Sur les plateaux de télé, à la radio, experts, élus et ministres s’inquiètent de ce qui s’apparente à une épidémie de meurtres à l’arme blanche. On évoque l’influence toxique des jeux vidéo et des réseaux sociaux. Personne n’envisage que la réalité puisse y être pour quelque chose. Surtout pas ceux et celles qui, depuis un an et demi, nous obligent à assister, en direct et sans rien dire, à la destruction de Gaza.

Le Monde parle de « risques de déshumanisation, d’isolement et de passage à l’acte violent qu’accroît notre monde de plus en plus numérisé, individualisé et virtuel » (éditorial du 12 juin 2025). Issu d’une famille sans problème, pas si accro aux réseaux, l’ado de Nogent a fait preuve de détachement lors de son interrogatoire. Est-ce si surprenant quand la politique fait pareil ? Quand, malgré les leçons du covid, le gouvernement continue à dévitaliser le système de santé, ne fait-il pas preuve lui aussi d’une « perte de repères quant à la valeur de la vie humaine » (selon les mots du procureur de Nogent) ? N’est-il pas excessivement « détaché », M. Brice Teinturier, directeur de l’Ifop, quand il opine que, face aux enjeux du (pseudo) choc des civilisations, ce qui se passe à Gaza est « anecdotique » ?

La déshumanisation des Gazaouis va très loin. On nous demande de trouver à peine regrettable le meurtre de dizaines de milliers de civils, enfants, secouristes, grands-mères, journalistes. Ce relativisme de l’empathie expliquerait-il la mort banalisée de Zineb Redouane, Adama Traoré, Cédric Chouviat, Nahel Merzouk ? Ou celle des milliers de noyés en Méditerranée ? Il ne faut pas importer le conflit du Proche-Orient, nous dit-on. Mais qui importe quoi ? Aimé Césaire émettait l’hypothèse que la Shoah, c’était la violence coloniale revenue en Europe par effet boomerang. « Plus jamais ça », déclara alors l’Europe, la main sur le cœur. Sauf s’il s’agit d’indigènes ? Play it again, Sam.

S’il paraît inspiré par la série dystopique Black Mirror, l’actuel ensauvagement géopolitique n’est pas un jeu vidéo. C’est un message glaçant qu’envoie au monde un État paria armé et soutenu inconditionnellement par les puissances occidentales. Israël se moque du droit international, brandit la vengeance et le cynisme comme summum de la virilité, mène une guerre totale à des autochtones définis comme des « animaux humains ». Sentiment de toute-puissance et impunité sont mis en scène par un bourreau se posant en victime : bel exemple pour les psychopathes de demain !

Début 2024, des journalistes télé aboient sur une étudiante de la Sorbonne qui, avec ses camarades, tente de dire Stop au massacre. Ils lui font la morale et créent le soupçon, eux qui ne pipent mot sur leurs confrères assassinés par dizaines à Gaza : « Antisémite », « pro-Hamas ». Mais détrompez-vous, la brutalisation des mœurs politiques ne participerait en rien au mal-être de la jeunesse. Surtout après les confinements covid, l’éco-anxiété, la précarité, l’horizon bouché, les vieux que la réforme des retraites oblige à bosser à la place des jeunes.

Le spectacle de ce système devenu dingue nous hypnotise avec son discours univoque : l’oligarchie globale n’a plus besoin de démocratie, plus besoin d’habillage humaniste. Back to basics : loi du plus fort, autoritarisme, retour du refoulé colonial, regain d’appétit pour l’accumulation primitive, négationnisme climatique, ventes d’armes (et narcotrafic ?) dans le top 3 des valeurs boursières. La guerre de tous contre tous imprègne l’inconscient collectif, mais on vous jure que nos ados ne sont pas au courant.

Gaza, c’est la dystopie n°1 d’un capital radicalisé, la mise en scène de son jusqu’auboutisme suicidaire. L’Absurdistan trumpiste d’une Riviera créée par IA sur les ruines d’une histoire millénaire (remember Daesh à Palmyre), c’est la métaphore grotesque du joug de l’argent sur nos vies. Ça va être dur de faire plus moche dans le siècle. Quoique… la crainte de Guardiola n’est pas infondée : les surenchères belliqueuses sont ouvertes. Et si on attaquait le Liban, la Syrie, l’Iran au nom du droit unilatéral d’Israël à se défendre ? Au même moment, la fille d’un ami raconte que sur TikTok circule l’idée que la surveillante poignardée l’avait peut-être un peu cherché.

Coup d’œil panoramique via mon smartphone : le bunker survivaliste de Musk à Hawaï ; son incontinence interstellaire projetant la fuite des ultra-riches loin d’une planète qu’ils auront largement contribué à saccager ; les colonies suprémacistes en Cisjordanie comme avant-garde des gated communities, où le bon citoyen armé jusqu’aux dents vit dans la peur de son voisin armé lui aussi jusqu’aux dents ; la stigmatisation des pauvres, des musulmans, des pas-comme-nous ; Internet qui mouline de la post-vérité là où il promettait une communication horizontale. La comédie bourgeoise, business as usual, a muté en cauchemar de fin des temps. No future. Qu’en disent les enfants de Téhéran, d’Haïfa, de Kiev et de Gaza ? Et ceux et celles d’ici ?

Quand l’eau et l’air manqueront à force de polluer et de privatiser, d’autres Gaza viendront, d’autres réserves indiennes, d’autres en-dehors carcéraux. L’accaparement des ressources, l’arrachage des oliviers, les écoles détruites, les routes ségréguées : ce que font les colons en Cisjordanie, n’est-ce pas finalement le paroxysme de ce que le capital impose partout ?

Cette course vers l’abime des bas instincts créera d’autres ghettos où l’ont parquera les masses surnuméraires avant de leur couper les vivres au nom de la guerre au terrorisme et / ou du contrôle des frontières. L’insécurité sociale, climatique, alimentaire, économique ? Oubliez tout ça, l’insécurité, c’est les migrants et les ados ensauvagés. Les médias nous bombardent d’outrances, fabriquant sidération et consentement. Le fantôme de la guerre civile rôde, l’extrême-droite a la bride sur le cou : elle n’est plus l’épouvantail qui permet de reconduire les politiques néolibérales à chaque élection présidentielle, elle est devenue l’option ultra pour les perpétuer – par la force s’il le faut. Prends ça, gamin : c’est la jungle, va falloir te défendre.

Ce backlash mondial dévoile le vrai visage des élites – élites qui, selon Walter Benjamin, « sont bien plus barbares que le commun des mortels ». Elles savent que le roi est nu : l’extractivisme dévorant les ressources à la fois humaines et naturelles amènera des soulèvements majeurs et elles s’y préparent. Les émeutes de Los Angeles contre les rafles anti-migrants font ressurgir le mouvement social multiforme qui a provoqué ce fameux retour de bâton. Black lives matter, #MeToo, Occupy Wall Street, le combat des Sioux et des écolos contre le pipeline de Standing Rock, les luttes de travailleurs ubérisés, etc. Un activiste US exposait dans #lundimatin que le péril d’un coup d’État techno-fasciste est réel, mais que cette « panique morale » a été « méritée » par le caractère subversif des mouvements sociaux de la dernière décennie. Pour résister à cette crise de nerf réactionnaire, il faudra œuvrer à la jonction de toutes les forces d’émancipation.

C’est à un dépassement du capitalisme que les peuples sont invités, en urgence. L’esprit des révolutions arabes, celui du Hirak algérien et, ici, la mémoire vive des gilets jaunes (Ni Tebboune, ni Macron) feraient bien de s’allier un jour. Par exemple autour de la solidarité avec la Palestine, ce pays où Juifs et Arabes ne peuvent vivre qu’en égaux, en bonne attente, comme ils l’ont fait au fil des siècles tout autour de la Méditerranée. Libéré du sionisme, du Hamas et d’une Autorité palestinienne indigente et corrompue, la liberté de circulation et d’installation rouvrirait le paysage. Utopie ? Aujourd’hui, certainement. C’est pourtant la seule issue possible, à moins de déporter les 2 millions d’Arabes israéliens dans les ruines de Gaza et de transférer les 700 000 colons de Cisjordanie à Tel Aviv… Voilà comment bricoleraient sans doute une « solution à deux États » (ethniquement purs ?) l’hypocrite Occident qui n’a jamais rien fait pour freiner l’expansion illégale des colonies. Et s’ils attendent le feu vert de Netanyahou et Trump, on est mal.

Dimanche dernier, sur le Vieux-Port, un petit garçon en maillot de l’OM brandissait fièrement un carton en forme de tranche de pastèque avec écrit dessus « Boycott McDo ». Les ricanements, les calomnies, le venin craché contre la Flottille de la liberté ; le coup d’arrêt égyptien à la marche internationale sur Rafah ; les alibis fébriles du ministre des affaires étrangères après que les dockers de Marseille et de Gênes aient refusé d’embarquer les composants militaires d’Eurolinks à destination d’Israël… Fallait-il vraiment une nouvelle guerre, un potentiel chaos régional (et pourquoi pas mondial, avec Poutine en arbitre), pour faire oublier tout ça à une opinion publique qu’on imagine dotée d’une mémoire de poisson rouge ? Les États redoutent par-dessus tout une internationale des peuples. Et avec elle, une jeunesse debout qui – les paris sont ouverts – n’aura pas besoin de couteaux de cuisine pour dire qu’elle ne se laissera plus enfermer.

Bruno Le Dantec ; blog de mediapart ; 10 juin 2025