Autrefois la vie était simple !
– les parents donnaient l’exemple,
– l’instituteur transmettait le savoir,
– le curé enseignait la morale, l’amour du prochain et la transcendance,
– le gendarme dissuadait les délinquants.
Par ailleurs, la culture (la connaissance et le divertissement) demandait qu’on aille à sa rencontre. On choisissait. On demeurait maître chez soi, même si la médiocrité, comme le meilleur (à l’image de l’être humain) était déjà disponibles hors nos murs. Le monde était (relativement) stable et une génération se reconnaissait dans celles qu’elle avait enfantées.
Ces quatre piliers ancestraux de la société qui étaient des figures d’autorité nécessaires au développement de l’enfant, sont aujourd’hui dévalorisés et disqualifiés car concurrencées par l’alliance complice du capitalisme et de sa créature : la technologie.
Le capitalisme, qui a pour but de toujours innover pour produire et vendre toujours plus de biens matériels, nous impose depuis Marconi, un peu plus chaque année, des « contenus médiatiques ». Il a ainsi permis grâce à la technologie l’émergence de la religion de la « connectivité » intrusive et maître des esprits. Personne n’échappe aujourd’hui à l’irruption torrentielle au sein des familles de messages, images et injonctions véhiculés par les marchands prônant l’individualisme forcené.
Tout a commencé il y a 125 ans avec l’invention de la radio où la « réclame », l’information et le divertissement se sont invités gratuitement dans les foyers : il suffisait de tourner le bouton. Puis, au fil du temps, le pire et le meilleur ont continué à s’immiscer dans les familles.
Dorénavant, la publicité omniprésente façonne notre mode de vie, elle transforme les adultes en consommateurs panurgiques et les enfants en prescripteurs exigeants et tyranniques.
La publicité a notamment réussi ce tour de force de substituer dans nos têtes et surtout celle des enfants, des marques à des objets du quotidien ou à des aliments. (1)
À présent, les médias numériques — chaînes de télévision, plateformes de streaming, consoles de jeux vidéo, sites internet, applications, réseaux sociaux — usant de la puissance de fascination de l’image, font déferler du contenu surabondant pour occuper les cerveaux tout en générant du profit.
On y trouve de tout, mais surtout le pire…
C’est en profitant du mythe du progrès « continu et bienfaisant », auquel nous avons été habitués, que ces innovations technologiques ont insensiblement envahi notre quotidien, sans que cela provoque de questionnements majeurs jusqu’alors.
Mais que regardent les enfants ? Sous prétexte qu’il faudrait vivre avec son temps, les parents mettent à leur disposition les médias offrant des programmes ludiques leur étant prétendument dédiés, comme si les éditeurs de ces contenus bénéficiaient d’une légitimité éducative naturelle… mais on trouve surtout des contenus (films, dessins animés, shorts, jeux vidéo…) surexcités, débiles, braillards, répétitifs, agressifs, laids, effrayants, violents… Bref, toxiques.
Quels messages subliminaux modèlent leur inconscient ?
Quelle communication peut-on avoir avec un enfant après qu’il a passé 3 heures à jouer « à tuer des gens » ?
Des enfants rois, mais des enfants esclaves ! Des enfants tout puissants, mais des enfants sans surmoi ! Ne pas s’alarmer alors de les voir au mieux anxieux, agités, désobéissants, au pire agressifs et violents, est d’une consternante naïveté.
Mais que regardent les adolescents ? Sous prétexte de pouvoir communiquer par téléphone avec eux (surtout en cas de séparation ou divorce), ou tout simplement par conformisme niais, des parents leur offrent un smartphone — c’est à dire un ordinateur / navigateur Internet de poche, qui accessoirement téléphone — comme s’il n’existait pas de téléphone qui exclusivement téléphone. Le smartphone est le couteau suisse du numérique, que la nébuleuse mondiale des applications informatiques a décidé de nous imposer pour gérer tous les gestes de notre vie quotidienne. Sans doute, pilotera-t-il bientôt aussi notre chasse d’eau !
Une fois qu’ils s’y sont créé une « identité numérique » — pour faire comme les grands et sans réel contrôle d’âge — les enfants ont à portée de clic les milliards de publications du monde entier sur Internet, sans la moindre clé pour y naviguer. Comment font-ils pour y distinguer le vrai du faux, l’important du futile, le bien du mal, le réel de sa représentation virtuelle ? (2)
Pas d’inquiétude, les algorithmes, par leur mécanisme de sélection et d’amplification se chargent, par leurs propositions ciblées, de construire à leur place un univers mental et de les y enfermer. Les enfants sont utilisés comme la matière première du système. Ils en deviennent le produit, à la fois consommateur et propagateur de ce qui n’est que du contenu sans valeur.
Si le salace, le graveleux, le vulgaire, la dérision, le clownesque, le débraillé, le mauvais goût, le scatologique, l’impoli, le violent… sont tant mis en avant par les algorithmes, c’est parce qu’ils génèrent le plus de clics, donc le plus de revenus.
Ne soyons pas étonnés, que de la cour de récréation aux bancs de l’Assemblée nationale, l’insulte et l’injure soient devenues un mode de communication ordinaire.
Les protections parentales sont-elles efficaces ? Proposant essentiellement des restrictions et du flicage, elles infligent aux parents une charge mentale supplémentaire pour paramétrer chaque appareil, configurer chaque application, surveiller à distance, analyser les rapports, réagir aux alertes de téléchargement… sans garantie de fiabilité, d’autant que ces dispositifs encouragent les petits malins à la transgression et la dissimulation pour trouver des moyens de contournement. Par ailleurs, quelle que soit l’efficacité de leur filtrage, ces protections n’ont aucun effet sur les publicités surgissant aléatoirement et présentant la même problématique de contenus.
Qui peut croire techniquement possible de filtrer les milliards de sources avec des critères de restriction suffisamment fins et personnalisables pour parer à toute situation à risque ? En outre, bien des parents peinent à comprendre le fonctionnement de ces dispositifs et à suivre la cadence de leurs évolutions, ou alors sont dans l’incapacité de les installer parce que l’enfant a déjà créé son mot de passe. D’ailleurs, certains parents eux-mêmes ne savent pas se protéger contre les arnaques en ligne !
Il a fallu plusieurs décennies pour prendre conscience des effets délétères de la malbouffe qui, conçue pour être addictive, remplit l’estomac de toxiques sans apporter de nutriments, générant ainsi les maladies dites « de civilisation » !
Après la pollution physique, voici maintenant la pollution mentale. Quand prendrons-nous conscience que la soupe médiatique nauséabonde que l’on sert à nos enfants est la malbouffe du cerveau qui, conçue pour être addictive, mobilise complètement leur attention, les coupant de toute interaction avec l’extérieur en n’apportant aucun aliment intellectuel, culturel ni spirituel, tout en induisant une cassure générationnelle ? Il suffit d’un peu de recul pour constater que cette addiction à la malbouffe, comme au tout média, ouvre la voie à d’autres possibles conduites addictives. Nous voyons ainsi des enfants qui présentent tous les symptômes du manque s’ils n’ont pas eu leur dose quotidienne d’écran.
Et que dire de la capacité de concentration de nos enfants : il y a 30 ans ils zappaient déjà entre 20 chaînes TV, aujourd’hui ils scrollent indéfiniment sur des séquences courtes (shorts) de quelques secondes qui s’enchaînent interminablement, en tous lieux y compris aux toilettes. Cette sursollicitation exploite leur vulnérabilité à la captation de l’attention. Tout se déroule dorénavant dans l’immédiateté, la conscience de pouvoir se projeter dans le temps est littéralement altérée. On fabrique des poissons rouges !
Que reste-t-il dans la tête des enfants qui ont scrollé frénétiquement, saturé leurs neurones de la récompense, scotchés à leur smartphone des heures durant ? Certainement un brouillard mental inorganisé, une compréhension du monde réel déconstruite et assurément une incapacité à supporter la frustration… On croise des zombies, têtes baissées sur leur « fenêtre magique » assis ou en marche tels des robots, indifférents au monde et aux êtres qui les entourent… n’attendant que de se connecter à nouveau dans l’angoisse de risquer de louper la notification qui va supplanter toutes les autres, même la nuit, au détriment de leurs heures de sommeil ! On fabrique des aliénés !
Des enfants qui, s’ils n’ont plus leurs écrans, ne savent pas quoi faire. Ils ne savent plus s’occuper, s’amuser, imaginer des histoires… en un mot, jouer, en inventant ou en consentant à des règles, lesquelles contribuent à construire la relation aux autres. Loin de là, les jeux vidéo, leurs donnent l’illusion de jouer alors qu’ils sont seuls et isolés du monde (même en réseau), face à un programme informatique qui les manipule, les emprisonne dans la répétition et l’hyperstimulation. Sans stimulation humaine, on fabrique des automates !
Une jeunesse décérébrée et inculte, mais arrogante et fière de son ignorance, pour qui « exister sur le net » est plus excitant que la vie elle-même. (3)
Une jeunesse piégée par cette école du narcissisme que sont les réseaux sociaux, où l’enjeu est de gagner à tout prix le plus de likes, développés pour exploiter les mécanismes psychologiques du désir mimétique et du bouc émissaire. Ces réseaux font de nos jeunes une proie facile pour les complotistes désinformateurs et autres vendeurs d’illusions, amuseurs débiles bêtes et méchants, propagateurs de mensonge et de haine, prosélytes sectaires, apôtres de l’obscurantisme, recruteurs fanatiques, adorateurs sataniques, gourous autoproclamés, harceleurs sadiques, prédateurs sexuels, absolutistes du genre, pornographes dégradants, promoteurs du suicide, zélateurs de l’autodestruction, populistes simplificateurs, adeptes de sous-cultures communautaristes, influenceurs sponsorisés ou non,… Notons au passage qu’il n’y a d’influenceurs que parce qu’il y a des influençables opportunément fabriqués par le système.
De plus, l’anonymat généralisé sur les réseaux sociaux autorise toutes les déviances et toutes les réactions émotionnelles sans filtre, en parfaite irresponsabilité. Des égouts à ciel ouvert charrient la boue du monde ! On institue ainsi le droit de nuire en toute impunité !
Donner accès à Internet à des enfants dont les circuits neuronaux ne sont pas encore terminés (on ne serait scientifiquement adulte qu’à partir de 25 ans), pour y être à la fois des récepteurs et des émetteurs, alors qu’ils n’ont pas encore acquis les outils nécessaires (d’analyse, de synthèse, de contextualisation et de hiérarchisation), qu’ils n’ont pas intégré les règles sociales ni les repères importants (moraux, historiques ou chronologiques), et surtout qu’ils n’ont pas acquis la capacité de s’empêcher… est d’une inconscience criminelle dont on voit la conséquence chaque jour dans les faits divers.
En réalité, nous sommes déjà bien au-delà du fait divers, mais dans le fait de société, avec des désordres psychiatriques de plus en plus fréquents chez les enfants et les adolescents, se traduisant entr’autres par une violence désinhibée et assumée. Les bonnes âmes promptes à toujours réclamer plus de moyens, de médecine, de justice, de police… seraient bien inspirées de se pencher sur les causes plutôt que sur les effets.
C’est aussi en raison de cette immaturité cérébrale et émotionnelle des enfants que leur demander d’effectuer des recherches sur Internet dans le cadre de leurs devoirs est une absurdité pédagogique. Pour un enseignant, demander aux élèves d’y chercher la connaissance — là où elle est soumise à l’arbitraire des moteurs de recherche, éparpillée, fragmentée, non hiérarchisée, dans de nombreux sites partageant souvent du copier/coller — au lieu de la délivrer lui-même de manière structurée pour construire un savoir, est de sa part une autodisqualification et un suicide professionnel. La mission de l’école n’est pas d’apprendre aux enfants à naviguer sur Internet en s’imaginant qu’ils vont s’y instruire et apprendre à réfléchir, il lui appartient, dans une relation verticale, de leur apprendre d’abord à penser la complexité, pour être — la maturité venant — en mesure de naviguer sur Internet.
Mais le pire est seulement en train d’advenir avec l’IA, eldorado providentiel pour fainéants lobotomisés ; désormais il ne sera même plus nécessaire de penser, le smartphone le fera à notre place …
Nous prépare-t-on une nouvelle humanité dont le cerveau sera entièrement délocalisé dans un smartphone et le savoir-vivre ensemble condamné à se réinventer dans un cauchemar de science-fiction ? Une question non encore résolue est de savoir si cette encombrante excroissance de soi se place à gauche ou à droite de l’assiette… Jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par la prochaine innovation technologique en gestation, à savoir les lunettes « intelligentes » !
Des enfants qui bientôt ne sauraient même plus ce qu’est un livre (sinon ce qui se réduirait à un Manga) ou à qui on n’apprendrait même plus à écrire puisque la reconnaissance vocale et l’écran tactile seront devenus la prothèse obligatoire pour y jeter des émoticônes et des mots tapés en phonétique sans syntaxe ni orthographe ! En attendant l’implant intracrânien !
Quel est l’avenir radieux que nous promettent les IA ? Avec leur puissance de calcul, elles permettront aux nuisances du numérique de se multiplier de façon exponentielle : les fake news et les deepfakes exploseront, on parlera plus facilement à son chatbot qu’à son voisin… Un assistant personnel numérique qui à coup sûr, fera de nous des … assistés, dépendants de surcroît des choix idéologiques des IA en matière de données les alimentant – toujours biaisées – et de leur fiabilité, mais aussi de leur propension à nous manipuler. Et c’est là que personne ne se demande combien de GWh ont été consommés dans les data centers pour que des IA y composent le menu de la semaine de la ménagère sans idées !
Qui alors éduque les enfants, quand les marchands et les GAFAM ont pris le pouvoir sur leur cerveau en lieu et place des quatre piliers de l’éducation et qu’ils sont ainsi devenus une entreprise de déséducation ? Malheureusement, aveugles au dérèglement de nos sociétés mal élevées et endormies par les discours lénifiants des experts complaisants, nous sommes en état de sidération dans un impensé généralisé.
Indifférence, ignorance, naïveté, complicité… nos sociétés sont-elles à ce point déjà droguées au numérique pour que leur discernement soit ainsi aboli ? Ou alors, résignation, impuissance et fatalisme, face au progrès inexorable les ont-elles conduites à renoncer à toute volonté de contrôle et de résistance ? Les politiques sont-ils à la hauteur de l’enjeu ? Peut-on espérer au moins une campagne de sensibilisation « anti-Internet aux enfants » en attendant qu’un hypothétique contre-pouvoir émerge dans l’opinion mondiale pour imposer enfin aux géants du numérique une régulation ? Par exemple, la suppression de l’anonymat sur les « réseaux asociaux », le blocage des sites et des contenus illégaux… . Or le courage politique semble bien fragile en démocratie démagogique.
Quand des parents délétères et irresponsables donnent leur smartphone ou tablette à leur enfant de la même manière que depuis 40 ans ils leur confient la télécommande de la télé pour avoir la paix, comme ils leur donneraient une tartine de confiture, on peut s’attendre à un redoutable travail de pédagogie à venir.
Comment des parents qui ne peuvent s’empêcher de dégainer leur smartphone toutes les cinq minutes, pourraient-ils engager une démarche d’initiation aux enjeux du numérique auprès de leurs enfants, n’étant pas eux-mêmes, du fait de cette servitude volontaire, en mesure d’assurer la présence et la disponibilité que requiert l’éducation ?
Quels parents sont dotés de la patience, du temps et de la compétence pour chercher et regarder ensemble avec leurs enfants sur le Net, ce qui est bon et qualitatif pour leur éveil spirituel ?
De grâce, laissons les enfants rester des enfants !
Alain Duez
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Notes
1 – C’est ainsi que le Nutella se revendique aujourd’hui dans notre inconscient être un aliment à part entière, en faisant oublier que c’est une pseudo pâte à tartiner composée davantage de sucre et d’huile de palme (75%) que de noisettes et de cacao.
2 – Comment peuvent-ils comprendre que YouTube en leur montrant qu’il suffit de tenir deux piles de part et d’autre d’un verre d’eau pour y déclencher un vortex, se moque d’eux et leur instille des inepties scientifiques !
3 – Une vie ? C’est ce qu’on gagne indéfiniment sans effort et qu’on « crame » aussitôt dans un jeu vidéo.