
Elles sont très sérieuses
C’est ce que pense le philosophe Pascal Engel
Le savoir et les faits, il n’y a que ça de vrai, rappelle le philosophe français. Qui décrypte en quoi l’ère de Trump et des fake news ébranle tant le socle de nos démocraties.
«À quoi bon la vérité ? », interrogeait Pascal Engel dès 2005, dans un essai écrit avec Richard Rorty, avant que la post-vérité ne s’impose dans le débat public. Formé à la tradition analytique anglo-saxonne, le philosophe français n’a jamais plié face à ceux qui attaquent la raison ou affichent des conceptions relatives ou « déflationnistes » de la vérité. Contre vents et marées, en ferraillant souvent contre Michel Foucault, et en ne se faisant pas que des amis, Pascal Engel défend, dans ses livres souvent pleins d’humour, truffés de dialogues ou de pastiches, sa théorie rationaliste, réaliste et objective de la vérité, qui définit le vrai comme ce qui est conforme aux faits et qui analyse la connaissance comme une croyance vraie justifiée. Un interlocuteur de choix pour tenir bon face aux faussaires qui nous entourent et nous désintoxiquer, le temps d’un entretien, du faux qui submerge l’époque.
Comment observez-vous cette ère de la post-vérité dans laquelle nous sommes embarqués ?
En 2016, ce terme de post-vérité entre dans le dictionnaire d’Oxford et est désigné comme le mot de l’année. Il renvoie à la propagation massive de faux, à l’offensive de fausses informations (fake news), de rumeurs, de théories du complot et de tant d’autres croyances irrationnelles, dans le contexte politique ayant conduit au Brexit et à la première élection de Donald Trump. Deux mois plus tard, juste après la cérémonie d’investiture, le porte-parole du président américain déclare que l’événement a attiré une foule maximale, et donc réuni plus de monde que l’investiture d’Obama en 2009, alors que des photos prouvent l’inverse. Face au tollé, la conseillère en communication de Trump réplique qu’il ne s’agit pas d’un mensonge mais de simples « faits alternatifs »… Cette scène inaugurale de la post-vérité propre aux années Trump a maintenant presque dix ans. Je n’ai pas attendu ce moment pour réfléchir à ce que j’ai pu appeler la « vériphobie », aux pathologies de la vérité, qui violent les normes du savoir, ou encore aux esprits faux, qui ne croient pas sur la base de l’évidence ou des preuves, mais sur la base de ce dont ils sont déjà convaincus. Le philosophe réaliste et rationaliste que je suis, certain qu’il y a des réalités connaissables, attaché aux faits objectifs qui déterminent nos raisons de croire, s’est toujours opposé à ce type de relativisme, à cette idée post-moderne selon laquelle il n’y aurait pas de faits réels, mais des visions, des versions, des perspectives différentes.
De Nietzsche à la post-vérité, il n’y aurait donc qu’un pas ?
Pendant des années, on nous a rebattu les oreilles avec ce slogan : « Il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations »… Je suis un ancien étudiant et lecteur attentif de Michel Foucault, de Gilles Deleuze, de ces penseurs post-modernes, héritiers de Nietzsche, que l’on désigne comme la French Theory, cette pensée française des années 1960 et 1970 qui s’est adonnée à une critique des idéaux universels de la raison, au profit du multiple, de la multiplicité des discours, des textes, des lectures. J’ai vite réagi contre leur irrationalisme, leur nietzschéisme, en allant regarder du côté des philosophes analytiques anglo-saxons, puis du côté de certains penseurs rationalistes français — Jean Cavaillès, Jules Vuillemin, Julien Benda ou Jacques Bouveresse. Pour moi, à la différence de ce qu’avance un Foucault, qui ne s’intéresse pas à la vérité objective, mais aux relations entre les sujets et la vérité, il n’y a pas de « régimes » de vérité, qui varieraient selon les époques. La vérité, ce n’est pas le dire-vrai, ce n’est pas ce que l’on croit vrai, ni même ce que des pouvoirs font passer comme vrai ; la vérité, ce sont les faits, la conformité aux faits. Je ne dis pas bien sûr que Trump est un héritier de la French Theory ! Il n’empêche que le post-modernisme a pavé la voie à la post-vérité, en désenchantant les valeurs de la raison et de la vérité, en portant sur elles un soupçon généralisé. Ceci dit, et bien que je ne sois pas là pour sonner le tocsin, il est indéniable que nous avons changé d’âge et que les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la vérité sont très sérieuses…
À l’heure de la post-vérité, ce n’est plus le mensonge qui prédomine, mais le bavardage creux, le fait de parler pour ne rien dire.
Qu’est-ce qui a changé alors ?
La post-vérité ne désigne pas l’abandon du concept de vérité mais plutôt le désintérêt pour sa valeur même, le fait de ne plus la respecter, de cesser de s’en soucier. La post-vérité est à cet égard pire que le mensonge, qui entretient un lien fort à la vérité, qu’il reconnaît et valide, paradoxalement, en la travestissant. Le menteur, qui fait passer le faux pour le vrai, sait pertinemment qu’il ment, et est capable de reconnaître la différence entre son mensonge et la vérité. Sans cette dernière, il ne pourrait pas exercer son art ! Or, à l’heure de la post-vérité, ce n’est plus le mensonge qui prédomine, mais ce que les Américains appellent bullshit, que l’on peut traduire par « connerie », « baratin » ou « foutaise ». C’est-à-dire du bavardage creux, le fait de parler pour ne rien dire, ainsi que l’a parfaitement saisi Harry Frankfurt dans son article de 1986, devenu un livre en 2005, On Bullshit — intitulé en français De l’art de dire des conneries, plus connu que l’ouvrage pionnier non traduit de Ralph Keyes, The Post-Truth Era, paru en 2004.
Donc bien avant les années Trump…
De ce bullshit, Trump est devenu un spécialiste invétéré jusqu’à en incarner aujourd’hui l’exemple le plus éclatant. Il ne se soucie en effet plus du tout qu’on croie à ce qu’il dit, mais veut juste qu’on croie en lui, quel que soit le contenu de ce qu’il dit. Ainsi, entre mille autres aberrations, le président américain a pu affirmer que le réchauffement climatique était un canular inventé par les Chinois ou que les immigrés volaient et mangeaient les chiens et les chats… Trump fait tous les jours des assertions éhontées de ce type sans se préoccuper le moins du monde de savoir si elles sont vraies ou fausses — il dira de toute façon l’inverse le lendemain… —, si elles renvoient à des faits avérés ou à des bobards. Il abhorre logiquement l’autorité des institutions (scientifiques, universitaires, médiatiques) chargées d’établir, de prouver et de diffuser ces faits. Si ce dédain pour la vérité et le savoir n’est pas nouveau, il affiche en ce millénaire un degré jamais atteint auparavant.
Quelle a été l’étincelle de cette combustion de faux ?
Devenue un enjeu politique, la post-vérité s’est développée sur un terreau technologique. Internet, dont on a pu, à ses débuts, béatement croire qu’il épanouirait la société de connaissance et favoriserait la transmission du savoir, a boosté comme jamais la promotion du baratin et de ces deep-fakes générés par IA. Tout y est en effet dérégulé, mis sur le même plan, diffusé sans aucune hiérarchie, ce qui provoque des clashs sémantiques permanents. La majorité des « informations » numériques qui circulent et captent notre attention ne font pas sens et n’ont aucun intérêt. Non seulement Internet produit beaucoup de foutaises, mais ses algorithmes dressent et habituent nos cerveaux à absorber ces foutaises en très grande quantité. Le bullshit va comme un gant aux réseaux sociaux qui favorisent le partage aveugle, le retweet qui déresponsabilise face au contenu diffusé en masse sans avoir jamais été vérifié par personne. Les interactions ne privilégient pas l’argumentation, l’usage de la réflexion, mais les émotions — cœurs et « likes » d’un côté, indignation ou colère de l’autre. Des polarisations, des petits groupes se forment. Chacun, convaincu par ce qu’il croit déjà savoir, séduit par ce en quoi il veut croire, vit dans sa bulle informationnelle, qui biaise la perception du réel, et favorise les biais cognitifs, comme le souligne Gérald Bronner, dans la lignée de Raymond Boudon, auteur du classique L’Art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses (1990). Ces sociologues de la cognition ont bien décrit cette appétence humaine pour le faux, cette capacité quasiment inépuisable que les individus ont de se duper eux-mêmes. De s’illusionner en adhérant sans aucun recul à leurs convictions et en s’immunisant contre toute possibilité de réfutation… Cela ne date pas d’hier, les grands moralistes classiques comme La Bruyère ou Swift avaient déjà exploré ces vices du savoir comme des variétés de bêtise.
Dans une démocratie, toutes les opinions, vraies ou fausses, peuvent s’exprimer. Dans un régime fasciste, la vérité est fabriquée par le pouvoir.
En bon moraliste français, La Rochefoucauld écrivait : « Il ne faut pas s’offusquer que les autres nous cachent la vérité puisque nous nous la cachons si souvent à nous-mêmes. » Comment comprendre que cette offensive de faux ait surgi depuis les États-Unis, où domine un puritanisme du vrai ?
Les États-Unis, d’héritage protestant, affichent un grand respect pour la valeur de la vérité, davantage mise à mal ailleurs, chez des Européens plus volontiers sceptiques. C’est un pays théologique, où l’on jure encore sur la Bible dans nombre de tribunaux, où règne un culte du serment. Un mensonge avéré là-bas, possible crime de parjure, vous coince bien plus qu’ici, en France. Voyez la différence de traitement concernant les affaires de tromperie touchant les hommes politiques : le procès en impeachment de Bill Clinton, dû au scandale provoqué en 1998 par sa relation sexuelle avec Monica Lewinsky, face aux coucheries sans conséquences du président français de l’époque, Jacques Chirac, coureur avéré et revendiqué. Sur cette relation entre vrai et faux, un personnage de la culture américaine me paraît très intéressant : le confidence man, abrégé en conman, cet homme de confiance apparente, aux airs aimables, qui est en fait un faussaire, un escroc, un parfait bonimenteur, et qui a donné son nom au dernier roman de Herman Melville, paru en 1857, The Confidence-Man, his Masquerade, traduit sous le titre, Le Grand Escroc ou L’Escroc à la confiance. Une figure que l’on retrouve au cinéma (Catch me if you can, de Steven Spielberg), souvent sous ses traits évangélistes, comme dans Elmer Gantry, le charlatan (1960), de Richard Brooks, avec Burt Lancaster dans le rôle-titre du faux prédicateur. « Je raconte n’importe quoi, mais faites-moi confiance », dit le conman : habitué à manipuler les foules, Donald Trump, l’homme d’affaires capitaliste devenu président, l’ancienne star de la télé-réalité, grand amateur de la fausseté du catch, s’inscrit pleinement dans cette tradition américaine.
La démocratie peut-elle survivre sans vérité ?
En quoi la recherche et l’expertise du vrai garantissent-elles la délibération démocratique ? Comment s’en remettre au savoir dans les décisions politiques sans passer pour un dogmatique autoritaire ? Qu’est-ce qui dans la post-vérité est aujourd’hui susceptible de réveiller les spectres du fascisme ? Dans une démocratie, toutes les opinions, vraies ou fausses, peuvent s’exprimer, du moment qu’elles n’enfreignent pas la loi. Dans un régime fasciste, la vérité est fabriquée et décrétée par le pouvoir. Ainsi, dans 1984, d’Orwell, le ministère de la Vérité assène que 2 + 2 = 5. La démocratie, à l’inverse, ne peut vivre en portant atteinte à la vérité factuelle, comme le montre bien Hannah Arendt. La philosophe, dans son texte de 1967, Vérité et politique, prend l’exemple de Clemenceau. Alors qu’il discutait avec un représentant de la République de Weimar à la fin des années 1920, et qu’on lui demandait comment les historiens décriraient selon lui le déclenchement controversé de la Première Guerre mondiale, il répondit : « Ça, je n’en sais rien, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne diront pas que la Belgique a envahi l’Allemagne »… Le respect des faits est essentiel, surtout à l’heure où la propagande poutinienne cherche à faire croire que c’est l’Ukraine qui aurait attaqué la Russie. Sans faits objectifs, comment reconnaître et réparer les injustices commises à l’égard des victimes, des opprimés ? Comment, sans eux, rétablir la vérité quand un individu se voit accusé à tort ?
Comment défendre alors les valeurs de la raison ?
Beaucoup les jugent ou comme des reliques ringardes, ou comme banales à pleurer. Je revendique pour ma part cette banalité, ce sens commun, et serais même d’accord pour me définir comme un fonctionnaire de la raison ! À nous de savoir renouveler notre défense des idéaux de vérité, à nous d’inventer d’autres formes plus désirables de rationalisme, pour riposter contre tous les assauts de faux que nous subissons, en particulier ceux des sophistes new look qui prétendent que l’imagination doit dominer la vérité. Mais la raison aussi doit pouvoir être imaginative sans renoncer à elle-même. Je m’emploie à tenter de faire de la vérité un idéal vivant. Et je n’ai rien contre le faux tant qu’il ne se fait pas passer pour le vrai. Je n’ai jamais condamné la fantaisie, la fiction. Au contraire ! C’est précisément après en être revenu au niveau le plus banal, le plus littéral, que l’on est en pleine mesure d’apprécier, mais aussi de rejeter, ce que Gilles Deleuze nommait les « puissances du faux ». Je m’intéresse beaucoup au kitsch et à l’ironie par exemple, qui sont toujours des déviations par rapport au discours littéral. Ma lignée littéraire est celle de Rabelais, Swift, Voltaire, Jarry, Queneau et Echenoz. L’art est là pour nous rappeler que la réalité existe, que nous partageons un seul et même monde, et qu’il n’a rien de faux.
Pascal Engel en cinq dates
1954 Naissance à Aix-en-Provence.
1997 La Dispute. Une introduction à la philosophie analytique (éd. de Minuit).
2012 Directeur d’études à l’EHESS.
2019 Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle (éd. Agone).
2023 Les lois de l’esprit. Julien Benda ou la raison (éd. Éliott).
Manuel rationaliste de survie, 2020, éd. Agone, 312 p. 24 €.
Foucault et les normes du savoir, 2024, éd. Éliott, 288 p. 21 €.
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