
Elle a dû se dire : la poésie, c’est cool pour commencer l’année
Le 2 janvier, dans la matinale de France Culture, Astrid de Villaines s’est lancée dans une chronique intitulée « Ode à la poésie », puisque ce jour-là elle recevait « la poétesse » Cécile Coulon. Un must. Je cite : « La poésie est, je crois, la forme pure et initiale du développement personnel. Les mots couchés sur le papier pour déverser et mettre à distance. La caresse procurée quand ils sont prononcés à voix haute ou basse. Un sourire esquissé, une larme versée, l’émotion emportée ». Puis, après s’être félicitée que la poésie revienne « parfois même en tête de gondole », elle enjoint les auditeur.ices à se livrer à l’écriture de « poèmes minute », à la manière d’Arthur Teboul (le chanteur du groupe Feu! Chaterton) et de Cécile Coulon, deux têtes de gondole au rayon poésie : « un papier, un crayon, une note de téléphone, n’importe où, n’importe quand, et les mots comme ils viennent. Alors vous aussi, vous aurez écrit un poème ». C’est également de cette manière qu’Astrid de Villaines a écrit sa chronique…
Dommage qu’elle n’ait pas pris le temps de pointer son nez dans un ouvrage qui l’aurait davantage inspirée. Il s’agit d’un livre d’entretiens réalisés par le chercheur en littérature Fabrice Thumerel auprès de quatorze poétesses. Son titre, Ce que les femmes font à la poésie, reprend un vers de l’une d’elles, Liliane Giraudon, qui fait partie des aînées de ce recueil et dont l’aura et l’œuvre sont d’envergure. Sans que le livre accède au statut d’enquête scientifique, il relève toutefois d’une démarche cohérente (et féconde). À chacune de ces autrices, Fabrice Thumerel a posé les trois mêmes questions. La première reprend le titre sous forme interrogative, la deuxième envisage un #Metoo dans le milieu de la poésie, la troisième porte sur la nature de la langue que produiraient les femmes. Enfin, chaque entretien est suivi d’un texte inédit.
Le résultat est passionnant parce qu’il correspond à l’une des idées forces qui émanent du livre : si une forme de communauté ou de sororité s’y révèle, ces autrices ne perdent rien de leur singularité. Les extraits de leur travail poétique l’attestent, leur façon de répondre aux questions aussi.
Un constat partagé par toutes – qui sont : Liliane Giraudon, Katia Bouchoueva, Elsa Boyer, Séverine Daucourt, Aurélia Foglia, Hortense Gauthier, Laure Gauthier, A. C. Hello, Sophie Loizeau, Virginie Poitrasson, Marina Skalova, Maud Thiria, Véronique Vassiliou et Isabelle Zribi : un obstacle majeur continue de se situer dans la réception de leurs œuvres. A. C. Hello le dit ainsi : « À cause des religions et des systèmes politiques comme on le sait, les êtres humains de sexe femelle ont longtemps été considérés comme des mineures, délicates, avec un intellect limité et des nerfs fragiles. Si ces temps sont révolus, subsiste inconsciemment ou consciemment dans les cerveaux phallocentrés cette idée tenace que leurs écrits ont moins de portée universelle que ceux des êtres humains de sexe mâle ». Les autrices citent maints exemples où elles ont été renvoyées, par des hommes du milieu poétique, à leur genre ou à une littérature féminine, et leurs textes pris dans un ensemble de références strictement féminines. Alors que beaucoup d’entre elles revendiquent une écriture « neutre », rejetant toute approche essentialiste.
Si l’idée d’un #Metoo poésie leur paraît nécessaire, des autrices rappellent qu’il a déjà commencé via une tribune publiée dans Le Monde en mars 2024 et signée par plus de 400 écrivaines, éditrices et enseignantes-chercheuses, à la suite de l’assassinat de l’universitaire Cécile Poisson et de la condamnation du poète Jean-Michel Maulpoix pour violence conjugale contre Laure Helms. Mais cette tribune n’a pas eu autant d’écho que ce qui a pu se passer dans d’autres secteurs artistiques plus « pailletés ». Quelques-unes témoignent de violences qu’elles ont subies, d’où ressort notamment la notion d’« articide » (vocable forgé sur le modèle de « féminicide » et « écocide »). C’est le cas d’Aurélia Foglia, également plasticienne, qui a vu l’intégralité de ses œuvres peintes détruites par son ex-compagnon par dépit de ne pas parvenir, contrairement à elle, à être publié. Ni la police, ni la justice, ni la presse saisies par elle n’ont bougé.
Que les femmes aient été exclues de la création artistique et littéraire, ou invisibilisées quand malgré tout elles ont réussi à y avoir accès, n’est plus un mystère. Dans la poésie contemporaine, un mouvement de reconnaissance s’est amorcé à la fin du XXème siècle, avec une anthologie menée par Liliane Giraudon et Henri Deluy, et plus récemment par celle que Marie de Quatrebarbes a publiée en 2022, Madame tout le monde (éditions du Corridor bleu), plusieurs fois citée par les autrices. Mais cette exclusion pose un autre problème : de quel legs poétique les femmes héritent-elles, sinon d’un legs exclusivement masculin ? D’où la question : qu’en faire ? Ou, en renversant la perspective, comment les poétesses peuvent-elles « défaire » la poésie ? « Elles se défont, je me défais, d’un modèle sociétal, verbal, culturel légué par un monde d’hommes », dit Maud Thiria.
Il n’en reste pas moins que l’exigence reste l’alfa et l’omega de ces quatorze autrices combatives. Je ne résiste pas, en guise de conclusion, à citer ce long passage d’une réponse d’Hortense Gauthier qui synthétise, à mes yeux, la visée de leur ambition littéraire : « Pour ma part, je me méfie de la poésie comme expression de soi – pour dire cela rapidement – (et je me bats aussi avec moi-même quand je dis ça). Arrimer la poésie à un je militant ne m’intéresse pas, je ne veux être en tant que poète d’aucun mouvement, “personne au cul” comme m’a dit Claudie Hunzinger dans un entretien que j’ai fait avec elle. Pas facile de tenir les deux bouts, de l’exigence littéraire et de la puissance politique. Certain.e.s, rares, y arrivent. Mais d’aucuns ne me feront croire que les expériences plus formalistes, qui semblent parfois plus hermétiques, ne sont pas aussi éminemment politiques. Plutôt que de brandir la poésie comme un drapeau, j’ai surtout envie de me faire transmuter par la poésie, et de la servir. Je ne sais pas si (en tant que femme) je lui fais quelque chose, mais je sais que c’est elle qui me fait quelque chose. Elle me fait penser, agir, elle est le territoire où j’ai envie d’habiter, que je souhaite explorer, territoire intérieur et espace géographique ».
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Ce que les femmes font à la poésie/Entretiens et textes inédits recueillis et présentés par Fabrice Thumerel/Éditions LansKine, novembre 2025, 247 p., 14 euros.