
Retour sur un an d’attaques en justice
Le président américain empile les procès contre les médias et les journalistes, qu’il méprise. Les plaintes déposées, bien qu’aux fondements juridiques très fragiles, entretiennent un climat de peur.
Une croisade, une bataille, une guerre. Toutes les analogies ont été utilisées pour qualifier le combat sanglant mené par Donald Trump et son clan contre les médias américains. À peine un an après avoir repris ses quartiers dans le bureau Ovale, l’équipe du président a coupé les financements de l’audiovisuel public, bloqué l’accès des journalistes au Pentagone, et imposé un tri parmi les participants aux conférences de presse de la Maison-Blanche.
En parallèle, l’administration ouvre grandes ses portes aux youtubeurs et podcasteurs Maga (du mouvement Make America Great Again), relais dociles des informations tronquées fournies par un gouvernement allergique à la vérification des faits. Comme pour porter ce sabotage démocratique en étendard, un mur de la honte s’affiche désormais sur le site officiel du gouvernement. Dans ce « panthéon des criminels » figurent des titres comme The Washington Post — pourtant internationalement réputé pour sa rigueur journalistique.
Et le président américain n’hésite pas à traîner ces « criminels » au tribunal. Historiquement, la justice américaine s’est longtemps dressée en bouclier de la liberté d’informer. Si un média est attaqué en diffamation par une figure publique, elle doit d’abord démontrer que l’accusé a exprimé une « volonté délibérée de nuire ». Un critère difficile à remplir, hérité d’une décision de la Cour suprême rendue en 1964. Mais les plaintes dégainées par Donald Trump trouvent une efficacité nouvelle depuis son retour à Washington.
Malgré leurs maigres chances de lui faire gagner un procès, elles ont poussé des propriétaires de chaînes télé (comme ABC et CBS) à payer plusieurs millions de dollars afin d’éviter les représailles d’un président revanchard. Pour ne pas se perdre dans la (trop longue) série « Trump contre la démocratie », voici un tour d’horizon des poursuites engagées par le chef d’État contre ses « ennemis » de longue date depuis son retour au pouvoir.
ABC préfère remplir un chèque plutôt que de subir un procès
Dès décembre 2024, avant même d’être investi à la présidence des États-Unis, Donald Trump a fait flancher ABC News, une des plus grandes chaînes d’information américaines. L’affaire remonte à mars 2024 : un des présentateurs phares, George Stephanopoulos, répète alors plusieurs fois à l’antenne que le leader conservateur a été « reconnu coupable de viol » à la suite de la plainte de la journaliste E. Jean Carroll. Or, en 2023, c’est d’« agression sexuelle » que le magnat de l’immobilier a été reconnu coupable, d’après les lois de l’État de New York — ces dernières ne reconnaissaient pas encore la pénétration digitale comme un viol.
Pour éviter un procès en diffamation, le groupe a accepté de verser 15 millions de dollars destinés à financer un projet de bibliothèque présidentielle, ainsi qu’un million pour rembourser les frais de justice du plaignant. En signant cet accord, les représentants d’ABC ont offert à Donald Trump une première victoire notable dans un litige avec un média. Son régiment d’avocats obtenait, jusqu’ici, rarement gain de cause.
La chaîne CBS abdique à son tour
En octobre 2024, Donald Trump porte plainte contre CBS au sujet d’une interview de Kamala Harris diffusée pendant la campagne présidentielle. Il estime que la séquence consacrée à sa rivale est éditée à son avantage. Les journalistes de CBS démentent l’accusation et publient l’extrait brut, accompagné d’une déclaration réaffirmant que ces changements n’étaient motivés par aucun parti pris. Bien que sans fondement solide, le contentieux est bien encombrant pour Paramount Global, la maison mère de CBS : la société attend l’accord de la FCC (Commission fédérale des communications), dirigée par un fidèle soutien du président, pour acter sa fusion avec la société de production Skydance. Une opération à plus de 8 milliards de dollars.
Pour mettre fin aux poursuites, l’entreprise sort à son tour le chéquier en juillet 2025, et verse 16 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites. Une décision perçue comme une abdication : « Appeler cela des “accords” ne rend pas vraiment compte de ce qui se passe. Cela ressemble davantage à une capitulation, voire à un pot-de-vin », juge Jameel Jaffer, le directeur du Knight First Amendment Institute à l’université Columbia dans les colonnes de la Columbia Journalism Review (titre de référence en actualité médiatique).
Pour le “Wall Street Journal”, une carte de vœux coûteuse
« Joyeux anniversaire. Et que chaque jour soit un nouveau merveilleux secret. » Signé : Donald Trump. Voici un mot doux écrit en 2003 à l’attention de Jeffrey Epstein — millionnaire inculpé en 2019 pour trafic sexuel sur mineurs, retrouvé un mois plus tard pendu dans sa cellule de prison. Cette carte de vœux, accompagnée du dessin graveleux d’une silhouette de femme nue, a été divulguée par le Wall Street Journal le 17 juillet 2025. Aussitôt l’information publiée, le journal est attaqué. Dès le lendemain, le président porte plainte pour diffamation et réclame 10 milliards de dollars de dédommagement.
L’indignation de Trump, criant au faux et au complot, est mise à mal par la publication de l’album d’anniversaire de Jeffrey Epstein en septembre, dans lequel se trouve le mot révélé par le Wall Street Journal. Cette confirmation met-elle le titre de presse à l’abri d’un destin similaire à ceux de CBS et ABC, qui ont concédé une lourde enveloppe pour éviter les foudres du président ? Les avocats du quotidien, ainsi que ceux de son propriétaire — le conservateur australien Rupert Murdoch — ont demandé au juge de rejeter la plainte. « De par sa nature même, ce procès sans fondement menace de museler ceux qui osent publier des contenus qui déplaisent au président », ont-ils écrit dans leur requête. Le milliardaire Rupert Murdoch semble soutenir les remparts d’un étonnant bastion de résistance, lui qui détient également la chaîne pro-Trump Fox News, pilier de son empire médiatique.
Une plainte de 85 pages contre le “New York Times”
À la mi-septembre 2025, Donald Trump porte plainte pour diffamation contre le New York Times, ainsi que contre quatre de ses journalistes pour trois articles et un livre publié par deux d’entre eux à son sujet (intitulé Lucky Loser). En dédommagement, il réclame la modique somme de… 15 milliards de dollars. Seulement, sa longue diatribe de quatre-vingt-cinq pages a été considérée comme irrecevable par le juge fédéral chargé de l’affaire. Ce dernier l’a comparée à un amas « d’allégations déconcertantes » : « Une plainte n’est pas une tribune publique pour vitupérer et invectiver, ni une plateforme pour asséner sa rage contre un adversaire », rappelle le magistrat.
Étanche à toutes critiques — comme à son habitude —, le milliardaire conservateur joue la sourde oreille et s’autocongratule sur son propre réseau, Truth : « Je reçois des réactions incroyables concernant mon procès contre le New York Times. Le sentiment qui prédomine est : “IL ÉTAIT TEMPS !” » Le juge a accordé une seconde chance au président pour transmettre une nouvelle déposition éditée. Ses avocats s’y sont pliés, et la justice examine désormais une version réduite à quarante pages. Le New York Times accuse Donald Trump de vouloir « décourager le journalisme indépendant ».
Attaque outre-Atlantique contre la BBC
La bataille judiciaire trumpienne dépasse les frontières. Le 15 décembre 2025, le locataire de la Maison-Blanche a porté plainte, en Floride, contre la BBC, exigeant 10 milliards de dollars pour diffamation et pratiques commerciales trompeuses. L’institution britannique est dans son viseur depuis que le journal conservateur The Telegraph a publié les extraits d’un rapport accusant la BBC de « biais systématiques ». Son auteur, un ancien conseiller du groupe, mentionne le montage « trompeur » d’un documentaire sur Donald Trump, dans lequel le président américain semble inciter explicitement à l’invasion du Capitole le 6 janvier 2021.
Les dirigeants de la BBC ont reconnu l’erreur, envoyé une lettre d’excuses, présenté deux démissions à des postes clés (le directeur général et la cheffe de l’information), sans arriver à désamorcer la situation. Qu’importe si le documentaire en question n’a pas été diffusé aux États-Unis. L’objectif est d’affaiblir un groupe d’audiovisuel public, en rabâchant à tout va que l’institution historique s’est transformée en une « machine de propagande de gauche financée par les contribuables ». Une accusation lourde de conséquences pour la BBC, dont le financement doit être renégocié en 2027.
Télérama
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