
Une femme libre ?
Plusieurs féministes et/ou animalistes qui ont défendu Brigitte Bardot dans la polémique récente qui s’est développée autour de son engagement à droite, de son racisme, de son antiféminisme et de son homophobie à l’occasion de son décès ont avancé que si elles aimaient BB malgré tout, c’est parce que celle-ci avait été pour elles une image d’innocence et une incarnation de la liberté féminine.
C’est surprenant de la part de féministes qui devraient avoir développé une réflexion plus pointue autour du sexisme inséparable de la starisation sexualisée de nombreuses actrices féminines.
Comment peut-on parler de la liberté de Bardot, alors que, comme Judith Godrèche avec Benoît Jacquot, elle est tombée à 15 ans sous la coupe de Vadim, prédateur pygmalion de nymphettes et maquereau cinématographique? Qui l’a prise en main et transformée en produit de consommation calibré pour le mâle gaze, en sex symbol offerte aux fantasmes masculins, « le rêve inaccessible de tous les hommes mariés » – ce qui lui a rapporté beaucoup d’argent.
Elle n’a jamais été reconnue comme actrice, son seul talent, la seule chose sur laquelle a été basée toute sa carrière au cinéma, c’est l’exhibition de ses attributs physiques – attributs auxquels les metteurs en scène masculins l’ont réduite, réduction dégradante et négation de son humanité parfaitement captée dans son film « Le mépris » –« et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? » où elle passe en revue l’une après l’autre toutes les parties sexualisées de son corps, comme on fait l’inventaire de marchandises à l’étalage . Et elle n’a jamais été autre chose qu’un objet sexuel à la disposition du regard masculin et qu’elle s’est identifiée à cette objectification, même si elle a cherché à s’en évader en abandonnant le cinéma et par son amour pour les animaux.
Elle a collectionné les amants, apparemment les prenant et les jetant selon sa fantaisie comme un Don Juan féminin l’a fait passer pour une femme libre mais en fait ça révèle surtout chez elle une totale dépendance à l’attention et au désir masculins pour se sentir valorisée à ses propres yeux. Incapable de rester seule, besoin de s’appuyer sur un homme, éternelle petite fille boudeuse et capricieuse, « sacrée gamine » à la voix enfantine recherchant un papa protecteur, la parfaite incarnation du concept féministe d’«impuissance acquise ».
Elle a tenu en interview des propos affligeants de sottise sur la féminité ; il fallait surtout que les femmes restent de « vraies femmes », qu’il ne fallait pas qu’elles se libèrent trop, parce que ce n’était pas normal que des femmes aient des activités masculines, que le féminisme rendait les femmes malheureuses, etc. Un festival de clichés antiféministes beaufisants niveau Bar PMU. Comme elle a arrêté sa scolarité à un très jeune âge, ce n’est pas totalement surprenant – mais pour autant il n’est jamais mentionné dans les articles qui lui sont consacrés qu’elle ait jamais essayé de lire, de se cultiver, dans le but de développer une réflexion personnelle au lieu de recracher comme un perroquet ces clichés imbéciles du discours réac de son milieu d’origine. Discours dont elle n’a jamais pu se libérer et dont elle est restée mentalement prisonnière toute sa vie.
A cause de ce comportement de collectionneuse d’hommes, elle est devenue la figure de proue du phénomène de la libération sexuelle des années 60, l’emblème de ce mouvement qui a fait croire aux femmes que la femme libérée, c’était la femme objet sexuel, que la fonction et l’occupation principales des femmes libérées, ça devait être de se maquiller, s’habiller et se comporter de façon à exciter le désir masculin, d’être un objet de fantasmes, un support à la masturbation, de s’exhiber en toute impudeur et « innocence » pour satisfaire le voyeurisme des mâles et de jouer les gamines —voix enfantine, moue boudeuse – pour émoustiller les amateurs de lolitas. Et de se donner à voir comme toujours disponible à ce désir masculin et offrant un accès sexuel quasi-illimité à son corps.
Autrement dit, en vendant l’image de Bardot libre aux femmes, on a voulu les convaincre que leur liberté, c’était de se mettre plus complètement au service sexuel des hommes, de devenir expertes dans l’art de susciter et de satisfaire leurs désirs. Pour paraphraser Orwell, pour les femmes, la liberté sexuelle, c’était l’esclavage sexuel.
Configuration idéologique typique du néo-patriarcat dont une des stratégies consiste à présenter aux femmes comme « libérateur » ou « empouvoirant » tout ce qui les asservit aux mâles (cf. la prostitution et la pornographie). Brigitte Bardot insistait sur le fait que les femmes devaient rester des « vraies femmes », c’est-à-dire ne pas se conduire comme des hommes, mais en adoptant les pratiques de « sexualité libérée » que promouvait la libération sexuelle, elle s’est alignée sur les conduites du Donjuanisme masculin.
Contrairement à ce que l’on a voulu nous faire croire, la libération sexuelle n’a rien à voir avec la libération politique, elle est une fausse libération qui n’a essentiellement rien changé à la domination masculine, n’a pas significativement fait avancer l’émancipation des femmes et les a même détournées de l’émancipation poursuivie par le féminisme: contrairement au message véhiculé par Bardot, ce n’est pas parce qu’on se coiffe en choucroute, qu’on porte un soutien-gorge pigeonnant et qu’on multiplie les aventures amoureuses qu’on est une femme libérée. Et dans leurs lycées nouvellement mixtes, les garçons de l’époque ne s’y trompaient pas : les admiratrices de Bardot qui se maquillaient, se coiffaient et s’habillaient comme elle étaient désignées comme des filles « qui couchaient ». La libération sexuelle a surtout libéré la sexualité masculine, et c’est cette libération-là qu’incarnait Bardot.
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