Dans le Pas-de-Calais

Les socialistes sont au bord de l’implosion après la conquête de leur bastion par le RN

Sonnés par l’élection d’un maire d’extrême droite après un siècle de gestion par la gauche, la majorité des élus socialistes ont renoncé à siéger au conseil municipal de Liévin. L’édile PS sortant Laurent Duporge est taxé de trahison pour avoir choisi de réintégrer les services de la municipalité à un poste rattaché à… son successeur RN.

PrèsPrès de deux semaines après l’élection surprise d’un maire d’extrême droite à Liévin (Pas-de-Calais), les répliques de ce séisme continuent de secouer cet ancien bastion du Parti socialiste (PS). Parachuté par le Rassemblement national (RN), Dany Paiva, 30 ans, a créé la surprise dimanche 22 mars en remportant cette commune du bassin minier avec 53,58 % des suffrages exprimés, mettant fin à plus d’un siècle de règne de la gauche.

Son arrivée à l’hôtel de ville a tétanisé la majorité socialiste sortante. Battu au second tour, le sénateur PS Jérôme Darras a annoncé le 24 mars dans un post Facebook lacunaire qu’il ne siégerait pas au conseil municipal après cet « échec personnel ».

« Il m’est impossible de siéger sous notre beffroi, à quelques mètres des bustes d’Henri Darras [son père, ancien maire emblématique de la commune et figure nordiste de la Résistance – ndlr] et d’Arthur Lamendin [célèbre syndicaliste minier – ndlr], avec un maire Rassemblement national », a-t-il aussi confié à La Voix du Nord. L’élu avait été envoyé tardivement aux municipales après la décision soudaine du maire sortant, Laurent Duporge, de ne pas se représenter.

Le refus d’obstacle de Jérôme Darras a été suivi par une série de démissions dans les rangs socialistes de la liste d’union de la gauche qu’il menait, avec le soutien du PS, du Parti communiste français (PCF) et des Écologistes.

Comme lui, la majorité de ses colistiers et colistières ont refusé d’intégrer le conseil municipal, a révélé La Voix du Nord. Selon notre décompte, pas moins de vingt-huit personnes ont décliné, notamment la totalité des adjoint·es sortant·es. Si bien que l’opposition a eu le plus grand mal à pourvoir les neuf sièges – sur trente-neuf au total – qu’elle a remportés : il a ainsi fallu aller chercher le 37e de liste – sur quarante et un membres.

La gauche désavouée dans le Pas-de-Calais

Concrètement, la gauche ne peut désormais compter que sur quatre remplaçants en cas de nouveaux départs en cours du mandat. Au point que l’hypothèse d’un retour de l’ex-député PS et maire de Liévin Jean-Pierre Kucheida, dernier sur la liste, est déjà évoquée sur le ton de l’humour ou de l’angoisse. Tout un symbole : discrédité par sa mise en cause dans plusieurs affaires financières, ce baron socialiste incarne à lui seul la décrépitude de la gauche dans le Pas-de-Calais.

Les critiques n’ont pas tardé à fuser face à ce qui a été interprété comme un abandon de poste des socialistes au moment où l’extrême droite arrive au pouvoir à Liévin. « La situation est telle qu’ils sont en train d’offrir un boulevard à l’extrême droite pour quelques décennies », dénonce un élu municipal du Pas-de-Calais souhaitant rester anonyme.

Le politiste Rémi Lefebvre, spécialiste du socialisme municipal, y voit « une règle quasi intangible » : « Quand une vieille municipalité socialiste qui tenait sur le clientélisme s’effondre, le côté intéressé du militantisme apparaît et tout le monde renonce. Ils ne s’en remettent jamais, explique le chercheur. Jérôme Darras a eu un effet d’entraînement sur les autres, et après ça a été la débandade. »

Même si je n’avais pas grand espoir dans le PS, là c’est la signature de l’arrêt de mort. Un agent de la mairie de Liévin

Cette déroute illustre avec force le délitement de la gauche dans le département. Incapable de contenir la force d’attraction de l’extrême droite auprès de l’électorat populaire du bassin minier, elle sort désavouée de ces municipales. Autour de ses fiefs d’Hénin-Beaumont et de Bruay-la-Buissière qu’il a conservés, le RN a ainsi fait tomber douze nouvelles mairies dans le Pas-de-Calais (Liévin, Harnes, Oignies, Lillers, Billy-Montigny…).

« Je déplore ces démissions en cascade, qui pourraient donner l’impression que nos camarades abandonnent les milliers d’électeurs qui se sont déplacés pour voter pour eux, mais aussi les agents municipaux qui sont très inquiets », réagit auprès de Mediapart Thierry Coulombel, premier secrétaire fédéral du PS du Pas-de-Calais.

Sous couvert de l’anonymat, un agent de la mairie confirme avoir « ressenti de la colère devant ces démissions ». « Même si je n’avais pas grand espoir dans le PS, là c’est la signature de l’arrêt de mort », dit-il. Beaucoup de ses collègues – et en particulier les contractuel·les – redoutent de subir des coupes dans les effectifs comme dans d’autres municipalités déjà gérées par le RN. Mercredi 1er avril, Dany Paiva a tenu à les rassurer lors d’un rapide pot, promettant qu’il ne « ferait pas de chasse aux sorcières ».

L’ancien maire PS embauché par le nouveau maire RN

« J’aurais préféré qu’on soit dans une démarche plus politique de gestion de la suite », euphémise Thierry Coulombel. Le patron du PS local affirme toutefois comprendre que ses troupes « aient du mal à gérer sur le plan émotionnel » la victoire de la formation lepéniste « après tant d’années de gestion socialiste » à Liévin. « On mesure mal le courage qu’il faut avoir pour siéger dans de telles instances face au RN, estime-t-il. Il suffit de regarder la haine qui se déchaîne à Hénin-Beaumont [dirigée par le RN depuis 2014 – ndlr] contre la gauche. Le RN fait régner la terreur au sein des instances démocratiques pour décourager les opposants d’y siéger. »

Au malaise généré par ces défections s’est ajoutée la sidération face à une situation sans doute inédite. Le 31 mars, les habitant·es de Liévin ont en effet eu la surprise d’apprendre dans La Voix du Nord que leur maire PS déchu, Laurent Duporge, allait rester à l’hôtel de ville… sous les ordres de son successeur du RN. Il doit ainsi être embauché comme chargé de mission auprès du directeur général des services (DGS) de la municipalité – sorte de bras droit du maire.

Laurent Duporge étant fonctionnaire – il dirigeait le centre communal d’action sociale (CCAS) avant d’être élu à la tête de Liévin en 2013 –, la nouvelle équipe municipale était de fait tenue légalement de lui trouver un poste dans ses services, dans un délai de deux mois à compter de sa demande de réintégration. Cet emploi devait par ailleurs correspondre à son grade, en l’occurrence le plus haut dans la fonction publique (catégorie A).

Je ne suis pas revanchard, je n’ai aucun intérêt à mettre au placard M. Duporge, à mal le traiter. Dany Paiva, nouveau maire RN de Liévin

Mais la précipitation avec laquelle l’ancien maire a décroché ce poste aussi stratégique n’a pas tardé à alimenter les soupçons d’arrangement entre l’ex-édile socialiste et le RN. Une hypothèse démentie par Dany Paiva auprès de Mediapart : « Effectivement, la situation est ubuesque. Mais je n’ai fait qu’appliquer la loi », assure le nouveau maire. Il précise que ce poste ne devrait être que provisoire, le temps qu’un emploi moins symbolique se libère dans son administration. Ce jeune protégé du député RN Bruno Bilde, fidèle lieutenant de Marine Le Pen, est pour l’instant bien en peine de détailler le rôle qu’aura Laurent Duporge en tant que chargé de mission auprès du DGS. « Charge au DGS de lui confier des missions », balaye-t-il.

« La situation risque de jeter une forme de discrédit sur l’exercice des mandats. Comment les élus socialistes pourront-ils incarner une opposition quand l’ancien maire, issu de leur parti, a été intégré à un poste de direction dans les services de la mairie ? », souligne Yanisse Benrahou, doctorant en droit public et membre de l’Observatoire de l’éthique publique. Contacté, Laurent Duporge n’a pas donné suite. « Ce qui fait tache, c’est que le maire RN confie une tâche aussi stratégique à Laurent Duporge, et qu’il l’accepte. C’est choquant mais c’est aussi parce que la fédération PS est en déshérence qu’il peut se le permettre », analyse le politiste Rémi Lefebvre.

Dans l’entourage de l’ancien maire socialiste, certain·es voient dans cette décision surprenante une raison financière. « Ça pose la question de la perte de revenus des élus une fois que leur mandat s’arrête. On ne trouve pas du boulot comme ça en quelques jours », considère un proche de Laurent Duporge. Pour l’heure, l’ex-édile conserve toutefois son mandat d’élu au conseil départemental du Pas-de-Calais au sein de la majorité… socialiste.

« Après la perte de la mairie, il y avait un risque que le maire sortant soit jeté en pâture par le RN, comme César avec Vercingétorix », poursuit ce même interlocuteur. C’est plutôt l’inverse qui s’est produit : Dany Paiva va même jusqu’à prendre la défense de Laurent Duporge.

« Je ne suis pas revanchard, je n’ai aucun intérêt à mettre au placard M. Duporge, à mal le traiter », explique le nouvel édile frontiste. Et de dénoncer la « violence inouïe » avec laquelle certains membres de l’opposition socialiste l’ont « accusé de trahison alors que la première chose qu’ils ont fait, c’est de démissionner en bloc ».

L’employé municipal déjà cité soupire : « Les électeurs du RN voulaient mettre Laurent Duporge dehors, et ceux de gauche considèrent qu’il pactise avec le RN… Au final, personne n’est content. »

mediapart